La double peine du peuple haïtien : un séisme et trois siècles de pillage impérialiste
25 janvier 2010 Éditorial des bulletins L’Étincelle
Le séisme qui a frappé Haïti le 12 janvier dernier aurait fait entre 70 000 et 200 000 victimes et plus de 1,5 million de sans abri.
Tout le réseau d’infrastructures urbaines est à reconstruire – et en réalité à inventer –, dans un pays où, bien avant le tremblement de terre, trois quarts de la population vivaient dans des bidonvilles, sans système d’assainissement ni eau potable.
Pendant une semaine de compétition politico-médiatique sans précédent, les grandes et moyennes puissances n’ont pas lésiné pour apparaître comme les premières à secourir le pays. Mais les Etats-Unis n’ont débloqué que 100 millions de dollars, la France 20 millions d’euros, l’Union européenne promettant une série de mesures totalisant 429 millions d’euros à court et à long terme. Quand il s’agissait de voler au secours des banques, l’Europe et les Etats-Unis ont su débloquer en quelques jours 1 200 milliards en tout. Rien que l’intervention militaire des USA en Irak et en Afghanistan leur coûte, par jour, 377 millions de dollars ! Le coût d’un an de guerre couvrirait de quoi reconstruire au bas mot dix Haïti !
En dépit du battage médiatique, la « générosité » des grandes puissances est d’ailleurs loin d’atteindre les 10 malheureux milliards estimés nécessaires à la reconstruction d’Haïti. Que ne les ont-ils réunis plus tôt d’ailleurs ? Ne serait-ce que pour construire les infrastructures qui auraient évité que ce séisme-là fasse mille fois plus de morts qu’un séisme de même amplitude au Japon ou en Californie.
Et puis, il y a une drôle d’indécence dans le choix de certains reportages qui ont « montré » de prétendus pillards, en fait les sinistrés eux-mêmes qui n’ont pas d’autre solution pour survivre que de récupérer ce qu’ils peuvent dans les décombres. La police n’hésite pas à tirer : ici on montre un homme arrêté pour avoir pris des vêtements propres, là un autre abattu pour avoir volé du jus de fruit.
On a moins montré le courage, l’énergie, l’héroïsme et l’esprit d’initiative du peuple haïtien qui s’est organisé en comités de quartier pour sauver à mains nues les survivants et parer au plus pressé, en attendant les secours qui ne venaient toujours pas !
Quant aux 10 000 marines, casques bleus et milliers de gendarmes européens, ils ne sont pas simplement destinés à apporter une aide logistique : ils sont là pour préserver l’ordre et garantir les propriétés dans l’un des pays les inégalitaires du monde.
Les véritables pillards ne sont pas ceux qu’on nous désigne. Le commerce et l’exploitation des esclaves noirs dans les plantations aux 17e et 18e siècles furent l’une des principales sources d’enrichissement de la bourgeoisie française durant cette période. Et quand, embrasé par le souffle de la Révolution française, Haïti abolit l’esclavage et vainquit les armées envoyées par Bonaparte pour tenter de le rétablir, la France n’accepta de reconnaître l’indépendance de l’île qu’en échange d’une gigantesque rançon qui ruinera les finances de Haïti jusqu’en 1888. Encore aujourd’hui, Haïti est saignée par une énorme dette extérieure détenue à 80 % par la Banque mondiale et la banque interaméricaine de développement.
Au 20e siècle, les États-Unis prirent le relais, en mettant la main sur les meilleures terres agricoles, utilisant dans la zone industrielle de Port-au-Prince des travailleurs sous-payés, et perpétuant l’oppression politique via les dictateurs locaux.
Cette « malédiction »-là dont Haïti est victime n’a donc rien de naturel. Elle est le produit de plus de trois siècles de pillage des ressources humaines et naturelles par les grandes puissances impérialistes, à commencer par la France et les Etats-Unis. Et si le peuple haïtien a aujourd’hui besoin de la solidarité, de la générosité et de toutes les bonnes volontés, il ne pourra échapper à la misère que le jour où tous les exploités, en Haïti comme ailleurs, renouant avec la tradition révolutionnaire du peuple haïtien, mettront à bas le capitalisme mondial, seul responsable de l’ampleur de la catastrophe humaine.

