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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 119, mai 2018 > SNCF

La drôle de grève

Un mois déjà et la grève tient bon à la SNCF. Elle a commencé très fort et avant même le 3 avril, date fixée par l’intersyndicale cheminote (CFDT, CGT, UNSA) pour son début. Cette date de départ venait déjà tard par rapport à l’émotion, la colère et l’envie d’en découdre suscitées par le rapport Spinetta, puis les projets du gouvernement annoncés dès la mi-février. Pendant un mois, les directions syndicales ont tempéré, pour ne pas dire lanterné, et ce n’est que le 15 mars qu’elles ont annoncé la grève pour le 3 avril !

Qui plus est, une grève « innovante » de 2 jours sur 5 et pas une vraie grève reconductible. Ce qui fut une assez mauvaise surprise pour le milieu le plus combatif, qui l’a pris comme le signe que les fédérations ne voulaient pas franchement y aller. La combativité était là pourtant. Le 22 mars, sans qu’aucune direction syndicale n’y ait vraiment appelé (il s’agissait seulement de manifester, pour la CGT), 35 % des cheminots étaient en grève, 15 000 ont manifesté à Paris et des milliers d’autres dans leurs villes, avec les fonctionnaires... ou pas loin puisqu’à Paris les directions syndicales avaient maintenu deux cortèges séparés, ne confluant qu’à la toute fin. Dès le début, donc, une drôle de grève... Mais une grève avec des cheminots combatifs et qui en voulaient. Durant tout le mois d’avril, sur les dates du calendrier proposé par l’intersyndicale, la participation a été globalement très élevée, avec des taux jamais vus depuis 1995 dans certains secteurs. Rares sont les cheminots qui n’ont participé à aucun jour de grève. Et chacun voit bien l’importance de la gagner, certains parlant même de la « grève d’une carrière », espérant mettre à leur actif une victoire historique un peu comme la génération précédente avec 1995. Une victoire qui conjurerait les insuccès des dernières années.

Une attaque inédite

Bien des cheminots se préparaient à se battre contre la suppression des régimes spéciaux de retraite, annoncée par le gouvernement pour 2019, quand le rapport Spinetta a été rendu public. Là, ça dépassait les bornes. Réactions très vives. Le changement de l’entreprise en Société Anonyme, l’ouverture à la concurrence et les menaces qu’elles font peser sur les petites lignes ont déclenché un tollé [1]. Le plus scandaleux est que le gouvernement veut donner à la direction de la SNCF, une entreprise qui supprime déjà des milliers de postes chaque année, de nouveaux moyens de procéder à des licenciements collectifs par la fin de l’embauche au statut. S’il est loin d’être la panacée qu’on prétend, il interdit au moins les plans sociaux. Les conditions de travail dans le ferroviaire, déjà considérablement dégradées par la SNCF, sont aussi dans le collimateur puisque, en cas de perte de marché par la SNCF, les cheminots seraient transférés obligatoirement au repreneur privé qui sera libre de leur imposer une réglementation du travail très inférieure. C’est à ce prix que le gouvernement prétend rendre le chemin de fer rentable (pour qui ?) sur fond de chantage à la dette, comme si les cheminots étaient responsables du manque d’investissements et du sous-effectif qui nuisent à la qualité de service. La campagne de lynchage médiatique qui s’est déchaînée dans le sillage de l’attaque gouvernementale, contre des cheminots accusés du délitement du chemin de fer et alors que la SNCF venait d’annoncer le doublement de ses bénéfices, a achevé de mettre le feu aux poudres.

Pas qu’une affaire de cheminots

Ce qui est dans toutes les têtes, c’est que cette bataille n’est pas qu’une histoire de rail. En tentant de faire un exemple avec un secteur de la classe ouvrière réputé combatif, Macron espère démoraliser tous les autres. Et il joue aussi la suite de son quinquennat, dont les 120 000 suppressions de postes dans la fonction publique, la réforme des régimes spéciaux de retraite... Pour les cheminots, gagner contre le gouvernement, c’est donc lui faire échec bien au-delà de sa réforme du chemin de fer. C’est pour cela que l’idée d’y aller tous ensemble, avec tous les secteurs en colère contre le gouvernement, est naturelle. Dans les services, les discussions vont bon train sur les mobilisations des urgentistes ou sur la grève à Air France. Dès les premiers jours de grève, des rapprochements ont eu lieu avec les étudiants en lutte contre la sélection par exemple. Conscients qu’il ne fallait surtout pas rester isolés, presque partout les cheminots ont fait l’effort de se tourner vers les usagers. Pour leur expliquer les conséquences de la réforme sur leur « train quotidien » mais aussi pour s’adresser à eux en tant que travailleurs. Macron a beau rabâcher que les colères sont sans rapport, le lien est fait spontanément entre les malades qu’on laisse dans les couloirs des hôpitaux faute de moyens et les petites lignes qui risquent de fermer car pas assez rentables, entre une grande entreprise, la SNCF, qui voudrait être en mesure de faire des plans sociaux alors qu’elle fait des bénéfices et la métallurgie ou cette même politique est à l’œuvre depuis des années. Ce qui germe dans la tête de nombreux cheminots, c’est l’idée d’une riposte de tout le monde du travail. Et ils ne sont pas les seuls à l’espérer vu les encouragements qu’ils reçoivent souvent des usagers, volontiers solidaires malgré leurs difficultés et les campagnes de calomnie.

Unité syndicale ou « tous ensemble » ?

Si les cheminots sont prêts à tendre la main à un autre secteur qui se mettrait en bagarre, pas sûr qu’il en soit de même des directions syndicales. Bien sûr, la convergence a tellement bonne presse qu’on la rencontre même dans la bouche de certains dirigeants syndicaux. Même Philippe Martinez a osé le mot ! Mais de là à la construire vraiment, il y a un pas que les confédérations n’ont pas franchi. Aucune ne met l’accent sur ce qu’il y a de commun entre les cheminots et les travailleurs d’autres secteurs. Les salaires en berne, le sous-effectif, les suppressions de postes et les licenciements pour augmenter la rentabilité ne sont pas des problèmes « cheminots » et ont des chances d’avoir une résonance y compris parmi les travailleurs du privé s’ils étaient mis en avant. Mais, quand les directions syndicales s’adressent au-delà des cheminots, elles ne voient dans les autres travailleurs que des usagers du rail. Elles se cantonnent au « ferroviaire » et, même dans ce secteur purement « cheminots », leurs revendications sont bien peu ambitieuses : non pas le retrait du « pacte ferroviaire » mais la prise en compte des propositions syndicales pour une « autre réforme ». La CGT a même rédigé son propre projet de réforme, « Ensemble pour le fer », au cas ou le gouvernement serait en panne d’inspiration.

Pour donner envie à d’autres de les rejoindre, il faudrait que les cheminots mettent tout leur poids dans la bataille. Or, pour le moment, ils sont enferrés dans le calendrier « en pointillé » de l’Intersyndicale. Ces « 2 jours sur 5 » sont explicitement présentés comme un préavis de soutien aux négociations avec un gouvernement qui, du propre aveu des directions syndicales, ne veut rien négocier. Sud-Rail a bien déposé un préavis reconductible mais, sauf exceptions, se refuse à militer pour que les cheminots s’en saisissent au motif de préserver l’unité syndicale.

La colère n’est pourtant pas en pointillés

Jusqu’ici, faire la grève 2 jours sur 5, à l’économie paraît-il, a pu tenter : voilà qui limiterait les pertes de salaire. Mais, après un mois, de plus en plus de cheminots déplorent que cela limite aussi l’impact de la grève. Bien sûr quand les cheminots font grève, même à moitié, cela se voit. Mais avec un plan annoncé à l’adversaire 3 mois à l’avance, la « bataille du rail » est forcément plus prévisible et on laisse le temps à l’entreprise de s’organiser.

Plus grave, le calendrier est un frein à l’organisation de la grève. Le fait que tout soit ficelé d’avance relativise l’intérêt des assemblées générales aux yeux de beaucoup et de fait, l’affluence pourrait être plus importante avec de tels taux de grévistes. Les trois jours de travail qui séparent les jours de grève sont l’occasion pour les chefs de d’inonder les cheminots avec la propagande de la direction. Et, pour les plus actifs, s’il faut reprendre le travail entre deux AG, les visites dans les services pour convaincre les hésitants sont forcément moins nombreuses et plus épuisantes, les actions tournées vers d’autres secteurs plus compliquées à organiser. Un peu partout, des militants de la grève utilisent déjà le préavis illimité déposé par Sud pour avoir le temps de s’organiser.

Loin de donner le signal du branle-bas de combat, cette grève perlée « dure et longue » selon la CGT (comme si on ne pouvait pas faire plier Macron et la SNCF avant juin) incite à la mesure. Il n’est pas rare que des cheminots « perlent la perlée », choisissent parmi les jours du calendrier syndical ceux qu’ils veulent faire, ou que des équipes s’organisent entre elles pour faire la grève par roulement. Le problème c’est que, un peu partout, les cheminots « attendent de voir » et la demi-grève à laquelle les organisations syndicales les cantonnent n’est pas vraiment le signal fort qui pourrait donner envie à d’autres secteurs d’entrer en action à leur tour.

Dans les AG, des voix s’élèvent pour réclamer la « vraie grève » et elles sont plus nombreuses à mesure que le temps passe et que ceux qui croyaient à une solution négociée déchantent. Dans certaines gares un peu en pointe, le principe de la grève reconductible a déjà été acté par un vote et de fortes minorités de grévistes n’ont pas repris le travail depuis deux ou trois semaines. Cette impatience s’exprime d’autant mieux là où les grévistes se sont donné les moyens de s’organiser eux mêmes. En région parisienne, mais pas seulement, des comités et autres bureaux d’organisation de la grève rassemblent les militants du mouvement, syndiqués ou non, qui veulent prendre leur lutte en main. La dynamique n’est nulle part assez forte pour que ces comités prennent la direction de la grève, mais c’est généralement autour d’eux que s’organisent la rédaction des tracts, les tournées pour les diffuser, les actions par lesquelles les grévistes tentent de se rendre visibles. Cet apprentissage collectif renforce les grévistes et les porte à exprimer eux-mêmes ce qu’ils veulent pour leur grève. 

Victor CROUME


[1Voir dans notre numéro précédent, Convergences Révolutionnaires N° 118, un dossier sur le « pacte ferroviaire » à la Macron et les premières réactions contre

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