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Grève et manifestations nationales du travail social : « Pas une question de motivation !, une question de rémunération ! »

19 décembre 2021 Article Société

Trois jours après la manifestation du personnel du secteur hospitalier pour dénoncer des conditions de travail de plus en plus intenables, ce sont des dizaines de milliers de travailleuses et travailleurs du social et médico-social qui se sont mis en grève et ont manifesté dans toute la France ce mardi 7 décembre. Une mobilisation perçue à raison comme un petit succès, tant dans les chiffres que par l’état d’esprit combatif et déterminé à ne pas se laisser balader par le gouvernement. À Paris, plusieurs milliers de personnes ont défilé jusqu’au ministère des Solidarités et de la Santé, attendant le retour de la délégation reçue au ministère.

« On nous crache à la gueule constamment »

Des huées s’élèvent de la foule massée devant le bâtiment parisien. Ils sont des milliers, en grande majorité des femmes, à écouter les retours amers de leurs collègues tout juste sortis de la réunion. « Ils ne nous annoncent rien d’autre que de faire un diagnostic avec des personnes qui ne sont pas du secteur… mais le diagnostic, il est dans la rue ! »

Éducateurs spécialisés, assistantes familiales, juges des enfants, infirmières du médico-social, assistantes sociales ou encore psychologues… Dans le métier depuis plusieurs années ou étudiants stagiaires, ils travaillent avec les personnes handicapées, celles en perte d’autonomie, avec les enfants et la jeunesse la plus vulnérable, ou les personnes précaires. Des travailleurs essentiels, réquisitionnés pendant le confinement voire soumis à l’obligation vaccinale pour ceux travaillant dans le handicap, mais « oubliés » par le gouvernement une fois qu’il a été question de revaloriser les salaires. C’est que le gouvernement compte sur l’attachement des travailleurs sociaux au bien-être des personnes qu’ils accompagnent pour continuer à ignorer leurs revendications, du moment que – comme pour les profs – la « garderie » est assurée.

« On a beaucoup de burn-out dans la profession, et ça fait quinze ans que rien ne bouge »

Ils réclament des hausses de salaire, des embauches et des moyens pour ce secteur, ainsi que de meilleures conditions de travail et d’études, de dresser la liste des dysfonctionnements dans et entre les différentes structures. En fond de ces revendications, ce sont les logiques de marchandisation qui pèsent de plus en plus sur le secteur, et menacent d’affecter la prise en charge de personnes vulnérables. Marina est éducatrice spécialisée depuis une dizaine d’années : « On n’est plus avec les gens, on comptabilise. On marchande le travail. […] lls se rejettent la balle avec les départements. Qui va financer ? » Dans les faits, les associations sont contraintes de fusionner pour obtenir des financements à la hauteur des besoins. De manière générale, cette nécessité de justifier leurs financements génère beaucoup de travail administratif pour les éducateurs. Ils doivent sans cesse évaluer leur travail, préciser combien de jeunes ils accompagnent et « prouver » leur impact. Des évaluations absurdes, loin de pouvoir rendre compte de la qualité du suivi qui peut prendre des dizaines d’années, notamment pour les éducateurs de rue par exemple. Ou alors, si une activité produit de bons résultats avec un groupe de jeunes, on leur demande de la généraliser alors qu’il s’agit d’un modèle établi sur-mesure, élaboré avec leurs familles. Une manière de rationaliser le temps d’élaboration, au cœur du métier, au profit de l’émergence de « recettes », pas forcément les mieux adaptées.

Oubliés du Ségur… et pas seulement !

Première injustice, l’exclusion du secteur social de l’obtention de la « prime Ségur ». Cette prime que Macron se targue d’avoir « octroyé » a en réalité été arrachée par la mobilisation du personnel hospitalier et de différents secteurs en 2019, qui revendiquait une augmentation générale pour tous d’au moins 300 euros. Les 183 euros finalement obtenus sont bien en dessous – à se demander s’ils couvrent l’ampleur des heures supplémentaires effectuées chaque mois par le personnel du médico-social ! Mais cette revalorisation peut constituer une vraie différence pour les bas salaires. Aucune raison que ceux du social – et bien des professions à l’hôpital même – en soient exclus.

Mais pour Marina et ses collègues, le problème est « bien plus profond » que la non-obtention de la prime Ségur, énième tentative du gouvernement de diviser les secteurs du soin entre eux. Avec la crise du Covid, ce sont aussi les conditions des familles les plus vulnérables qui se sont dégradées. Les travailleurs sociaux y sont confrontés directement, quand ils accompagnent en milieu « ouvert », c’est-à-dire dans la famille. Et si la misère augmente, les moyens et le personnel, eux, ne suivent pas. En 2018, déjà, une tribune écrite par les juges des enfants du tribunal de Bobigny alertait du fait que 909 enfants étaient dépourvus d’aide éducative, et que les mesures d’assistance mettaient parfois jusqu’à 18 mois à être exécutées, laissant parents et jeunes dans l’attente.

Mi-janvier on reprend la rue !

Aujourd’hui en unité d’enseignement maternelle autisme (UEMA), dotée d’un peu plus de moyens suite aux « plans autisme » qui se sont succédé depuis 2005, Marina estime qu’avec quatre éducateurs, un contrat d’apprentissage, la maîtresse et un psychologue à mi-temps, ils arrivent à faire du bon travail pour les sept enfants autistes de l’école, même si « l’idéal, ce serait du un pour un » (un éducateur pour un enfant). Mais dans des structures précédentes, il lui est arrivée de faire face à des cadres administratifs maltraitants, ou à des personnes incapables d’organiser la prise en charge correcte de situations comme le handicap qu’elles ne connaissent pas. Tout le problème est qu’au vu du manque de moyens, il est presque impossible de pallier ces défaillances.

Deux semaines avant la grève, Marina assistait à un webinaire organisé par la commission de mobilisation du travail social pour préparer cette journée. C’est elle qui en a parlé à ses collègues et à sa direction. « On garde espoir, et on espère que ça va changer. Il faut pouvoir vivre de ce métier et pouvoir s’épanouir. » Et comme un tiens vaut mieux que deux tu l’auras, elle et plusieurs milliers de travailleuses et travailleurs du secteur se tiennent prêts pour remettre le couvert mi-janvier, à l’occasion de la conférence des métiers et de l’accompagnement social et médico-social.

Charlotte Baumann, Val Romero

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