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Les plans du patronat et du gouvernement

2 juin 2020 Article Politique

Nous publions ci-dessous la retranscription d’une des interventions de la réunion publique virtuelle que la Fraction l’Étincelle du NPA a organisée le 1er juin dernier. (On peut aussi voir cette intervention en vidéo sur notre chaine Youtube.)

La crise est là !

Voilà maintenant 5 mois que l’économie mondiale a calé du fait de la pandémie. Bien sûr, tout ne s’est pas arrêté, y compris dans les secteurs non essentiels. Pour autant, la production a considérablement ralenti, et l’on prévoit une croissance négative pour 2020 [1]. Elle est principalement due au Grand Confinement, comme l’appellent les analystes en référence à la Grande Dépression de 1929.

En France, dès le début, le gouvernement a ouvert les vannes de l’argent public aux entreprises, le même qui disait aux soignantes quelques mois plus tôt qu’il n’y avait pas « d’argent magique » et qu’elles n’auraient pas un radis car les caisses sont vides. Il a pris en charge les salaires de tout le monde, mais à 84 % du salaire net seulement, et sans obliger les entreprises à payer le reste. Ce n’était d’ailleurs pas suffisant pour certaines, qui ont continué de faire travailler leurs salariés tout en bénéficiant de l’aide du chômage partiel. Maintenant que le confinement est terminé, le but pour chaque État est que ses « fleurons nationaux » soient sur les starting-blocks pour participer à la curie et, si possible, rafler des parts de marché à leurs concurrents – ou, au moins, ne pas s’en faire piquer par eux. Comme à chaque crise, c’est, pour les capitalistes, l’occasion de rebattre les cartes dans l’organisation de la production, car ce qui compte c’est d’être prêt avant les autres et, si possible, mieux armés qu’eux.

Le problème, c’est que tout cet « argent magique » doit bien venir de quelque part. Pour le gouvernement, pas question de demander aux patrons de payer la note : comme toutes les aides dès lors que c’est aux entreprises qu’elles sont consenties, l’État ne demande aucune contrepartie. Bruno Le Maire a même refusé de réserver les aides de l’État aux entreprises qui ne verseraient pas de dividendes, se contentant d’en appeler à la « moralité » des patrons. La bourgeoisie cherchera donc peut-être à imposer une nouvelle cure d’austérité au nom de la dette publique, ou épongera les dettes par une inflation qui rongera les salaires des travailleurs, pourquoi pas les deux. Car l’État peut très bien imposer l’austérité aux travailleurs tout en étant très dépensier en subventions et cadeaux au patronat ! Cela ne résoudra rien mais dégradera encore un peu plus la situation dans les hôpitaux, l’éducation. Quoi qu’ils en disent, les patrons sont bien contents que l’État soit là pour socialiser les pertes, pour ensuite privatiser les profits.

Les milliards coulent à flots dans les caisses du patronat

Contrairement aux autres crises dont le capitalisme est coutumier, celle-ci n’est pas causée par la mécanique interne du système. Pour autant, elle joue le même rôle qu’une crise de surproduction classique. La récession est l’occasion pour la bourgeoisie de purger son appareil productif, en fermant les usines jugées pas assez rentables. Soit parce que les machines sont dépassées et coûteraient trop cher à moderniser, soit parce que les capitalistes n’arrivent pas à écouler les marchandises produites faute de demande solvable. Du coup, ces deux mois de confinement, c’est certes une catastrophe pour les profits immédiats, mais aussi une occasion à saisir, du moins pour les entreprises qui en ont les moyens, pour préparer les profits futurs.

Pour cela, la recette n’est pas neuve : faire financer par l’État les fermetures d’installations et les licenciements, au nom du maintien de la place de la France dans la compétition mondiale ou de la modernisation. Ce n’est pas nouveau. À la fin des années 1970, entre autres exemples, on peut citer le démantèlement de la sidérurgie en Lorraine, suite au choc pétrolier : certaines usines, dont une partie de l’outillage datait du xixe siècle, ne pouvaient plus concurrencer l’acier allemand, italien ou américain. Mais d’autres, bien que plus récentes, ont aussi fermé. Entre 1979 et 1982, l’État a largement financé ces restructurations, finissant même par nationaliser les principaux trusts sidérurgiques, comme Usinor et Sacilor. L’État français a ainsi permis aux patrons du secteur de dégager leurs capitaux, sans même faire semblant de préserver les emplois puisqu’à l’arrivée, c’est environ 20 000 travailleurs qui ont été jetés sur le pavé. Pour mémoire, c’est avec l’argent versé par l’État que la famille de Wendel, principal actionnaire de Sacilor, s’est reconvertie dans l’informatique en se portant à la tête de Cap Gemini Sogeti, entreprise figurant au sein du CAC 40...

(Photo : Un laminoir des aciéries de Pompey, avant la fermeture de ce site. L’extraction de l’acier se faisait par les mêmes méthodes qu’au xixe siècle - Source : Mairie de Pompey)

Aujourd’hui, rebelote : 8 milliards pour Renault qui prévoit des fermetures de sites et des suppressions d’emplois.

Mais aussi 7 milliards pour Air France. En principe, un « prêt », mais garanti par l’État… et qui risque donc de devenir un don pur et simple. En contrepartie de ce prêt, l’État se montre plus royaliste que le roi car il exige simplement d’accélérer ses réductions de coûts et sa restructuration, avec notamment des plans de départ volontaire ; traduire sous pression, donc des licenciements déguisés. Ça a le mérite d’être clair. Les contreparties environnementales sont au passage passées à la trappe, dans un secteur qui est pourtant parmi les plus polluants. Mais les préoccupations écologiques, comme les préoccupations sociales, s’arrêtent là où commence la propriété capitaliste.

7 milliards, c’est la même somme que la rallonge prévue pour l’ensemble du secteur de la santé. Pourtant, Air France, c’est moins de 400 000 emplois, alors que rien que les infirmières sont plus de 600 000 en France, sans compter les médecins, spécialistes ou non, et tout le personnel paramédical, ouvriers d’entretien, blanchisserie, ménage… En tout au moins 2 millions de salariés. Sans parler non plus de l’utilité sociale de chaque secteur.

Ce qui est clair, c’est que, pour l’instant, le « monde d’après » qu’ils nous préparent ressemble très fortement au « monde d’avant », en pire. La seule inconnue pour eux est de déterminer le secteur qui permettra de relancer leur économie, s’il en existe un, à savoir quelle sera la multinationale à la française susceptible de rester en lice face ses concurrents sur la scène mondiale.

Car, comme toujours avec le capitalisme, on ne peut connaître les besoins qu’une fois les marchandises produites, d’où ce qu’ils appellent leur « plans de relance » tous azimuts. Pas la relance des emplois, mais l’inverse. Restructurations en chaînes et centralisation du capital au profit des plus forts, et des plus assistés par l’État.

Pas question donc de profiter de l’occasion pour réorganiser l’économie en fonction des besoins, et on sait qu’ils sont nombreux. Et ce n’est pas à cause d’une impossibilité technique : en temps de guerre, ils savent réorienter massivement la production en quelques semaines vers l’armement. C’est une question de choix politique. Planifier ? Ah oui, ils savent faire, ils appellent même cela « l’Etat stratège »… mais pour assister massivement le grand capital privé. Jamais pour les besoins de la population…

Chacun chez soi, ou front commun ? Les deux tentations de l’Union européenne

À l’échelle européenne, les États ont géré la crise du coronavirus en privilégiant le chacun pour soi. On se souvient par exemple des masques destinés à l’Espagne et l’Italie, mais réquisitionnés par la France. À l’heure du déconfinement, c’est aussi le cas pour les mesures de soutien aux entreprises, car chaque État met sa puissance financière au service de sa bourgeoisie.

Cependant, petit miracle, ils ont fini par se mettre d’accord sur un plan de relance commun. Initialement annoncé entre 1 000 et 2 000 milliards d’euros par Thierry Breton (le commissaire européen au Marché intérieur), une somme comparable au plan de 2200 milliards de dollars des États-Unis, ce sont finalement 750 milliards qui seraient mis sur la table. Un emprunt au nom de l’Europe, voilà qui est inédit, et il est possible que l’UE (sous la direction de la France et l’Allemagne) cherche de cette manière à se repositionner sur le marché mondial, face aux Etats-Unis et à la Chine. C’est du moins ce dont se félicitent les économistes bourgeois. On est pourtant loin de la fin de l’Europe des nations puisque, dans le même temps, l’Allemagne est en bagarre contre la Banque centrale européenne, qui serait sortie de ses prérogatives en débloquant un fonds « solidaire » pour racheter des dettes d’autres États européens. Et les négociations sur un emprunt commun ne sont pas terminées et s’annoncent difficiles.

Comme toujours pour l’Europe, les signaux sont contradictoires, car l’UE est tiraillée entre la concurrence que se livrent les États qui ma composent et la nécessité de faire face ensemble aux autres puissances, avec en tête les États-Unis.

Et en ce moment, on nous ressort à nouveau la vieille chanson du « produire français », sur tout l’échiquier politicien, comme moyen de sortir de la crise. Aujourd’hui comme hier, l’économie française serait trop dépendante et il lui faudrait retrouver sa souveraineté. En fait, un gros baratin démagogique. Pas sûr que les capitalistes choisissent l’option de relocaliser, car elle reste plus coûteuse que de profiter des bas salaires dans les autres pays. Pour autant, même si c’était le cas, ce serait loin d’être une bonne nouvelle pour les travailleurs, car les patrons leurs feraient payer la note : pour rouvrir des usines en France, ils demanderaient aux travailleurs de faire un effort, en acceptant des salaires plus bas ou des fermetures de sites.

À cela, il faut opposer la solidarité internationale des travailleurs, qui n’ont rien à gagner à ce qu’une usine ferme en Pologne pour ouvrir en France. D’autant plus que cela reviendrait à croire que notre État nous protégera contre la rapacité de la bourgeoisie, alors même que, comme on l’a vu, il l’arrose à milliards parce que c’est sa nature profonde et qu’il a été patiemment bâti et consolidé pour cela. Que ce soit « notre » bourgeoisie ou celle d’un autre pays ne change rien à l’affaire !

Mais ils n’en ont pas fini avec nous !

Comme toujours, la crise est aussi l’occasion d’imposer des reculs aux droits des travailleurs, « temporaires », prétendent-ils. C’est la fameuse « stratégie du choc » : la bourgeoisie aimerait profiter de la sidération pour faire passer ses mesures. Mais on voit qu’elle a déjà du fil à retordre : manifestations des hospitaliers depuis 15 jours, 8000 manifestants à Maubeuge contre les plans de Renault… et samedi, succès de la manifestation pour les droits des sans-papiers, malgré l’interdiction. Sans oublier la déferlante subversive aux Etats-Unis… Le déconfinement des luttes est à l’ordre du jour. C’est bon signe !

Martin Castillan


[1Environ 3 % de PIB en moins à l’échelle mondiale d’après Le Monde : https://www.lemonde.fr/economie/art...

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