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Revenu universel... ou assurance anti-émeute ?

26 mai 2020 Article Politique

Face au tranchant de la crise, un bouclier capable d’amortir les chocs ?

La pandémie que nous sommes en train d’affronter engendre des dommages économiques et sociaux dévastateurs. C’est dans ces circonstances exceptionnelles que l’idée d’instaurer un revenu universel refait surface. Il s’agirait de verser à chaque individu une somme mensuelle fixe quelle que soit sa situation professionnelle et ses ressources. L’idée n’est pas neuve : elle date du xviiie siècle, sous la plume de Thomas Paine, qui aurait été le premier à théoriser cette notion en 1795, sous le nom « d’indemnité de droit naturel » [1]. Le revenu universel va connaître bien des formes et bien des utilisations. Une partie de l’idée a été reprise en 1988 par le gouvernement Rocard, Premier ministre de Mitterrand, sous la forme du RMI, ancêtre du RSA, qui représentait l’allocation d’un montant attribuée à une personne démunie. Son montant même (à l’époque moins de la moitié du Smic), montre qu’il s’agissait en réalité d’une sorte d’assurance anti-émeute !

L’idée du revenu universel a connu en France un regain d’intérêt lors des élections présidentielles de 2017 trouvant sa place dans le programme de Benoît Hamon, alors officiellement le candidat du Parti socialiste. Pour résumer son projet, Hamon déclarait : « Je mettrai en place un revenu universel d’existence pour éradiquer la grande précarité et contribuer à définir un nouveau rapport au travail. Pour la première étape, dès 2018, le RSA sera augmenté de 10 % à hauteur de 600 euros et versé automatiquement à tous les ayants droit ». En Europe, la Finlande a été le premier pays européen à expérimenter le revenu universel à l’échelle nationale dans une version plus ou moins similaire à celle du candidat socialiste.

Sans parler des aides ponctuelles décidées dans différents pays dans le cadre de la crise sanitaire, aux États-Unis, Yang, anciennement dans la course à la présidentielle américaine de 2020 pour les démocrates, défendait un revenu minimum universel de 1 000 dollars pour chaque citoyen américain, sans condition. En Espagne, l’instauration d’un revenu de base était une des promesses phares de la coalition gouvernementale du Parti socialiste (PSOE) et de Podemos. La crise a convaincu le gouvernement d’accélérer sa mise en place... Le chef de file de Podemos, actuellement ministre des Droits sociaux, a expliqué que la mesure entrerait en vigueur au mois de mai... mais n’est toujours pas en place à l’heure où nous écrivons (22 mai). Elle devrait être de l’ordre de 500 euros par mois, plus proche donc du RSA français (569 euros) que de l’idée qu’on pourrait se faire d’un revenu de base ! Bien des variantes existent, que ça soit autour du montant du revenu, ou des conditions nécessaires afin de le percevoir, ou encore sur son financement. Mais l’idée reste la même. Notons tout de même que le revenu universel envisagé par ces bonnes âmes est surtout universellement... mesquin ! Ils ne vont pas jusqu’à envisager qu’il soit de 2 000 euros par mois, c’est-à-dire de quoi vivre décemment, ou même 3 000, histoire d’introduire un peu de confort !

Vers la fin du travail salarié ?...

Mais, derrière leur revenu universel, il ne faudrait pas croire qu’il n’y aurait qu’une opération caritative : leur projet s’appuie sur une réflexion « théorique » sur le développement du machinisme et la fin du travail...

Pendant la campagne des dernières élections présidentielles, le candidat Benoît Hamon avait émis l’hypothèse que nos sociétés se dirigeaient vers la fin du travail et le développement du chômage. En effet, prétextant le remplacement toujours plus croissant du travail humain par l’utilisation des machines, il avait affirmé que « notre modèle de développement est dépassé et (que) 43 % des emplois en France sont menacés » notamment par la révolution numérique, la désindustrialisation et l’utilisation croissante des robots. De ce point de vue, l’État n’aurait simplement plus qu’à reverser équitablement à la population un revenu provenant de la valeur produite par l’activité des machines.

L’idée a de quoi plaire : le machinisme permettrait de voir diminuer le temps de travail de façon drastique sans pour autant perdre son revenu, ni craindre un quelconque chômage. L’idée s’insère dans ces nouveaux concepts économiques à la mode tels que la « dématérialisation » de l’économie, l’« économie de la connaissance », l’essor des « nouvelles technologies », voire d’une « économie digitale ».

... Pas tant qu’existe le capitalisme !

Pourtant, cette hypothèse selon laquelle nous nous dirigerions vers la fin du travail humain trouve très rapidement des limites... dans la réalité du capitalisme ! Si, dans les pays industriels, on peut voir des robots futuristes se charger d’une partie de la production, dans les sites industriels du Bangladesh ou du Pakistan, pour teindre les tissus, des travailleurs les foulent toujours de leurs pieds nus dans des bains de colorants. Et, même dans les pays industriels, la production agro-alimentaire se fait toujours à main d’ouvriers, souvent d’ouvrières.

Ce serait aussi une illusion de croire que l’accès aux services, via Internet et les nouvelles technologies, a supprimé le travail humain proprement dit. La possibilité de faire ses courses en ligne, de commander ses articles sur Internet, d’utiliser des applications sur son smartphone, d’accéder à des films, des séries ou des musiques depuis des plateformes en ligne, tout cela serait impossible sans ces travailleurs de l’ombre mis en lumière par la pandémie due au Coronavirus, et les structures qui vont avec : les centres de distribution d’Amazon, le travail ubérisé, les livreurs à vélo de Deliveroo, l’entretien des Data Centers, les travailleurs du e-commerce, etc. Autant de réalités recouvrant de nouvelles formes de travail humain développées et créés à partir des nouvelles technologies. Et il convient de se remémorer que bien des emplois qui existaient en France n’ont pas simplement disparu, mais ont été délocalisés dans d’autres pays où la main d’œuvre et moins chère pour les capitalistes, notamment en Chine, au Vietnam ou au Bangladesh. Le travail salarié, le travail aliéné disait Marx, n’est donc pas près de disparaître sous le capitalisme, puisqu’il constitue la base même du profit de cette économie qui reste une économie où les produits sont, pour les capitalistes, avant tout des marchandises. Ce n’est pas seulement parce qu’existe une main d’œuvre à bas coût que le capitalisme s’accommode d’un travail tout ce qu’il y a de manuel dans bon nombre de secteurs de la production. Une des fonctions du machinisme est de baisser la valeur marchande des objets produits. Avec une robotisation totale de la production... plus de valeur marchande et plus de capitalisme ! Mécaniser totalement la production n’est peut-être pas impossible... mais ce n’est certainement pas le capitalisme qui le réalisera ! Ce qui rend totalement illusoire la base même du raisonnement sur lequel s’appuie quelqu’un comme Benoît Hamon. Et ramène ses propositions à ce qu’elles sont : un RSA, éventuellement amélioré et, tout aussi éventuellement, financé par une taxe sur la production.

Salaire à vie ou revenu universel ?

Même si elles sont souvent confondues, les propositions des divers défenseurs du revenu universel n’ont rien à voir avec celles de l’économiste et sociologue Bernard Friot, membre du Parti communiste français : le salaire à vie. Friot fustige à raison le revenu universel en le décrivant comme « une roue de secours du capitalisme ». C’est pourquoi il préconise d’universaliser le salaire (reconnaissance de l’individu en tant que créateur de valeur) plutôt que le revenu (reconnaissance de l’individu comme un être de besoins uniquement) et de le nationaliser (il dépendrait de l’État et non de l’entreprise privée). Un salaire serait versé à tous, « de 18 ans (l’âge de la majorité politique) à la mort », selon une grille comparable à celle de la fonction publique, « où l’on n’est pas payé en fonction de son emploi mais de son grade ». Il imagine quatre échelons de salaire, de 1 500 à 6 000 euros, au-dessus serait « indécent ». Il s’agit en quelque sorte d’étendre le modèle du fonctionnaire. Que faire des entreprises privées ? Bernard Friot distingue deux formes de propriété : la « propriété lucrative » et la « propriété d’usage ». La première correspond à la propriété des moyens de production (par exemple l’usine) mais aussi à toute propriété permettant de dégager du profit, comme les rentes ; la seconde est celle qu’un individu quelconque peut avoir, c’est une propriété personnelle dont on tire une utilité sans en tirer profit (par exemple sa voiture). Le capitalisme ne reconnaît à dessein que la valeur économique issue de l’exploitation du travail, vecteur de profits. Le travail domestique n’est ainsi par exemple pas reconnu comme créateur de valeur économique. Bernard Friot appelle à reconnaître l’utilité de cette dimension du travail qui est essentielle à la vie de nos sociétés : le fait d’élever les enfants, de faire le ménage, de créer du lien social, le bénévolat associatif, l’entretien des espaces verts domestiques, etc. Par ailleurs, il propose de transformer l’ensemble de la « propriété lucrative » (vouée au profit privé) en « propriété d’usage » (pour le bien commun), et de faire de tous les travailleurs des « copropriétaires d’usage » de toutes les entreprises devenues publiques, avec un certain pouvoir de décision attribué à celles et ceux qui les font tourner. Bernard Friot veut donc « exproprier toute la propriété lucrative » et arrêter de suivre la logique du profit.

On le voit, les propositions de Bernard Friot vont au-delà du revenu universel, ce qui lui vaut un certain crédit, y compris dans l’extrême gauche. Mais cela n’en rend pas ses solutions plus réalistes : « exproprier toute la propriété lucrative », cela suppose s’en prendre à qui se tient derrière cette propriété, c’est-à-dire la bourgeoisie, qui s’est dotée d’outils puissants pour la garantir : les États, avec leurs cohortes de mercenaires que sont les forces armées ou de police. Une bourgeoisie qui ne se laisserait pas faire. Autrement dit, cela suppose une révolution sociale, c’est-à-dire que les travailleurs prennent le pouvoir, confisquent les moyens de production aux capitalistes et se dotent eux-mêmes d’un État empêchant le retour en arrière et permettre ainsi des évolutions dans lesquelles, pourquoi pas, les idées de salaire à vie pourraient trouver leur place. De plus, la bourgeoisie n’opérant pas dans un monde clos par les étroites frontières hexagonales, cela suppose que cette révolution sociale soit mondiale, ce qui nécessite donc que les révolutionnaires soient en situation de proposer des perspectives aux travailleurs du monde entier, ce qui est totalement étranger à ce qu’avance Friot.

Bernard Friot est certes convaincant quand il rappelle que les capitalistes ne créent pas la moindre richesse et que tout le profit vient du travail des salariés qui font en réalité vivre les riches (qui sont des « parasites ») et non l’inverse. Mais de révolution sociale, il n’est pas véritablement question dans tout ce qu’il dit et écrit. Il est d’ailleurs significatif qu’il se réfère au Conseil national de la Résistance qui ne fut en réalité qu’une alliance entre le Parti communiste français et De Gaulle pour s’assurer que la bourgeoisie pourrait compter sur l’appui des bureaucraties ouvrières : il s’agissait d’éviter tout trouble révolutionnaire avec le départ dans les wagons allemands des dirigeants vichystes et d’imposer à la classe ouvrière de « produire d’abord, revendiquer ensuite » pour reprendre la formule défendue par les dirigeants PCF de la CGT de l’époque.

Lutter contre le capitalisme

Les capitalistes profitent de la récession actuelle pour, avec un soutien massif de l’État, réorganiser la production. Cela signifie des licenciements en grand nombre, une augmentation du chômage, des conditions de travail dégradées, un appauvrissement général de la classe ouvrière et des classes populaires.

Cela peut redonner de la force à l’idée du revenu universel. C’était le projet de Pablo Iglesias, le leader de Podemos, avant son entrée au gouvernement espagnol. Cela peut (re)devenir demain un objectif « politique » qui semblerait répondre aux problèmes auxquels les travailleurs sont confrontés. S’ouvrirait alors une sorte de surenchère mesquine sur le montant de ce qui n’est rien d’autre qu’un RSA...

Contre le chômage et la misère, il ne faudra pas se laisser entraîner vers des solutions faussement politiques. S’il y a moins de travail, alors travaillons moins : c’est la répartition du travail entre tous qu’il faut imposer et qu’il faut financer en prenant sur les immenses fortunes accumulées tous les ans par les capitalistes. Bref, les travailleurs ne demandent pas qu’on leur fasse l’aumône d’un RSA tout juste bon à ne pas crever de faim : nous voulons un salaire digne ! Vivre en sachant être totalement dépendant du système capitaliste et de l’État qui le sert n’est certainement pas un objectif de lutte pour les travailleurs, en particulier dans la période qui s’annonce.

Andres Moran


[1Si Thomas Paine a été un des premiers à théoriser ce revenu universel avant l’heure comme un « droit naturel », les Poor Laws (lois sur les indigents) existaient au Royaume-Uni depuis le xvie siècle, lois instaurant surtout un contrôle royal sur les pauvres assistés par des organismes caritatifs locaux. La loi de Speenhamland, instaurée en 1795 par les juges du Berkshire, garantissait un minimum vital adossé au prix du pain et au nombre d’enfants à charge. Ce dernier avatar des Poor Laws est resté en vigueur au Royaume-Uni jusqu’en 1834. Il était l’objet de critiques des « libéraux » qui l’accusaient de « déresponsabiliser » l’individu... Pas plus que les fondements du capitalisme, les arguments de ses zélateurs n’ont pas vraiment changé !

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