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Présentes – villes, médias politique… Quelle place pour les femmes  ?, de Lauren Bastide

Allary éditions, 2020, 272 p., 19,90 €

23 avril 2021 Article Culture

Lauren Bastide est une militante féministe. Journaliste, elle a collaboré à de nombreux médias tant de la presse écrite (Courrier international, Le Monde, Elle) que télévisuelle (C8, Le Grand Journal de Canal+) et radiophonique (Les Savantes sur France Inter). Elle a de plus créé un podcast féministe La Poudre, qui dépasse les dix millions d’auditrices, et anime régulièrement à l’espace culturel du Carreau du Temple, à Paris, des conférences sur le féminisme et la condition des femmes.

Son livre est un cri de colère sous la forme d’un constat fort bien documenté quant à la situation des femmes dans tous les secteurs de la société, dans les entreprises, et plus généralement le monde économique, où elles n’ont toujours pas obtenu l’égalité salariale. Dans les médias, l’éducation, les métiers artistiques (littérature, cinéma, musique, etc.), les milieux universitaires (philosophie, histoire…), le monde politique, et bien sûr au sein de la famille. Partout, lorsqu’elles ne sont pas purement et simplement ignorées, on tente de rabaisser leur rôle à celui de comparse ou de faire-valoir de leur compagnon, on met l’accent sur leur qualité de mère ou d’épouse et rarement sur leur valeur intellectuelle.

Si, à partir des années 1950, la deuxième vague du mouvement féministe aux États-Unis puis Mai 68 en France ont quelque peu bouleversé la donne, il n’en demeure pas moins que l’oppression des femmes se perpétue aujourd’hui, même si, dans de nombreux pays, elles ont réussi à obtenir l’égalité juridique formelle avec les hommes, ce qui est loin de signifier une égalité réelle.

Lauren Bastide explique comment son féminisme n’est pas né spontanément mais a émergé peu à peu, à partir, à la fois, d’un vécu familial et professionnel.

Sa jeune sœur, Julia, a été abattue en 2005, à l’âge de vingt ans, par des balles de vingt-deux long rifle tirées par un étudiant qui la harcelait depuis des mois. La presse parla alors du meurtrier comme «  d’un amoureux éconduit  ». De quoi devenir enragée. Plus tard, alors qu’elle collaborait au magazine Elle, elle se rendit compte que tout en défendant certaines causes féminines (égalité hommes/femmes, droit à l’avortement et à la contraception…), le magazine véhiculait aussi dans ses articles et ses illustrations l’image d’un idéal féminin, représenté notamment par de jeunes mannequins anorexiques, qui cadrait parfaitement avec le machisme ambiant.

Si Présentes n’apporte pas véritablement de révélations, l’ouvrage est par contre remarquablement étayé par nombre de documents et l’index des livres, enquêtes, articles universitaires et autres sources qui figure à la fin de l’ouvrage est fort utile.

L’accent qu’elle met sur la situation des femmes «  racisées » en général, et des femmes voilées de culture musulmane en particulier, est tout à fait justifié. Les unes et les autres subissent, encore plus que les hommes appartenant aux mêmes groupes socioculturels, les formes les plus virulentes et exacerbées du sexisme et du racisme ordinaires.

La couleur de la peau, un marqueur quasi-exclusif de l’oppression de classe ?

Une réserve cependant. Affirmer que les femmes blanches, hétérosexuelles, bourgeoises et valides entretiennent ce type d’oppression, voire «  ont réussi, ces dernières années, à grimper les échelons de la société en exploitant les corps des femmes racisées  », n’est pas faux. On trouve dans la presse une multitude d’exemples de femmes, issues de milieu immigré, employées comme domestiques et réduites en quasi esclavage par leurs employeurs… Mais si cela est vrai ici (de la part de femmes « blanches » mais pas seulement, nombre d’exemples concernent des employeures «  racisées  » originaires des pays du Golfe), c’est aussi vrai en Afrique, en Amérique latine ou au Moyen-Orient de la part des bourgeoises locales.

Faire de la couleur de la peau un marqueur quasi-exclusif de l’oppression de classe est donc une simplification un peu rapide d’une situation bien plus complexe.

C’est là, la principale faiblesse de l’ouvrage. S’il évoque les liens entre oppression de classe et oppression sexuelle, colonialisme et racisme, sexisme et patriarcat, il semble juxtaposer les différents types d’oppression de façon sectorielle plutôt qu’il ne cherche à les articuler en un tout cohérent qui se résume, au final, et sous différents aspects, en une oppression de classe. D’ailleurs l’abolition de la société de classes ne semble pas être la préoccupation essentielle de Lauren Bastide. Pour elle en effet «  la révolution sociale  » qu’elle appelle de ses vœux semble se résumer en de gigantesques manifestations de femmes qui descendront dans les rues. Une perspective réjouissante, mais qu’il faudra pousser un peu plus loin pour faire disparaitre l’oppression et l’exploitation des femmes et changer le monde.

Jean Lievin

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