LE SALAIRE DE LA PEUR
15 mai 2000 Éditorial des bulletins L’Étincelle
Il a suffi de quelques jours de grève pour que les convoyeurs de fonds menacent de gripper une partie du commerce. Pourtant la profession n’emploie que 8000 travailleurs en France. Et elle ne fait guère parler d’elle que lorsque certains d’entre eux sont victimes d’un braquage. Et encore ! C’est généralement plus à l’argent qu’ils transportaient qu’à leur sort qu’on s’intéresse.
Oui, mais justement leur grève rappelle que le fonctionnement de l’économie et de la société repose sur les travailleurs. Même l’argent, qui semble le maître tout puissant et le moteur de tout, n’a de valeur que grâce au travail. Que ceux qui sont chargés de le transporter s’arrêtent, et voilà la panne générale qui menace.
Les raisons de leur mouvement sont évidentes. Après qu’un convoyeur a été tué le 27 avril dernier, et deux autres grièvement blessés le 5 mai, le ras-le-bol s’est transformé en colère. Leur métier les oblige à prendre d’énormes risques, parfois mortels. Des risques qui, comme leurs conditions de travail en général, s’aggravent d’année en année.
Des bandits…
Et pas seulement à cause des « progrès » dans l’art du banditisme. Certes, comme l’expliquait un convoyeur, « les braqueurs utilisent maintenant des armes de guerre, des bazookas et du plastic ».
Mais aussi et surtout parce que leurs patrons, directs ou indirects n’ont sans doute pas grand-chose à envier aux braqueurs pour ce qui est de l’avidité et du mépris de la vie humaine. Car ce sont bien ces patrons qui font cyniquement prendre de tels risques aux travailleurs. Les principaux clients des sociétés de transports (banques, grands magasins…) sont de plus en plus exigeants, demandant des transferts de sommes énormes, et des passages à des horaires réguliers. Ils se moquent de ce que leurs accès soient ou non protégés. Il n’y aurait que 50 % de « points normalement sécurisés » d’après un convoyeur qui ajoutait : « Marcher 50 mètres dans une galerie marchande avec un sac de billets ou de chèques à bout de bras, c’est une loterie infernale ».
Les transporteurs de fonds risquent ainsi leur peau pour l’argent des autres, mais pour des salaires de misère : 6200 F après dix ans d’ancienneté par exemple. Les syndicats demandent que la profession soit reconnue « à risque », et qu’en conséquence soit accordée une prime mensuelle de 1500 F pour tous. Ils revendiquent également la retraite anticipée, et une meilleure formation.
… et des patrons
Mais ces revendications ont quand même paru trop exigeantes au patronat florissant du transport de fonds (Brink’s France contrôle 50 % du marché, et Ardial, une filiale de la banque suisse UBS, 30 %). Samedi 13 mai, la seule avancée concernait la suppression du travail de nuit. Pour ce qui est des salaires, le patronat osait proposer une prime de 4000 F… par an (330 F par mois !), et encore, en allant pleurer auprès de l’Etat pour qu’il apporte sa contribution !
Même augmentés de 1500 F, les salaires resteraient pourtant dérisoires. L’on ne voit d’ailleurs pas bien à partir de quelle somme il deviendrait acceptable de prendre le risque de se faire descendre en travaillant ! Mais le sort des convoyeurs de fonds n’est au fond que l’exemple le plus terrifiant de notre situation à tous, nous les salariés, dans cette société capitaliste où la vie humaine ne pèse rien face à l’argent. Si ce ne sont pas les braqueurs, ce sont les accidents du travail qui font chaque année des centaines de morts sur les chantiers et dans les ateliers et mutilent de plus nombreux travailleurs encore. Et ce sont bien tous les salariés, sans exception, qui passent et perdent une partie de leur vie au boulot pour que leur patron acquière toujours plus d’argent, c’est-à-dire de ces bouts de papiers où est inscrit le droit de se procurer telle ou telle portion des richesses produites par les travailleurs.
Heureusement, la grève des convoyeurs est aussi l’exemple que, parce que ce sont eux qui font tourner toute la machine économique, les travailleurs ont le pouvoir de la bloquer et d’imposer leur volonté.

