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La Discrétion de Faïza Guène

Plon, 255 pages, 19 €

17 février 2021 Article

Faïza Guène est une écrivaine de 35 ans d’origine algérienne. Elle s’était fait connaître en 2004 avec son premier roman, Kiffe kiffe demain, qui avait connu un incontestable succès. Dans La Discrétion, elle suit pas à pas l’histoire d’une mère de famille, depuis sa naissance à Msirda, un petit village berbère non loin de la frontière algéro-marocaine, jusqu’à une cité HLM à Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis.

L’héroïne, Yamina, naît en 1949 dans une famille pauvre du bled. Une enfance faite de labeur mais, malgré tout, chaleureuse. Qui prendra fin lorsque la guerre d’Algérie éclate. Sa famille se réfugie un temps au Maroc avant de revenir au pays natal après l’Indépendance. Ce sera tout compte fait un exil assez bref comparé à celui, définitif cette fois, qu’elle va connaître plus tard lorsque, au terme d’un mariage arrangé, elle rejoint son mari en France, Brahim Taleb.

Dans un pays qui lui apparait non seulement comme étranger mais très souvent comme hostile elle adopte la seule attitude qui lui parait raisonnable : la discrétion. Il ne faut pas se faire remarquer, refuser toute querelle de voisinage, subir les humiliations quotidiennes, ignorer les provocations, bref devenir invisible. Pour elle, « refuser de se laisser envahir par le ressentiment était une façon de résister » dans une société hostile qui a des valeurs que, le plus souvent, elle ne partage pas.

Mais ses enfants – trois filles un garçon – qui, eux, sont nés en France ne l’entendent pas de cette oreille. Non seulement ils n’admettent pas que l’on méprise leur mère mais, de plus, ils ne supportent pas d’être considérés comme citoyens de seconde zone et d’avoir tant de mal à trouver une place dans le pays qui les a vus naître. D’où leur révolte, ouverte chez certains, plus feutrée chez d’autres. D’où aussi la crainte qu’ils éprouvent lorsque se produit un attentat, souhaitant en leur for intérieur que le ou les terroristes impliqués ne soient pas « arabes » car cela finirait par leur retomber dessus. Ils savent que la société va leur demander des comptes, les sommant de se désolidariser publiquement de gens avec lesquels ils n’ont pourtant rien à voir.

Le livre est parcouru de scènes savoureuses, par exemple le départ en vacances de la famille. Elle s’entasse alors dans deux voitures. Dans la première – où ont pris place les parents et le fils, Omar – on parle politique et on écoute… des sourates du Coran. Dans la seconde, où s’entassent les trois sœurs, on se distrait avec Souchon, Cabrel, Nougaro, Brassens et quelques morceaux de raï.

Et, si Yamina se sent heureuse au milieu des siens, elle porte toujours dans son cœur la nostalgie de l’Algérie que ses enfants ne connaissent que lors de brefs séjours de vacances, et dont les souvenirs s’estompent au fur et à mesure qu’ils grandissent et que les parents restés au bled disparaissent ou s’éloignent. Au-delà de cette histoire de la famille Taleb, Faïza Guène nous parle en fait de celle de dizaines de milliers de familles maghrébines et des difficultés qu’elles rencontrent au quotidien, même après trois générations.

Un livre généreux et chaleureux qui permet de comprendre de l’intérieur ce que subissent aujourd’hui nombre de jeunes des cités qui ne sentent chez eux ni ici, ni là-bas.

Jean Liévin

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