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Inceste : larmes d’alligator et mépris des victimes

3 mars 2021 Article Société

Avant l’affaire Duhamel, le gouvernement s’apprêtait à privatiser le 3919, le numéro d’aide aux femmes victimes de violences, alors même que le nombre d’appels augmentait régulièrement d’année en année, et avait explosé lors du confinement de mars, multiplié par quatre en une semaine. Depuis, on nous abreuve de discours compassionnels masquant mal le manque de moyens alloués pour les victimes.

L’inceste : un problème enraciné dans les rapports sociaux

Selon l’enquête Ipsos de novembre 2020 réalisée en France, sur une classe de trente élèves, 2 à 3 enfants ont subi des viols intrafamiliaux sur mineurs (ceux qui subissent des attouchements ne sont pas comptés dans l’étude). De manière générale, 59 % des violences sexuelles sont subies avant l’âge de 18 ans pour les filles, chiffre qui se porte à 67 % pour les garçons [1]. La grande majorité des auteurs d’inceste sont des hommes : autour de 96 %. Quant aux victimes de l’inceste, ce sont des filles à 78 % et des garçons à 22 % [2].

La victime ne parle pas car elle risque d’être exclue du cercle familial qui est d’abord le premier cadre de sociabilisation de l’enfant. Les liens affectifs avec la famille renforcent l’emprise morale de l’agresseur. En attendant d’être adulte, toutes les victimes ne possèdent pas les moyens matériels nécessaires pour pouvoir se sortir de cet enfer familial. Se reconstruire après avoir survécu à l’inceste coûte cher. Cela demande souvent d’acquérir une totale indépendance financière pour pouvoir vivre sans dépendre de la famille. Dénoncer un membre de sa famille proche, c’est souvent prendre le risque, pour l’enfant victime, d’être retiré de sa famille. L’une des seules issues est un placement à l’Aide Sociale à l’Enfance (anciennement DDASS) accueillant 177 000 enfants en 2017, ne réglant en rien la racine du problème des violences intrafamiliales. Après avoir vécu dans des structures sous-dotées et souvent sordides, où des scandales de prostitution infantiles ont été récemment mis en lumière, les enfants qui atteignent leur majorité sont abandonnés à 18 ans sans réel filet de sécurité par un État qui estime avoir fait son travail en les jetant dans la précarité et la réalité de l’exploitation. Un quart des SDF sont des anciens enfants placés qui ont connu pour certains des violences de différentes natures, notamment sexuelles.

70 % des maladies psychiatriques sont dues à des violences subies ; parmi ces violences, celles d’ordre sexuel comme l’inceste sont parmi les violences les plus graves. Les hôpitaux psychiatriques sont très souvent surchargés et incapables de prendre en charge toutes les victimes d’abus sexuels par manque de moyens. Il faut attendre des semaines, des mois voire des années pour avoir une place… Là aussi, les spécialistes dénoncent les manques de moyens et de professionnels spécialisés dans les cas de violences sexuelles exercées sur les mineurs. Lorsque l’on décide de porter plainte contre l’agresseur et d’aller jusqu’au bout, il faut entreprendre de nombreuses démarches impliquant des frais d’avocats, des frais de dossiers… De nombreuses victimes sont découragées face à la justice qui est loin d’être gratuite. Les classes populaires sont alors bien souvent laissées sur le carreau… Même si l’inceste touche toutes les classes et tous les milieux sociaux, la reconstruction est encore plus difficile, si ce n’est impossible, pour les femmes les plus précaires…

Porter le consentement dans le droit, une avancée précaire

Aujourd’hui, les débats se polarisent autour de la question d’un seuil de non-consentement et de l’imprescriptibilité.

Pour la loi, si les liens du sang font obstacle au mariage, il n’est pas pour autant interdit d’avoir des relations sexuelles consenties entre parents : ici, la loi sanctionne le viol et non l’enfreinte d’un tabou moral. Mais voilà qui pose la question du consentement de manière aiguë. Et ce problème du consentement tire avec lui toute la question des dominations : qu’est-ce que consentir lorsqu’on est opprimé ? Quel choix a-t-on dans des rapports dissymétriques ? Alors que la loi refuse à l’enfant ou au jeune adolescent toute autonomie, que ce soit pour voter, voyager, décider, voire dans une certaine mesure – moindre ! – pour travailler, elle fait mine de croire que des rapports consentis entre enfants et adultes peuvent exister à côté des viols des seconds sur les premiers. C’est ainsi que, en plus du viol et de l’agression sexuelle, existe le délit « d’atteinte sexuelle » pour réprimer les rapports supposément « consentis » entre l’adulte et le mineur de 15 ans. Ce délit relève non pas de la catégorie des « violences sexuelles », mais de « l’atteinte aux mœurs ».

Or, en droit comme dans l’opinion commune, on observe un renversement de la culpabilité sur la victime, ce qui contribue à ensevelir la parole et aggraver la peur. Dans l’affaire Duhamel, Evelyne Pisier a remis la faute sur ses enfants en affirmant que son fils avait séduit son mari [3].Comme si un enfant pouvait consentir à avoir des rapports sexuels avec un adulte, comprendre la sexualité de la même manière… Pour se dédouaner tout en prolongeant son emprise sur la victime et sa famille, l’auteur des faits accusera la victime de l’avoir séduit, de l’avoir encouragé, d’avoir répondu à ses « pulsions », voire enfin d’avoir les mêmes pulsions, en miroir. Ce sont exactement ces arguments que l’on retrouve dans les cas de violences sexuelles hors de la famille. Toute la qualification de l’acte reposerait sur le comportement approprié ou non de la victime. Et ces discours se retrouvent sans cesse dans les procès pour viol, qui reposent très souvent non sur l’existence des rapports, que les auteurs admettent volontiers, mais sur la nécessité pour la victime de prouver la contrainte.

Grâce aux mobilisations qui ont suivi le mouvement MeToo, nombre d’affaires récentes ont mis en lumière ce renversement des rôles, où c’est la victime qui doit prouver son non-consentement ; renversement des plus glauques, dont la violence morale est évidente et d’autant plus insupportable lorsqu’on parle d’enfants, de jeunes adolescents. Et, malgré une tendance depuis quelques années à traiter en majorité les affaires pédocriminelles comme des viols ou des agressions, le débat sur le consentement de l’enfant est toujours non seulement possible, mais régulièrement conduit, et donne encore lieu à des requalifications. On se souvient par exemple de l’affaire de Julie, violée à de multiples reprises par une vingtaine de pompiers entre ses 13 et 15 ans, pompiers dont la défense a été de déclarer l’avoir l’estimée consentante : « nympho » selon leurs mots… une défense qu’a accepté la justice en 2019. On comprend dès lors la requête des associations et professionnels qui demandent depuis longtemps à établir un seuil de non-consentement à 15 ans, qui requalifierait automatiquement en agression sexuelle ou viol toute atteinte sexuelle sur mineur. Ce seuil serait porté à 18 ans dans la famille, afin de prendre en compte la complète dépendance, matérielle, mais aussi affective, de l’individu à celle-ci.

Ces seuils semblent se mettre en place. Ce changement ne constitue qu’une étape, un premier point d’appui d’ordre juridique, mais constitue néanmoins un progrès pour la société. Il sera désormais clairement établi qu’un consentement de l’enfant à des rapports sexuels avec l’adulte est impossible. On cessera de chercher la trace de ce prétendu consentement dans les débats des tribunaux. Pour autant, la délimitation du problème à la seule question pénale ne saurait suffire. C’est bien sûr le fait que la question du consentement soit posée par la société depuis la vague MeToo qui force le ministre de la justice Dupont-Moretti, le même qui hier encore conspuait les femmes victimes de viol lorsqu’il défendait le violeur Georges Tron, à s’aligner sur ces requêtes des associations. Mais, en restreignant sa réponse au pénal, à la seule logique répressive, ce gouvernement s’en sort en fait à bon compte. Car ces simples ajustements légaux ne feront pas à eux seuls basculer la situation. Le viol est officiellement puni par le code pénal depuis sa rédaction, en 1810. Et, s’il a fallu, comme aujourd’hui, des mobilisations féministes d’ampleur pour aboutir à l’entrée d’une définition claire du viol dans le droit en 1980 (notamment à la suite de l’affaire Tonglet Castellano jugée en 1978), force est de reconnaître que cette définition n’a pas conduit à une protection automatique des victimes. Au fond, de nombreux éléments juridiques, tout à fait clairs, existaient déjà pour qualifier les actes incestueux ou pédocriminels de viols ou d’agressions sexuelles et les punir très lourdement. La loi était déjà formelle. Mais la loi ne peut être que formelle. Et les requalifications de viols en agression sexuelles auxquelles sont confrontés nombre de plaignantes et plaignants ont rarement à voir avec les définitions bien ou mal formulées. C’est aussi faute de moyens que la justice traite en délits relevant de la Correctionnelle des crimes qui devraient passer en cour d’Assises, les délits étant plus rapides et moins coûteux à juger. Et, surtout, si l’immense majorité des viols ne sont pas punis, c’est d’abord faute de plaintes déposées, parce que la parole est tue, parce que face à la lourdeur de la procédure et l’hostilité de l’administration policière et juridique, les femmes sont rapidement découragées, et parce qu’avant même la procédure mille obstacles s’interposent pour enterrer la parole.

Même dans les cas où la plainte est déposée et où le procès a lieu en cour d’Assises, on n’offre au final qu’une maigre consolation dans la punition après coup. La logique de la répression, de la pénalisation toujours plus lourde, bien qu’elle puisse affirmer clairement l’interdit, n’en est pas moins souvent inefficace. La peine de mort n’a jamais fait cesser ni reculer les crimes. Sans parler du caractère inégalitaire de la justice de classe, qui jugera toujours différemment le criminel affable au sourire de nanti, eût-il tué, eût-il violé, et celui dont la seule défense est sa misère.

Orianne Liturri et Gaspard Janine


L’enfant consentant ?

L’enfant, surtout dans le cercle familial, est une proie facile. Il ne peut que très rarement réagir face à un adulte qui s’en prend à lui. Il est sidéré, dans l’impossibilité de se défendre, crier, fuir. Les enfants n’ont pas conscience de ce qui leur arrive, comme l’explique Muriel Salmona dans son rapport « État des lieux sur les violences sexuelles faites aux enfants » de 2018. Pour éviter de mourir de stress, l’amygdale cérébrale qui sécrète les hormones de stress est déconnectée du reste du cerveau. Le système disjoncte et les victimes sont anesthésiées émotionnellement. C’est ce qu’on appelle, la dissociation traumatique. Les victimes deviennent, la plupart du temps, spectatrices de la scène. La mémoire traumatique va se réactiver par des flash backs, des cauchemars, des réminiscences très désagréables qui vont faire revivre les scènes, à l’identique, avec des sensations de mort imminente. La victime qui est désemparée, va chercher, une nouvelle fois, à se dissocier pour écarter la douleur ressentie. Le plus souvent, l’enfant ne se souvient pas de tout, croit rêver, ne sait pas mettre un mot sur ce qui lui arrive. Il ne comprend pas, fait confiance à la supériorité morale de l’adulte, ou préfère occulter ce qui se passe de peur des représailles ou de briser ses liens avec les membres de la famille. Les enfants se tairont souvent et tomberont la plupart du temps dans ce qu’on appelle une amnésie traumatique, totale ou partielle, qui peut durer plusieurs années. Ce silence se fait au détriment de leur santé mentale et physique. Les cas d’inceste provoquent des lésions graves dans la psyché de l’enfant. Plus l’enfant est jeune, plus les violences sont répétées, plus les conséquences sont importantes. Souvent la faute retombe sur la victime qui n’est pas du tout soutenue et protégée ni par la famille ni par la société.

Orianne Liturri


Pour aller plus loin :

Référence en la matière, c’est une base pour comprendre l’ampleur de l’inceste et le système de domination qui est exercée au sein des familles.

  • Montas, Arnaud, et Roussel, Gildas, 2010, « La pénalisation explicite de l’inceste  : nommer l’innommable », Archives de politique criminelle, 28 novembre 2010, n° 32, no 1, pp. 289-308.

Une source unique puisque ce podcast interroge à la fois des spécialistes (psychiatres, sociologues, militantes associatives), mais aussi des victimes d’inceste qui témoignent de leur vécu. Ce podcast est composé de six épisodes qui suivent une progression en allant de plus en plus dans le détail. Il interroge à la fois la famille, la société et la justice. Il donne également envie de creuser le sujet puisque beaucoup de sources sont citées au fil des épisodes.

Muriel Salmona, psychiatre et militante associative, est la grande spécialiste des sujets tournant autour des violences sexuelles, particulièrement l’inceste et la pédocriminalité qu’elle a elle-même vécus étant plus jeune. Elle œuvre énormément pour sensibiliser les professionnels et la population autour de ces sujets. Elle est également très présente dans les médias depuis le #metooinceste et publie tous les ans des rapports détaillés et explicatifs par le billet de son association, mémoire traumatique et victimologie. Ces enquêtes donnent des chiffres concrets sur l’ampleur des violences sexuelles en France et les conséquences psychologiques sur les victimes. Ces rapports apportent de nombreux outils pour reconnaître les victimes de violences et apporte des solutions concrètes pour les dépister et les soigner. Elle casse également les stéréotypes et les préjugés sur le thème des violences sexuelles qui touchent très majoritairement les enfants et les femmes.


[3Camille Kouchner, La Familia Grande, Seuil, 2021, p. 167 : « J ‘ai vu combien vous l’aimiez, mon mec. J’ai tout de suite su que vous essayeriez de me le voler. C’est moi, la victime. »

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