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Loi séparatisme : concours d’amendements réactionnaires

20 avril 2021 Article Politique

Votée le 16 février par l’Assemblée, la « Loi séparatisme », pompeusement rebaptisée « Loi confortant les valeurs de la République », a été adoptée le 12 avril au Sénat. Après avoir accusé les manifestants contre les violences policières de « séparatisme » et joué de la surenchère raciste à la suite de l’assassinat de Samuel Paty, le gouvernement prétend renforcer la neutralité du service public, augmenter l’encadrement des associations religieuses et assurer la transparence des cultes et de leur financement… Il s’agit en réalité de continuer à concurrencer l’extrême droite sur son propre terrain, l’islam étant prioritairement visé.

Dans le cadre de cette surenchère, ils en ont d’ailleurs profité pour réintégrer l’article le plus contesté de la Loi sécurité globale, qui en avait été retiré, pour interdire « le fait de révéler des informations sur une personne dans le but de lui nuire », en particulier si elle est « dépositaire de l’autorité publique », c’est-à-dire l’interdiction de filmer les policiers.

La droite prend sa revanche

Lors des débats au Sénat, la droite « traditionnelle » et l’extrême droite ont repris le flambeau du gouvernement, pour se livrer à une valse des amendements toujours plus réactionnaires et islamophobes.

Pour commencer, le 30 mars, le Sénat a repris une loi qu’il avait votée en 2019 pour étendre l’interdiction de « signes ostensibles religieux » (on se doute qu’il ne s’agit pas de croix de communion) aux parents d’élèves qui accompagnent les sorties scolaires. À la fin de la même séance, a été intégrée dans la loi l’interdiction des « signes religieux ostensibles » pour les mineurs dans l’espace public, interdisant de fait le port du voile en public avant l’âge adulte.

Le lendemain, le Sénat a ajouté un amendement censé « réglementer le fait d’arborer des drapeaux autres que ceux de la République française ou de l’Union européenne » lors de mariages. On attend l’amendement qui interdit d’arborer des drapeaux étrangers lorsque l’équipe de France a perdu avec plus de deux buts d’écarts…

Dans le best of des autres amendements votés, l’interdiction des listes « communautaristes » (pour ceux qui s’inquiètent pour Les Républicains, la bourgeoisie conservatrice n’est pas considérée comme une « communauté »), l’interdiction du port du voile lors de compétitions sportives, l’interdiction des « prières dans les couloirs » des universités, accusées d’être infectées par l’islamo-gauchisme.

Le 7 avril, la touche « mépris social » a été apportée par la sénatrice LR Jacqueline Deromedi, avec un amendement rétablissant la suspension des allocations familiales pour absentéisme scolaire. Sanctionner des familles ouvrières qui s’enfoncent dans les difficultés en pleine crise sanitaire ? Un must !

L’amendement « Unef »

Après avoir désespérément cherché à démontrer l’existence de l’emprise d’un prétendu islamo-gauchisme chez les chercheurs, le gouvernement place une cible sur l’Unef, d’abord coupable à Grenoble d’avoir relayé des tweets contre des professeurs accusés de racisme, puis d’avoir « reconnu » organiser des réunions en « non-mixité ».

En mars, Éric Ciotti et d’autres élus LR avaient demandé la dissolution de l’Unef et des poursuites à son encontre. Si aucune annonce n’a été faite en ce sens, le vote par le Sénat de l’amendement « Unef » prévoit la possibilité de dissoudre par décret les associations et groupements de fait « qui interdisent à une personne ou un groupe de personnes à raison de leur couleur, leur origine ou leur appartenance ou non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée de participer à une réunion ». Notons au passage que parler de « race » dans un texte législatif en dit long sur ses rédacteurs ! Il faut dire que pour Blanquer, l’Unef et ses pratiques « ressemblent au fascisme », à l’instar du syndicat Sud-éducation que le ministre a en horreur depuis plusieurs années et qui aurait pu tomber sous le couperet de la « dissolution des organisations syndicales contraires aux valeurs de la République », ajoutée et finalement retirée de l’amendement.

Le gouvernement, dépassé par sa droite, semble maintenant jouer les modérateurs… En réalité, il est plus probable que le gouvernement ne souhaite pas dissoudre l’Unef qui reste un (faible) interlocuteur lors des mobilisations étudiantes tout en garantissant la « défense de la République » face à une extrême droite déchaînée et renforcée par la surenchère démagogique que LREM entretient.

De son côté, une bonne partie de la gauche regarde ses pieds, incapable de prendre la défense de l’Unef. Rentrant dans le jeu du gouvernement, et du débat nauséabond qu’il a lancé, des sénateurs PS ou écologistes ont ainsi voté l’amendement sur l’Unef, ou, comme des sénateurs PCF, se sont juste abstenus.

Dans le rôle de girouette, la France insoumise n’est pas en reste, car si son absence des bancs du Sénat l’empêche de se compromettre davantage et lui permet de rester dans son rôle de dénonciation du gouvernement, à l’Assemblée, ses députés avaient adopté près de 40 % des articles composant la loi séparatisme…

Les pompiers pyromanes à la rescousse de la République

Dans ces débats, LREM s’est illustrée en s’opposant, du moins en parole, à la plupart des amendements. Les mêmes qui désignaient les musulmans, ou assignés comme tels, comme boucs-émissaires et taxaient tout opposition à leur politique de « séparatiste » s’érigent maintenant en défenseurs de leurs victimes. Marlène Schiappa met en cause la « constitutionnalité » de « l’amendement Unef » et se dit opposée à l’interdiction de drapeaux lors de mariage. Darmanin, qui accusait il y a quelques semaines Le Pen de mollesse, clame haut et fort sa « ferme opposition » à l’interdiction du port du voile pour les mères accompagnatrices. Et Jean-Michel Blanquer a interrompu sa croisade contre les « fascistes » de Sud-éducation et de l’Unef et la « gangrène islamo-gauchiste » pour s’opposer aux amendements concernant l’université proposés par la droite. Fort de sa majorité à l’Assemblée, LREM a d’ailleurs déjà annoncé vouloir reprendre la main sur le texte en deuxième lecture, réduisant la plupart des amendements à un exercice futile de verbiage réactionnaire, peu susceptible d’être réellement appliqués.

De la surenchère raciste au nom des valeurs de leur république, au barrage contre l’extrême droite au nom de ces mêmes valeurs, on pourrait presque admirer ces contorsions politiques… Doubler sur la droite pour ensuite faire barrage par la « gauche », il fallait le faire. Difficile de dire qui d’entre les partis sortira gagnant de cette valse politicienne, mais entre ce festival de discours réactionnaires et le tour de vis sécuritaire de la loi, avec ou sans amendements, les perdants seront à coup sûr les classes populaires.

Dima Rüger, Pierre Levain

(Crédit photo : Romain Vincens, https://commons.wikimedia.org/wiki/...)

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