Le beurre des 35 heures, et l’argent du beurre ?
13 octobre 2003 Éditorial des bulletins L’Étincelle
Patrons et gouvernement sont partis en guerre contre les 35 heures, ou du moins contre la poignée de jours de RTT que des travailleurs peuvent grappiller, en échange du quasi gel des salaires et d’une flexibilité accrue des horaires pour tous. Mais qu’à cela ne tienne, « il faut travailler plus ! », nous serinent-ils. Chirac avait déjà parlé de « réhabiliter le travail ». Raffarin rajoute que « la France n’est pas un parc de loisirs ». Et le PdG de la BNP-Paribas, Michel Pébereau, dit rêver que « chaque Français troque une demi-heure quotidienne devant la télévision contre une demi-heure de travail supplémentaire ». Merci patron ! Lui en tout cas sait ce que ça rapporte (à lui) que d’autres (nous) se crèvent à la tâche. Il est parmi la vingtaine de PdG les mieux payés du pays, qui gagnent de 150 à 550 fois le SMIC. Sans compter ce que touchent les gros actionnaires. Au point que ça commence à faire scandale ! Mais le ministre du Budget persiste et signe : les 15 milliards d’euros de déficit actuel de l’Etat, ce serait la faute aux 35 heures. Il faudrait travailler davantage.
Sans blague ! Mais des millions de travailleurs voudraient, non pas travailler plus, mais travailler tout court. Ne pas être acculés au chômage, aux petits boulots passagers, ne pas être emportés par ces nouvelles charrettes de licenciements qui marquent la triste actualité. Fermetures des usines Valéo dans l’Aisne, GIAT dans la Loire ou STMicroelectronics à Rennes ! Licenciement de la moitié des 1100 employés de Thomson Angers, de 250 salariés à Eramet dans l’Ardèche ! Suppressions d’emplois à La Poste ou à la SNCF ! Sans parler des intérimaires licenciés dans l’automobile. Voilà des dizaines de milliers de travailleurs qui pourront passer des heures devant la télé, et juger comme il se doit les exhortations des patrons et ministres à les faire travailler plus !
Les lois Aubry, dites sur les 35 heures, coûtent cher à l’Etat, et surtout au contribuable ? Certainement, mais l’argent ne tombe pas dans les poches des salariés. Ceux qui profitent de la manne, ce sont les patrons, qui ont empoché d’importantes ristournes sur leurs cotisations sociales. Cela a commencé sous Jospin. C’est fignolé par Raffarin. Au bilan : un total d’allègement de charges de 17 milliards d’euros en 2004, au titre des lois Aubry. On comprend que le Medef s’oppose à ce qu’on touche trop aux « 35 heures ». Le baron Seillière ne veut pas la mort de la poule aux œufs d’or !
Rappelons qu’en fait de 35 heures, les lois Aubry en ont surtout le nom. Selon le ministère du Travail, la durée hebdomadaire effective est de 37 heures en moyenne, ce qui cache des inégalités. Ceux qui ont réellement profité d’une réduction du temps de travail, ce sont des employés mais surtout des cadres. Les travailleurs, dans l’industrie, se sont vu imposer la compression des pauses, l’aggravation des cadences, l’intensification du travail, la modération salariale. Sans oublier cette « annualisation », qui fait que des milliers d’ouvriers de Citroën ont dû enchaîner les samedis travaillés pour se retrouver aujourd’hui avec du chômage technique.
Les lois Aubry n’ont pas été faites pour les travailleurs. Leur objectif a été d’accroître la marge de « flexibilité » que le patronat s’autorise. Pour faire passer la pilule aux salariés, et surtout obtenir la complicité des directions syndicales, Jospin avait promis une baisse moyenne du temps de travail. L’offensive du gouvernement actuel vise à supprimer les maigres effets en la matière. Pour que finalement, ce soit tout bénéfice pour les patrons !
A moins que les travailleurs ne viennent perturber ce mauvais scénario. Patrons et gouvernement disent que les « 35 heures » coûtent cher ? Qu’ils suppriment les subventions dont ils s’arrosent eux-mêmes ! Patrons et gouvernement regrettent qu’on ne travaille pas plus ? Qu’ils embauchent tous les chômeurs ! La simple levée des exonérations au titre des 35 heures, permettrait de créer 100 000 emplois. La levée de toutes les autres ristournes, dix fois plus. Et la mobilisation ouvrière générale pourrait imposer au patronat de prendre sur sa part exorbitante de profits, de telle sorte qu’il y ait du travail pour tous.

