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Accueil > Convergences révolutionnaires > Numéro 148, novembre 2022

Les organisations syndicales et la convergence des luttes

21 novembre 2022 Convergences

Alors que la journée de grève du 18 octobre dernier pour la hausse des salaires et pour la défense du droit de grève avait, en dépit des commentaires intéressés de certains médias, connu un relatif succès avec 150 rassemblements un peu partout dans le pays, c’est désormais l’affrontement à fleurets mouchetés que se livrent les députés et le gouvernement sur fond de 49.3 qui est repassé sur le devant de la scène. Patrons et ministres peuvent continuer de croire que le ronron parlementaire permet d’orienter la colère vers une voie de garage.

À l’issue de la journée du 18 octobre, la CGT avait appelé à deux nouvelles journées de grève et de manifestation les 27 octobre et 10 novembre. On pouvait s’interroger sur le choix des dates, la première étant incluse dans les vacances scolaires de la Toussaint, période peu propice aux grèves et manifestations. De fait, la participation au 27 octobre a été marginale et l’appel au 10 novembre n’est, à l’heure où nous écrivons, guère présent dans les esprits. Bien sûr, tout peut encore se produire, la colère étant là. Mais pour l’heure la grève des raffineries ne se maintient plus que sur le site de Feyzin et il est possible que, dans l’immédiat, les perspectives de convergences ouvertes par leur grève soient remises à plus tard.

Toujours est-il que la réponse des grévistes et des manifestants aux provocations du gouvernement a été suffisante pour inciter ce dernier à rester plus circonspect. Certes, le gouvernement avait montré les dents en brandissant la menace de réquisition. Et il en avait fait tout un tintamarre médiatique destiné à faire croire à tout ce que ce pays compte de réactionnaires qu’il restait ferme. Mais, outre qu’il n’a pas vraiment mordu – il a au contraire été d’une extrême prudence avec seulement quelques travailleurs réquisitionnés –, il a dû en rabattre sur son discours.

Macron prend cependant acte du tassement actuel de l’expression de la colère des travailleurs. Le 12 octobre, Élisabeth Borne expliquait que « toutes les entreprises qui le peuvent doivent augmenter les salaires », histoire d’inciter celles dont les profits sont trop insolents (comme Total) à faire un geste pour calmer la grogne. Macron est revenu sur cette incitation en affirmant qu’il n’était pas question d’indexer les salaires sur la hausse des prix et que les augmentations des salaires étaient du ressort des patrons. En se félicitant sans doute que, au plus fort de la mobilisation, la Première ministre n’ait pas cherché à donner l’exemple en augmentant les salaires de la fonction publique ! Et, pour indiquer que l’heure est à nouveau à l’offensive contre les travailleurs, il a réaffirmé son intention de repousser l’âge de départ à la retraite. Une manière de dire qu’il ne craint pas, ou plus, la mobilisation des travailleurs.

La colère est-elle toujours prête à s’exprimer ?

Cette colère s’est exprimée par de multiples canaux dans les discussions, les manifestations de soutien. Et aussi par des grèves, dispersées mais nombreuses, sur les salaires justement, même si elles ont lieu dans des endroits moins sensibles que les raffineries de pétrole.

La crainte que la grève des raffineries n’ait servi de pôle de ralliement à toutes les grèves existant dans le pays, voire ne contribue à les déclencher ailleurs, avait provisoirement tempéré le discours gouvernemental. Car les ministres ont beau faire les sourds, ils ne peuvent pas ignorer la colère face à leur incapacité à faire tourner les services publics – en réalité leur efficacité à les démanteler pour dégager toujours plus d’argent pour subventionner les entreprises capitalistes et leurs actionnaires –, ignorer la volonté de revanche qui anime des travailleurs de plus en plus nombreux à être conscients que, sans eux, rien ne tourne. Le premier confinement a laissé des traces durables dans la conscience ouvrière !

Jusqu’à quel point les organisations syndicales peuvent-elles mobiliser ?

Personne n’est dans la tête de Philippe Martinez pour connaître ses intentions et l’échec de la journée du 27 octobre ne suffit pas pour conclure à une volonté de faire retomber la pression de la colère ouvrière. Mais, même dans l’hypothèse où la CGT chercherait à mobiliser, on peut tout de même se demander s’il s’agit, pour la direction de la CGT, de faire gagner les travailleurs sur les salaires et renverser la vapeur pour mettre la pression sur les patrons.

Car les appareils syndicaux poursuivent leurs objectifs propres en se servant des aspirations des travailleurs pour faire monter la pression… de façon contrôlée par eux, afin de rappeler régulièrement aux patrons qu’ils ont toujours besoin des « corps intermédiaires » que sont les organisations syndicales. Une position dont ces appareils ont, de leur côté, absolument besoin pour continuer à jouer ce rôle d’avocats des travailleurs qui leur permet de bénéficier encore d’un relatif crédit auprès d’eux. Victime actuellement de CGT-bashing de la part du gouvernement, du patronat et de la presse, la CGT peut éprouver le besoin de montrer qu’on ne peut pas se passer d’elle pour contrôler les mouvements de colère.

En tout cas, la CGT se prépare à devoir peut-être refaire cette démonstration en s’appuyant sur la colère que tout le monde connaît. Cela peut nécessiter de relancer, unifier et élargir le mouvement de grèves sur les salaires qui ont touché de nombreuses entreprises ces derniers mois, avec une accélération ces dernières semaines. À condition d’en garder le contrôle et d’être capable d’y mettre un terme quand elle l’aura décidé. Il lui faut donc prendre ses précautions par rapport à tout ce qui pourrait l’en empêcher, à savoir des travailleurs en lutte sur des objectifs qu’ils auraient choisis eux-mêmes, avec des moyens qu’ils auraient décidés eux-mêmes.

Chez les cheminots, le 18 octobre, des responsables CGT expliquaient que les assemblées générales de grévistes n’avaient pas à discuter des revendications qui, selon eux, restent du ressort des organisations syndicales. Plusieurs militants, le plus souvent d’extrême gauche, se sont vu reprocher d’avoir fait adopter par les AG la revendication d’augmentations uniformes (de 400 ou 500 euros par mois) – sacrilège qui « tasserait les grilles » ou « dévaloriserait les qualifications et l’ancienneté » ! Or laisser dans le flou les revendications permet aux organisations syndicales de négocier ce qu’elles veulent, sans tourner le dos ouvertement aux objectifs que le mouvement s’est donné. Encore une fois, les objectifs des travailleurs et ceux des appareils syndicaux ne sont pas les mêmes et, si les travailleurs ne s’en rendent pas toujours compte, les appareils, eux, le savent très bien. Si patronat et gouvernement font un geste jugé suffisant par les appareils, ces derniers tenteront d’amorcer la décrue du mouvement qu’ils auraient contribué à lancer.

Quelles possibilités d’intervention pour les militants révolutionnaires ?

Tout dépendra si mouvement il y a et, dans cette hypothèse, de sa dynamique. Un mouvement limité ne permettrait sans doute pas à des militants révolutionnaires ou simplement plus combatifs de contourner le contrôle étroit mis en place par les directions syndicales. Et, toujours dans l’hypothèse d’une poussée modérée de la part des travailleurs, le fait que, si mouvement il y a, il sera piloté « d’en haut » par les directions syndicales ne faciliterait pas notre intervention. En tout cas, en 2010, le mouvement (sur les retraites) avait été organisé et dirigé de bout en bout par les dirigeants des confédérations syndicales, depuis l’élargissement jusqu’à l’extinction (voir encadré) sans que les militants d’extrême gauche aient la main [1].

Mais la situation n’est pas exactement la même qu’en 2010. Depuis, plusieurs mouvements – des Gilets jaunes à la grève des urgences dans les hôpitaux – ont éclaté et se sont installés sans que les directions syndicales y soient pour quelque chose ni qu’elles soient en situation de les éteindre. Les militants d’extrême gauche n’avaient d’ailleurs eux-mêmes fait que tenter de suivre ces mouvements. Mais il pourrait en être autrement dans celles des entreprises où ils disposent d’une certaine implantation et où ils peuvent faire en sorte que, si mouvement il y a, il soit contrôlé par les travailleurs eux-mêmes, sur des revendications décidées par ces travailleurs. Car ce serait la seule chance de pouvoir contester les directions syndicales au moment, inévitable, où elles lâcheraient tout, c’est-à-dire une fois leurs objectifs propres atteints ou tout simplement parce que, dans leur grande sagesse, elles auraient décidé en lieu et place des travailleurs qu’il était bon pour eux qu’ils s’arrêtent.

Il s’agit donc, partout où cela est possible, non seulement de discuter de la nécessité d’être nombreux à s’emparer des journées de lutte annoncées par les organisations syndicales, mais aussi de constituer des équipes convaincues qu’un mouvement doit être contrôlé par ceux qui le font, depuis les revendications mises en avant et qu’il s’agit de chiffrer, jusqu’à la façon dont les travailleurs s’organisent démocratiquement, au niveau de chaque entreprise, mais aussi entre elles, et jusqu’aux moyens à mettre en œuvre pour que ne soient pas conclus dans leur dos des accords dont ils ne veulent pas.

2 novembre 2022, Jean-Jacques Franquier


La politique des confédérations syndicales lors du mouvement contre la réforme des retraites de 2010

En 2010, le gouvernement Sarkozy-Fillon et Parisot, la présidente d’alors du Medef, étaient passés par-dessus la tête des syndicats pour imposer une énième contre-réforme du régime des retraites. Mises à l’écart, l’ensemble des organisations syndicales avait fait front, organisant d’en haut le mouvement et son extension progressive, avec plusieurs manifestations par semaine, annoncées chaque fois à l’avance, manifestations gonflées par le fait que chacune réunissait une fois et demie la précédente. Les grèves se multipliaient et s’étendaient dans le secteur public, finissant par atteindre… les raffineries, autour desquelles le mouvement commençait à se structurer, non pas contre les confédérations syndicales mais indépendamment d’elles. Patronat et gouvernement, sans céder sur les retraites, ont immédiatement proposé l’ouverture de négociations sur les retraites complémentaires, l’emploi des séniors… La CGT et la CFDT se sont engouffrées dans ces négociations, espaçant les manifestations et organisant, avec succès il faut bien le dire, le reflux en bon ordre du mouvement. Les travailleurs avaient perdu sur la réforme des retraites, mais les confédérations avaient regagné leur place : gouvernement et patronat ne passeraient plus par-dessus leur tête. Du moins pour un temps !


[1Voir les articles de Convergences révolutionnaires de l’époque : Les directions syndicales iront-elles jusqu’au bout ?
et Le rôle et la politique des confédérations syndicales 

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