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Accueil > Convergences révolutionnaires > Numéro 91, janvier-février 2014 > Afrique du Sud

L’Afrique du Sud après vingt ans de pouvoir de l’ANC

14 janvier 2014 Convergences Monde

En 1994, Nelson Mandela était élu Président de la République d’Afrique du Sud. L’arrivée au pouvoir de l’African National Congress (ANC), principale organisation noire du pays, symbole de la fin de l’apartheid, soulevait de grands espoirs dans la population noire. La mise à bas d’un régime ouvertement raciste, la disparition de ses mesures de contrôle et de ségrégation, odieuses, absurdes et arbitraires, résultat de décennies, voire de siècles de luttes, étaient à bon droit célébrées comme une véritable victoire. Pourtant, les aspirations de l’énorme majorité de la population allaient bien au-delà. Et, vingt ans après, la déception est au rendez-vous.

Si une minorité d’une nouvelle bourgeoisie noire a pu accéder aux postes haut placés de l’appareil d’État et se mêler aux capitalistes blancs, la situation des prolétaires noirs a peu changé, voire empiré. Ces derniers vivent toujours majoritairement dans les bidonvilles, soumis à la violence quotidienne, à la misère et aux effets destructeurs des gangs, de la drogue et du sida.

Un lendemain qui déchante

Au cours de la lutte contre l’apartheid, l’ANC avait entretenu beaucoup d’illusions. En 1955, il avait adopté un programme aux allures radicales, baptisé Charte de la liberté, prévoyant le partage des terres, l’égalité des salaires entre Blancs et Noirs, la semaine de 40 heures, la nationalisation des mines et des banques, le droit au logement, la santé gratuite, etc. L’alliance du Parti communiste sud-africain (SACP) avec l’ANC et sa participation à la rédaction de la Charte ajoutaient à la confusion.

Pourtant, à peine au pouvoir, toute la politique de l’ANC a été au contraire d’assurer l’abolition de la ségrégation légale tout en maintenant l’ordre social. Il s’agissait de faire accepter à la population noire un changement de façade, sans toucher aux fondations du régime capitaliste.

Dès le départ, la politique de Mandela a été de gouverner en accord avec les bourgeoisies sud-africaine et impérialiste. Comme preuve de bonne volonté, le ministre des Finances et le directeur de la Banque centrale, issus du régime d’apartheid, sont restés en place. Mandela soumit même son premier budget à l’approbation d’Oppenheimer, magnat du diamant et première fortune du pays. Il embrassa alors la politique libérale à la mode dans les sphères de la bourgeoisie mondiale, avec au menu : privatisation de la poste et des télécoms, baisse de 6 % des salaires réels des fonctionnaires et de 10 % des crédits pour la santé. Tout en demandant aux travailleurs d’être patients, Mandela baissait l’impôt sur les bénéfices des sociétés de 48 à 35 % et supprimait le contrôle des capitaux entrant ou sortant du pays. Il annonça également que la dette serait payée rubis sur l’ongle, cette dette qui avait servi à acheter les armes ayant massacré la population noire en révolte contre l’apartheid. [1] Dans ces conditions, il ne pouvait donc être question même d’un début de réalisation des promesses de la Charte.

Le chômage et les bas salaires sont toujours là

Pour le capitalisme sud-africain qui a fait fortune sur la base de la surexploitation de la main-d’œuvre noire permise par l’apartheid, rien n’a véritablement changé depuis l’abolition de ce dernier. Les salaires de moins de 120 euros par mois sont des plus courants. Une domestique syndicaliste témoigne : « Nous avons essayé d’obtenir un salaire minimum de 1 500 rands (150 euros) par mois, mais le gouvernement nous a dit que nous allions perdre nos emplois. On a décidé que les employées de maison à Johannesburg et au Cap gagneraient 950 rands par mois et celles travaillant dans les zones rurales 600 rands par mois. Ces salaires sont très bas, et pourtant c’est difficile de les faire appliquer. Celles qui ont commencé à travailler pour le même patron depuis le temps de l’apartheid gagnent encore moins. » [2] Les mineurs passent presque pour des chanceux avec 366 euros mensuels en moyenne, ce qui reste bien insuffisant pour faire face aux loyers qui, eux, ne cessent de grimper.

En supplément, le chômage dépasse officiellement 25 %, atteignant 55 % chez les jeunes noirs. Beaucoup vivent du secteur dit « informel » (vendeurs à la sauvette, travailleurs au noir), au service d’un patronat très « formel » du textile, de l’alimentation, de la restauration ou du bâtiment, comme ces chômeurs de Port Elizabeth embauchés comme journaliers pour 5 euros la nuit par la compagnie de tri des déchets ferreux.

La population noire n’a pas quitté les bidonvilles

En ce qui concerne le logement, on est bien loin de la Charte de la Liberté qui exigeait que toute personne soit « décemment logée dans le confort et la sécurité ». L’Afrique du Sud est un pays industrialisé, le plus riche d’Afrique, mais 12 millions de pauvres sont entassés dans près de 3 000 bidonvilles dénombrés. À QQ, un bidonville du Cap installé dans une zone marécageuse sous les câbles à haute tension, 650 habitants vivent sans sanitaire, se partagent 8 robinets d’eau et dépendent d’un branchement clandestin au réseau électrique. [3] À Kliptown, le township où a été adoptée la Charte de la liberté, l’électricité n’est toujours pas arrivée, malgré les promesses de Mandela, les égouts sont à ciel ouvert et il faut se contenter de toilettes portatives (comme sur les chantiers), souvent bouchées.

Entre 1994 et 2010, 2,3 millions de logements en dur auraient été créés, mais cela reste bien insuffisant et leur attribution donne parfois lieu à des affrontements entre habitants… ainsi qu’à la corruption la plus crasse. Certains élus locaux vendent des « tickets d’entrée » pour 1 000 à 2 000 euros, ce qui n’empêche pas les nouveaux habitants d’être ensuite évacués par la police. [4]

L’ANC peut se vanter d’avoir fait raccorder des millions de maisons à l’eau, l’électricité et au téléphone. Mais ces services ont été privatisés, si bien que, moins de 10 ans après, l’eau, l’électricité et le téléphone sont coupés, les habitants ne pouvant payer les factures. De même, les loyers ont été exigés des habitants des townships. Résultat : 2 millions de personnes ont été expulsées rien qu’entre 1994 et 2004. Cela sans compter les personnes évacuées pour laisser place aux installations flambant neuves du Mondial de football 2010.

Des luttes potentiellement explosives

Voilà donc 20 ans que la coalition au pouvoir entre l’ANC, le SACP et le COSATU (principale centrale syndicale) tente de faire accepter leur sort aux travailleurs. Mais les explosions de colère et les luttes sont de plus en plus fréquentes. En 2007, il y a eu une première vague de grèves, avec notamment celle de la fonction publique qui a duré un mois. Événement d’autant plus remarquable qu’il s’agissait de la première grève multiraciale depuis 1994, exigeant notamment des augmentations de salaire. Peu après, 20 000 travailleurs de la pétrochimie, de la pharmacie, du bois et papier se mettaient à leur tour en grève pour 10 % d’augmentation et la semaine de 40 heures (revendication de la Charte de la liberté « oubliée » par l’ANC au pouvoir). La direction de PetroSA fermait sa raffinerie de Mossel Bay, soi-disant pour des « raisons de sécurité » mais, au bout de cinq jours, 44 000 salariés étaient en grève. En 2010, à l’approche du Mondial de football, d’autres travailleurs entraient dans la danse, sentant le moment bien choisi pour faire respecter leurs droits, notamment dans le bâtiment, le transport et l’électricité.

Mais la lutte la plus marquante a été celle des mineurs de Lonmin à Marikana, en août 2012, qui a montré au grand jour que, malgré la fin de l’apartheid, l’État reste le bras armé du patronat. Non seulement la police a ouvert le feu sur les grévistes, tuant 34 d’entre eux, mais elle a eu l’audace, au nom d’une loi non abolie datant de l’apartheid, d’arrêter 270 grévistes et de les rendre responsables des morts. Le scandale a été tel que le gouvernement a été contraint de les libérer. Mais, quand le président Zuma s’est rendu à Marikana quelques jours plus tard, c’est à la direction de Lonmin qu’il a rendu visite et non aux grévistes.

Cette grève pour le triplement des salaires (les mineurs gagnaient 400 euros par mois et en demandaient 1 250), a été menée contre les appareils syndicaux liés au gouvernement [5]. Les grévistes ont dû se réunir et choisir leurs dirigeants parmi eux, tandis que le principal syndicat de mineurs, le NUM, membre du COSATU, tentait de saboter la grève en organisant des rassemblements parallèles. En tenant bon pendant plus d’un mois, les grévistes ont gagné une augmentation de 11 à 22 % de salaire selon leur grade, et une prime de 200 euros. Après Marikana, d’autres travailleurs des mines, des transports et de l’agriculture se sont mis en grève sur les salaires.

La réaction du patronat et du gouvernement est très souvent violente : licenciements en masses pour stopper la grève avant de réintégrer tout le monde sauf les leaders, tirs de balles en caoutchouc ou réelles, arrestations… Face à la multiplication des grèves, Chris Griffith, PDG d’Anglo Platinium, principal trust sud-africain du platine, demandait au gouvernement de « cibler des individus de façon chirurgicale », c’est-à-dire d’identifier et assassiner les meneurs. Alors que le gouvernement a ouvert une enquête sur le massacre de Marikana, plusieurs témoins ont déjà été assassinés, dont Mawethu Steven, l’un des initiateurs d’un comité de grève en 2011 dans le bassin minier de platine, et l’un des rares dirigeants syndicaux à avoir soutenu la grève de 2012.

Depuis, d’autres grèves ont eu lieu, comme dans l’automobile en août dernier. Mais, plus généralement, la population manifeste tous les jours, ici ou là, contre les conditions de vie dégradantes, à l’exemple des « poo-protesters », qui jettent des excréments sur la porte des élus locaux pour protester contre l’absence d’installations sanitaires dans les quartiers pauvres. Selon les chiffres de la police, entre 2009 et 2012, trois émeutes ont eu lieu chaque jour dans le pays, en augmentation de 40 % par rapport aux cinq années précédentes. [6]

Pour que la vie des travailleurs change réellement, il reste à donner à ces luttes l’objectif qui était affiché par le mouvement des travailleurs et de la jeunesse qui a su mettre fin à l’apartheid : « Amandla ! » (le pouvoir).

Maurice SPIRZ


Avec la fin de l’apartheid, la bourgeoisie noire a trouvé sa place au soleil

S’il y en a pour qui la fin de l’apartheid a marqué un réel changement de situation sociale, ce sont la bourgeoisie noire et les dirigeants de l’ANC.

Bien avant 1994, il existait une bourgeoisie noire, à laquelle appartenait Mandela, jeune avocat issu de l’aristocratie tribale. Elle était composée d’avocats, de médecins, d’instituteurs, de commerçants et autres petits patrons. Cette fine couche sociale était privilégiée par rapport aux mineurs, ouvriers, domestiques et chômeurs, mais aussi opprimée, voyait ses ambitions limitées par le racisme et les lois ségrégationnistes. La fin de l’apartheid a libéré cette bourgeoisie, qui a accédé au pouvoir et accaparé une partie des richesses.

Pour cela, elle a profité du Black Economic Empowerment (BEE), un ensemble de mesures destinées à favoriser l’accès des Noirs à des postes de direction et au contrôle d’une partie du capital. Les entreprises devaient céder une partie de leur capital à des Noirs et employer 40 % de cadres et directeurs noirs. La filiale sud-africaine de De Beers a ainsi revendu 26 % de son capital à Ponahalo, un consortium détenu à 50 % par les salariés de De Beers et à 50 % par des investisseurs noirs, à la tête desquels Manne Dipico, ancien mineur syndicaliste, dirigeant du SACP et de l’ANC. Autre exemple, Patrice Motsepe, fils de petit épicier, avocat sous l’apartheid, est devenu la première fortune du pays à la tête de l’African Rainbow Minerals, une compagnie minière créée dans le cadre du BEE. Les exemples sont nombreux de cette élite noire, principalement issue des cadres de l’ANC, qui s’est reconvertie dans les affaires.

Cette bourgeoisie a pu faire des affaires notamment avec des contrats publics, usant de ses relations dans l’ANC et de la corruption. Ainsi, Moeletsi Mbeki, intellectuel reconnu et frère de l’ex-président, la décrit comme composée de « capitalistes noirs de copinage, fortunés, constitués de politiciens de l’ANC, certains retirés des affaires publiques, d’autres pas » [7]. Il s’y connaît, étant lui-même devenu directeur de la filiale sud-africaine d’Endemol !

Les affaires de corruption sont monnaie courante et l’actuel président, Jacob Zuma, est lui-même impliqué dans plusieurs d’entre elles. Au final, l’opulence affichée par ces nouveaux riches a fini par écœurer les larges couches de la population noire, qui reste cantonnée dans les bidonvilles. [8] Un jeune, cité par Le Monde Diplomatique, peut ainsi s’indigner : « Zuma se fait construire un palace de [23 millions d’euros] à Nkandla, son village du Kwazulu-Natal, alors que, dans les écoles, les élèves n’ont même pas de manuels ! » [9].

M.S.


État français et Afrique du Sud : une collaboration de longue date… quel que soit le régime !

En octobre dernier, François Hollande était en visite en Afrique du Sud. Cette visite a permis au VRP du patronat français de signer un accord à 1,5 milliard d’euros pour l’installation d’une centrale thermique par GDF Suez. Alstom a également bénéficié de la signature d’un contrat de 4 milliards.

Au cours de sa visite, Hollande a osé affirmer à Jacob Zuma : « La France a été à vos côtés pendant les années d’oppression et elle sera encore à vos côtés pour les années de développement qui s’ouvrent ». À « vos côtés » ? Il parlait sans doute de l’État sud-africain, celui qui tirait sur les manifestants anti-apartheid ! Car l’État français a toujours été le soutien inconditionnel du régime de l’apartheid. En 1975, le Centre Français du Commerce Extérieur (CFCE) indiquait : « La France est considérée comme le seul véritable soutien de l’Afrique du Sud parmi les grands pays occidentaux. Non seulement elle lui fournit l’essentiel des armements nécessaires à sa défense, mais elle s’est montrée bienveillante, sinon un allié, dans les débats et les votes des organisations internationales ».

Au moment des émeutes de Soweto, en 1976, l’État français construisait une centrale nucléaire en Afrique du Sud, centrale qui a été la cible d’attentats organisés par l’ANC. Jusqu’en 1977, la France était le principal fournisseur d’armes du pays. Les blindés de la police qui circulaient dans les townships et massacraient la population était du pur « made in France ». Les marchands d’armes sont d’ailleurs avides d’y revenir, voyant peut-être dans les massacres de grévistes un marché prometteur ? Ainsi, Thomson-CSF (actuel Thales), groupe français d’électronique de défense, a été impliqué en 2005 dans un scandale de corruption. Pour obtenir un contrat juteux, il s’était engagé à verser une rente de 60 500 euros à Jacob Zuma, alors vice-président du pays.

M.S.


[1Sur les renoncements de l’ANC, lire Naomi Klein, La stratégie du choc, Actes Sud, 2010, p. 301-336.

[2« Domestique et syndicaliste en Afrique du Sud », Renapas, 14 octobre 2007.

[3Philippe Rivière, « Quand les Sud-Africains réclament un toit », Le Monde Diplomatique, avril 2008.

[4Jean-Philippe Rémy, « Foyer, doux foyer », Le Monde, 30 juin 2010.

[5Lire notamment « Afrique du Sud - La classe ouvrière, un an après Marikana », Lutte de Classe, n° 154, septembre-octobre 2013.

[6Peter Alexander, « A massive rebellion of the poor », Mail and Guardian, 13 avril 2013.

[7Cité par Jean-Philippe Rémy, « Le mirage des “black diamonds” », Le Monde, 18 juin 2013.

[8Jean-Philippe Rémy, « L’étoile de Mandela pâlit à Port Elizabeth », Le Monde, 12 décembre 2013 ; Thomas Cantaloube, « L’ANC glisse lentement de son piédestal », Mediapart, 13 avril 2009.

[9Cité par Sabine Cessou, « Trois émeutes par jour en Afrique du Sud », Le Monde Diplomatique, mars 2013.

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