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La grande distribution casse ses prix… et ses effectifs

25 février 2021 Article Entreprises

Alors que l’on entend nombre de restaurateurs et de petits commerçants souffrir de leur fermeture administrative, la crise sanitaire profite largement aux enseignes de la grande distribution. Ainsi, Carrefour – mastodonte français de la grande distribution (plus de 100 000 salariés et 5 400 magasins dans le monde en juin 2020), annonce à mi-voix un chiffre d’affaires de 78,6 milliards d’euros en février 2021. Avec une hausse de 16 % de son résultat opérationnel courant (avant intérêts et impôts) atteignant la bagatelle de 2,173 milliards d’euros, le paquebot français des GMS [1] a de quoi voir venir. Dans le même temps, les réseaux de ces grandes et moyennes surfaces sont dans des négociations plus que serrées avec les agriculteurs ou éleveurs qui leur fournissent leurs produits, auxquels ils ne concèdent parfois que des prix d’achat en dessous des prix de production.

Pourquoi de si bons chiffres de la grande distribution ?

Dans les facteurs explicatifs, il y a la fermeture des restaurants, des cantines d’entreprise mais aussi le fait que l’on passe plus de temps chez soi (couvre-feu ou confinement obligent), que l’on cuisine davantage à la maison ou encore que l’on « se fait plaisir » en achetant davantage de produits alimentaires… Pour ceux, bien sûr, qui en ont les moyens !

Devant tant d’abondance, les travailleurs de Carrefour espéraient donc une contrepartie, mais c’est sans compter sur la rapacité des grands patrons. D’autant plus qu’avec le couvre-feu, les gestes barrières à respecter, les caisses à nettoyer plus régulièrement, les salariés ont consenti bien des efforts supplémentaires ces derniers mois. Résultat des courses : la direction a proposé une revalorisation des salaires de… 0,5 % ainsi qu’une prime de 117 euros conditionnée au temps de présence. Les travailleuses et travailleurs de Carrefour, que les beaux discours des dirigeants ont encensés pendant le premier confinement, ont pourtant appris que trois vagues de licenciements étaient prévues pour 2021. Ces départs seraient « au volontariat » et ne concerneraient que les sièges sociaux, mais comment faire confiance à une enseigne qui a déjà supprimé 10 000 postes en deux ans, mixant toutes les possibilités légales, du PSE [2] aux ruptures conventionnelles…

La concurrence a bon dos

Carrefour justifie, tant bien que mal, les projets de réduction des effectifs et la faible augmentation des salaires par l’éternelle concurrence d’autres enseignes de la grande distribution. Avec presque 20 % de parts de marché en 2020 et une deuxième place derrière Leclerc (mais de justesse), Carrefour n’a pourtant pas à se plaindre. Mais l’important, d’après Bombard, l’actuel PDG, est de rassurer les marchés financiers en rognant toujours plus sur les salaires tout en poussant les cadences pour gagner en productivité. Pari réussi d’ailleurs, puisque le groupe canadien Couche-Tard (affichant un chiffre d’affaires de 59 milliards de dollars en 2019) voulait racheter l’enseigne française. Mais Bruno Le Maire a mis son veto, se posant en défenseur d’un fleuron de l’économie française. Le ministre reste par contre sans voix face aux menaces de licenciements.

« On a tous droit au meilleur », mais surtout les actionnaires

Ces enseignes de la grande distribution sont expertes en promesse marketing… « Le vrai prix des bonnes choses » (Lidl), « On a tous droit au meilleur » (Carrefour), « Donnons plus à celles qui donnent tant » (Intermarché). Mais ces prix bas pour des produits qui seraient de qualité, comment les obtiennent-elles ? Pas en rognant sur leurs marges, ni en soutenant les producteurs, malgré des campagnes de pub grandiloquentes sur le soutien aux éleveurs laitiers par exemple ! Pressurer les salaires de leurs employés ne suffit pas : les géants de l’alimentaire négocient comme des rapiats les contrats avec leurs « partenaires », comme ils aiment à les appeler : éleveurs, agriculteurs, maraîchers… et plus ils sont petits, plus ils souffrent. Car les Carrefour et compagnie comptent sur la dépendance et la fragilité d’un grand nombre de ces fournisseurs pour poursuivre contre eux une guerre des prix toujours plus féroce. On ne compte plus les témoignages d’éleveurs qui viennent passer les « entretiens annuels de négociation tarifaire » (c’est la saison actuellement), la boule au ventre et repartent souvent les larmes aux yeux et le portefeuille vide. Des témoignages publiés dans les médias illustrent comment les grands (et grandes gueules) de la distribution ne se gênent pas pour hurler sur les petits agriculteurs ou éleveurs à leur merci, écrasant les prix jusqu’à leur faire vendre à perte parfois, pour la filière laitière ou les légumes.

Mais ni les travailleurs salariés ni les producteurs ne sont résignés devant cette énorme arnaque. Mi-février, en région parisienne, les travailleurs de la Scadif (filiale logistique de Leclerc) étaient en grève pour dénoncer les bas salaires et le mépris rencontré chez leurs employeurs. Pour toutes et tous, préparateurs de commandes, caristes, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Avec des salaires à peine supérieurs au smic depuis des années, même pendant la période Covid, les « premiers de corvée » ont dû faire des heures supplémentaires le week-end pour payer leurs factures à la fin du mois. La colère est là et va continuer à s’exprimer, souhaitons-le.

Hélène Veneza


[1Grandes et moyennes surfaces.

[2Plan de sauvegarde de l’emploi, euphémisme pour parler de plan de licenciement.

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