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Un livre sur une sale histoire franco-camerounaise

Otage judiciaire : 17 ans de prison pour rien, de Michel Thierry Atangana, avec Anna-Véronique El Baze

Le Cherche midi, 2021, 225 p., 18 €

1er juin 2021 Article Culture

« Otage judiciaire » est le récit par lui-même de la descente aux enfers de Michel Atangana, jeune et brillant cadre financier pris, bien malgré lui, dans une lutte de pouvoir qui le conduira à être emprisonné au Cameroun pendant de longues années pour avoir refusé de faire un faux témoignage contre un personnage qui portait ombrage au président Paul Biya.

Ce dernier est à 83 ans le plus vieux chef d’État africain. Mais Biya est également le dictateur qui bat des records de longévité puisqu’il est à la tête de son pays depuis 1982. Il a d’ailleurs été réélu président du Cameroun pour la septième fois consécutive en 2018. Lorsque l’on dit « réélu président » c’est un euphémisme. Il y a bien longtemps que les élections camerounaises sont de sinistres mascarades, dans la mesure où l’on ne compte plus le nombre d’homicides extrajudiciaires visant les opposants, les détentions sans jugement, les arrestations arbitraires, etc.

La réussite d’un cadre supérieur

C’est à son corps défendant qu’Atangana va être pris dans un engrenage infernal qui le conduira à passer 17 ans de sa vie emprisonné dans une cellule de sept mètres carrés située au sous-sol du secrétariat de la Défense à Yaoundé, la capitale.

À priori l’homme ne force pas la sympathie. Né au Cameroun mais arrivé en France adolescent pour se faire soigner d’une maladie osseuse et poursuivre des études, il se montre un élève brillant et obtient des diplômes dans les domaines du commerce et de la finance. Naturalisé français à 24 ans, en 1988, il devient expert financier pour le compte de l’entreprise Jean Lefebvre, qui dépend du groupe Vinci. Dans le même temps, spécialiste en travaux routiers et en restructuration financière, il conseille de grands groupes comme Nestlé, Mitsubishi, Phillips et Caterpillar. Bref il baigne dans la finance et dans les milieux patronaux. Et lorsqu’à la demande des autorités françaises on lui propose de prendre la tête d’un consortium d’entreprises françaises et étrangères chargées de la construction et de la modernisation du réseau routier camerounais, il n’hésite pas. C’était, comme il le dit lui-même une opportunité qu’il ne pouvait pas refuser.

L’engrenage

Mais l’existence dorée qui est la sienne s’arrête brusquement un matin de mai 1997. Il est arrêté par les gendarmes et conduit en prison. Là on lui apprend qu’il est poursuivi non seulement pour avoir indirectement comploté contre la présidence, mais également pour possession de faux diplômes, de fausse carte d’identité, de détournement de fonds et d’autres malversations diverses et variées. Il risque la peine de mort. Pour lui tout s’écroule. Il a beau affirmer qu’il est innocent de ce dont on l’accuse, ses interlocuteurs – policiers ou magistrats – ne tiennent aucun compte de ses dénégations et ne se donnent même pas la peine de les vérifier. En fait il est la victime collatérale d’un conflit qui le dépasse. En effet l’homme qui est son interlocuteur principal auprès du pouvoir, Titus Edzoa, vient de tomber en disgrâce. Secrétaire d’État, ancien conseiller privilégié du président, il vient de se fâcher avec ce dernier et s’est déclaré candidat contre Biya à l’élection présidentielle de 1997. Le régime le fait aussitôt emprisonner et veut organiser contre lui un grand procès public à l’issue duquel il devrait être condamné à mort.

Biya va alors faire proposer à Atangana la vie sauve et la liberté s’il accepte de signer un document impliquant Edzoa et exposant ses « crimes ». Et là, contre toute attente, Atangana va refuser, expliquant qu’une telle attitude serait contraire aux valeurs catholiques qui ont toujours été les siennes. Coups, menaces, intervention de sa mère et de son épouse pour tenter de l’amadouer et de le faire fléchir, n’y font rien. Il persiste dans son refus même s’il est persuadé qu’au mieux il ne sera jamais libéré ou qu’au pire on le fera disparaître sans laisser de trace. Il fait alors preuve d’une volonté de fer pour refuser tout reniement, une volonté que l’on ne peut qu’admirer. Pendant sa longue détention il perdra sa mère et une de ses sœurs, toutes les deux épuisées par le combat pour le libérer et mortes de chagrin.

Le long silence des autorités françaises

Citoyen français, Atangana aurait dû bénéficier de l’assistance consulaire dès le début de sa détention. Il n’en fut rien. Il lui faudra attendre treize ans, en octobre 2010, pour qu’un représentant du consulat de France vienne lui rendre visite. Et ce bien après que les États-Unis l’eurent reconnu comme prisonnier de conscience et que Le Canard enchaîné, saisi par sa famille, lui eut consacré un premier article en juillet 2009. Ensuite ses avocats, Amnesty International, l’Express, le Nouvel Observateur, Radio France Internationale feront connaitre son sort. François Hollande, alors président de la République, finira par lui écrire en janvier 2013 une lettre particulièrement faux-cul qui, tout en souhaitant sa libération, commençait par ces termes : « Quels que soient les crimes que vous ayez commis. » Quant au Quai d’Orsay, interrogé sur son inaction pendant plus d’une décennie, il affirmera, toute honte bue, qu’il avait longtemps ignoré qu’Atangana… avait la nationalité française.

Un peu de racisme… et beaucoup d’intérêts économiques

À plusieurs reprises dans son livre, Atangana se demande si le fait qu’il ait la peau noire n’a pas joué un rôle dans l’inaction des autorités françaises et la prolongation de son calvaire. La réponse est certainement oui. Mais ce n’est pas le seul élément en cause. Il est certain que les intérêts économiques français au Cameroun sont tels que Paris ne voulait rien faire qui puisse déplaire, même un peu, au roitelet camerounais. Finalement Biya a fait libérer Atangana dans le cadre d’une grâce collective concernant plus de 2 000 détenus. Il est passé inaperçu dans la masse. Terminons sur une citation d’Emmanuel Macron, tirée d’un discours prononcé il y a tout juste deux ans, le 14 mai 2019 : « la France est une nation qui n’abandonne jamais ses enfants quelles que soient les circonstances et fût-ce à l’autre bout de la planète. » Là, il ne parlait pas de Michel Thierry Atangana, mais de deux soldats français morts au Burkina Faso. Il ne faut pas mélanger les torchons et les serviettes.

Jean Lievin

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