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La finance autoritaire : vers la fin du néolibéralisme, de Marlène Benquet et Théo Bourgeron

Raisons d’agir, 2021, 156 p., 10 €

9 mars 2021 Article Culture

Comment expliquer la victoire électorale du Brexit, de Trump aux États-Unis et de Bolsonaro au Brésil, quand le patronat semblait, au gré des Unes éditoriales et des couvertures magazines, s’opposer aux partisans du repli isolationniste ?

À contrario des analyses politiques qui considéraient ces événements à l’aune de la montée du racisme, de la xénophobie et du ressentiment chez les classes populaires, l’ouvrage, se réclamant d’une analyse marxiste, tient à montrer en quoi ces résultats électoraux sont le signe de la domination d’une nouvelle frange de la bourgeoisie située dans le secteur financier. Sur la base d’un examen minutieux des financements en faveur du Brexit, les auteurs affirment que le secteur financier a majoritairement soutenu la campagne en faveur du « Leave ». Plus précisément, ce sont surtout ceux qu’on appelle les hedge funds, ou fonds spéculatifs, qui ont été les véritables moteurs financiers de la victoire du Brexit, voyant dans celle-ci une opportunité pour s’affranchir davantage des (maigres) réglementations économiques de l’Union européenne. Grâce à un investissement massif et précoce dans la campagne pour la sortie de l’Union européenne, cette finance organisée a imposé ce qu’elle souhaitait, même si cela heurtait les intérêts de certaines entreprises, en particulier industrielles. L’ouvrage rappelle ainsi l’hétérogénéité de la bourgeoisie, néanmoins solidaire.

La fabrique de l’opinion

Les auteurs n’ont toutefois pas réduit l’analyse aux intérêts strictement économiques. « À mesure que ces acteurs financiers accumulent des capitaux, ils se dotent non seulement de lobbies et de mouvements politiques qui les représentent, mais financent également un large réseau d’intellectuels et de think tanks », précisent les auteurs. Loin de satisfaire les seuls intérêts financiers à court terme, ces victoires électorales s’inscrivent dans un programme politique cohérent émergeant après la crise de 2008, que les auteurs définissent comme libertarien [1]. Prônant un capitalisme entièrement dérégulé, ces financiers n’hésitent pas à se prononcer, via les discours de politiciens et d’intellectuels, pour l’autre face de la même pièce : un mode de gouvernement réprimant ouvertement les mouvements sociaux.

On lira également avec intérêt la dernière partie de l’ouvrage dans laquelle est souligné le cynisme de leurs discours. Alors qu’ils financent massivement les groupes propageant les idées climato-sceptiques, les auteurs montrent, citations à l’appui, qu’ils prennent acte du fait que les ressources naturelles se raréfient pour s’engager dans une véritable course à leur possession, comptant par exemple sur l’augmentation du prix des matières premières au fur et à mesure de leur épuisement.

L’ouvrage se heurte toutefois à quelques interrogations légitimes, entre autres :

  • Peut-on vraiment distinguer un tournant du « capitalisme libertarien » au Royaume-Uni, qui succèderait à un « capitalisme néolibéral » à partir du début du XXIe siècle, quand rien ne distingue vraiment la période contemporaine de la financiarisation des années 1980 et des méthodes thatchériennes ? Et, d’ailleurs, la distinction entre « acteurs financiers » et bourgeoisie industrielle est-elle réellement de mise, quand on connaît l’interpénétration de toutes les grandes entreprises au conseil d’administration desquelles ce sont les mêmes qui siègent le plus souvent ?
  • Dans quelle mesure les réglementations financières européennes heurteraient-elles vraiment les intérêts des acteurs financiers ? Il semble plutôt qu’à travers le Brexit, ces derniers cherchent à élargir leurs stratégies prédatrices à un espace plus international que régional. L’analyse fonctionne-t-elle vraiment pour l’analyse de la victoire de Bolsonaro et de Trump ? Les financiers visent-t-il seulement une stratégie à court terme vis-à-vis des ressources naturelles ? Ne s’agit-il pas surtout d’une stratégie de diversification de son portefeuille, de ses risques et de ses ressources ?

Malgré ces limites et interrogations, on ne peut que recommander la lecture de ce court ouvrage de deux sociologues, à l’écriture simple et incisive. La force de l’ouvrage tient surtout à sa capacité à montrer comment la bourgeoisie sait s’organiser pour fabriquer l’opinion, la victoire électorale et les cadres institutionnels dans son intérêt. Alors que le monde a basculé depuis un an dans la crise du Covid-19 avec son lot de mesures autoritaires, d’appels à la responsabilité individuelle, pataugeant, pour reprendre la formule du Manifeste communiste, dans les « eaux glacées du calcul égoïste », il est urgent de connaître le nouveau visage de nos adversaires, qui de manière organisée, investissent énergiquement le « monde d’après » dans cette logique.

James Léger


[1Le libertarianisme, plutôt issu du monde anglo-saxon, est une théorie ultraréactionnaire qui considère que la déréglementation doit être la plus large possible sur le plan économique, impliquant la privatisation des fonctions régaliennes de l’État, et que la limitation du rôle de l’État à la seule protection de la liberté d’accumuler.

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