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Quel déconfinement pour les salariés et les usagers des transports en commun ?

Prenant la suite du secrétaire d’État aux transports Jean-Baptiste Djebbari qui s’était exprimé le 24 avril, le premier ministre Édouard Philippe, le 28 avril, a annoncé les mesures et recommandations du gouvernement pour la reprise progressive de l’activité dans les transports en commun.

L’offre de transport étant par définition adossée au reste de l’activité économique, elle avait subi une forte baisse, quoique très disparate en fonction des réseaux. Voilà comment la RATP, en Ile-de-France, s’était retrouvée avec environ 30 % de son offre habituelle, tandis qu’aux Transports en commun lyonnais (TCL), c’est quasiment 50 % de l’offre qui était assurée, même en plein confinement. Le spectacle de bus articulés de 18 mètres de long avec à bord moins de cinq personnes (conducteur compris !), ou encore de lignes ZI fantômes, desservant des zones industrielles désertées de tout travailleur, était monnaie courante dans l’agglomération lyonnaise ces dernières semaines.

« Restez chez vous »… mais « Allez travailler » !

À l’image de beaucoup de branches industrielles qui ont fait passer leur production comme indispensable, les entreprises de transport ont largement joué le jeu du gouvernement et de ses injonctions paradoxales entre « restez chez vous » et « allez travailler » : aux conducteurs, agents de maintenance, contrôleurs et autres de se débrouiller avec ça ! Bien sûr, histoire de nous culpabiliser, il ne fallait pas oublier que toutes les personnes transportées étaient forcément des soignants…

Les patrons des grandes entreprises du transport dit public (les PDG de la SNCF, la RATP, Keolis, Transdev et le président de l’Union des transports publics – UTP), avaient posé leurs conditions. Dans un courrier daté du 17 avril adressé à Édouard Philippe, ils enjoignaient le gouvernement avec une certaine morgue d’abandonner tout principe de distanciation sociale à partir du 11 mai prochain. La touchante recommandation de voir rendu le port du masque obligatoire était là pour masquer (cas de le dire) l’abandon de cette distanciation. C’est que mettre de l’espace entre les voyageurs impacte par définition la capacité de transport de chaque véhicule… et la rentabilité du kilomètre parcouru ! Les signataires allaient même jusqu’à faire remarquer qu’une augmentation de la fréquence entraînerait des dépenses publiques supplémentaires, pour prévenir sans doute qu’eux ne mettraient aucunement la main à la poche.

À l’image du Medef réclamant début avril une reprise immédiate de l’activité, les patrons du transport exigeaient beaucoup dans ce courrier. Ce qui fit passer les décisions d’Édouard Philippe du 28 avril pour un « arbitrage équilibré » : la distanciation sociale ne sera pas abandonnée, une place assise sur deux devra rester vide et un marquage au sol aidera les voyageurs à se disperser dans les véhicules ou voitures.

Pas « abandonnée » la distanciation sociale ? Cela reste à voir. À noter que jusque-là, pendant le confinement, dans le transport interurbain par exemple, c’est une place sur huit qui devait être occupée. Autrement dit, la distanciation sera de fait divisée par quatre, et la circulation du virus ? Reste à savoir qui devra ou pourra mettre en œuvre ces mesures (les conducteurs ? Et dans les métros, dans les trams où ils ne sont pas en contact direct avec la clientèle ?)

La solution la plus évidente et la plus conforme à l’état sanitaire est évidemment une augmentation de la fréquence ou de la capacité des véhicules. Le gouvernement n’en a même pas parlé, suivant de près les injonctions patronales. Une preuve éclatante que si les voyageurs s’entassent dans des transports bondés, avec ou sans Covid-19, c’est avant tout pour des raisons de rentabilité !

Appels aux flics ?

Mais « l’arbitrage équilibré » du premier ministre, c’en était déjà trop pour les mêmes patrons. Ils récidivaient dans un nouveau courrier le 30 avril. Cette fois, c’est avec véhémence que les patrons menacent de ne pas assurer l’offre de transport avec lesdites mesures de distanciation sociale. Pour gérer les flux de voyageurs avant la montée dans les véhicules, ils en appellent à la police, et quand on voit le comportement récent des flics dans les quartiers populaires, cela laisse rêveur. En réalité, cette lettre en forme de contre-feu consiste à dégager la responsabilité des entreprises du transport en cas de nouvelle contamination massive ou de troubles parmi les voyageurs, ou parmi les salariés pas spécialement partants pour faire respecter le port du masque !

La novlangue du déconfinement : de « l’offre » à « la demande »

Malgré tout, l’offre de transport sera sans doute progressivement augmentée en fonction des réseaux (en fonction de la « couleur » du département) à partir du 11 mai, jusqu’à recouvrer un service complet probablement dans le courant du mois.

Voilà pour l’offre, mais Philippe prétend également jouer sur « la demande ».

Tout d’abord en continuant à recommander le télétravail, en dépit de tous les problèmes posés aux télétravailleurs. Pas toujours top, le « travail à domicile » : comme quelques enquêtes le montraient déjà avant le confinement, non seulement cela isole les salariés, rend plus difficile la solidarité (voire les actions collectives), mais implique la sensation de ne jamais couper avec son boulot (au grand plaisir des patrons).

Ensuite, il s’agit de « lisser » les heures de pointe, pour éviter que trop de travailleurs ne se rendent dans les transports en commun en même temps. On attendra encore de voir comment ce gouvernement de DRH mettra concrètement en œuvre ledit lissage ! Si les travailleurs concernés ne mettent pas leur nez là-dedans, ils auront certainement des mauvaises surprises…

Leurs injonctions, notre vigilance

En tout état de cause, quel que soit le rythme que patrons et gouvernement voudront imposer pour le retour à un service normal, les travailleurs du transport urbain devront rester vigilants et organisés pour que l’empressement de leurs chefs ne mette en danger leur santé. On pense notamment aux conducteurs de bus et cars, qui devront veiller à ce que le poste de conduite demeure confiné jusqu’à la résolution de la crise sanitaire.

Idem s’agissant de l’interdiction de la vente à bord (par ailleurs le plus gros facteur d’agressions), et pourquoi ne pas en profiter pour remettre à l’ordre du jour la gratuité du transport public ? Pas question de faire la police dans son véhicule si des voyageurs montent sans masque ou refusent de se tenir à distance les uns des autres.

Ni de réclamer la présence de la police (dont on connaît trop bien les méthodes dans les quartiers populaires), mais au contraire exiger une augmentation des fréquences et l’embauche de conducteurs, mais aussi de personnel non conducteur à bord des véhicules, pour veiller de façon bienveillante à l’information et la sécurité sanitaire de tous.

Et surtout, comme tous ceux qui ont été contraints de continuer à travailler, à nous d’exiger des augmentations significatives de salaire, pas comme un salaire de la peur, mais comme la juste reconnaissance d’un travail indispensable à autre chose qu’à faire tourner la machine à profits.

Philippe Cavéglia

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