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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 124, janvier-février 2019 > Gilets jaunes, la lutte continue

Gilets jaunes, la lutte continue

5 février 2019 Convergences Politique

Nous ne reviendrons pas ici sur l’intégralité de ce qui s’est passé depuis le 17 novembre 2018, plus de deux mois maintenant de lutte des Gilets jaunes en France. Nous rappelons seulement que, à nos yeux, ce mouvement est nettement prolétarien (même si, socialement, s’y mêlent des artisans et petits patrons, et si, politiquement, cherchent à y jouer un rôle des éléments voire quelques figures d’extrême droite ou d’une nébuleuse appartenant à cette mouvance). Cela dit, ce mouvement est inédit, par ses revendications et ses méthodes : il ne met pas seulement en avant des revendications économiques classiques d’augmentation de salaires ou d’amélioration des conditions de travail, il ne consiste pas en grèves ou journées d’action syndicales traditionnelles. Ses points névralgiques ne sont pas des entreprises notables du pays : ce sont des ronds-points en campagne (même s’ils sont souvent proches de nouvelles zones industrielles ou zones dites d’activité), ronds-points qui, ces dernières semaines, ont tendance à être remplacés par des assemblées générales assez massives, de quelques centaines de personnes, en villes (grandes ou plus petites), à la fois parce que les flics, sur ordre du gouvernement, délogent systématiquement les Gilets jaunes des ronds-points, mais aussi parce qu’il existe un besoin de se retrouver avec d’autres, plus nombreux, pour mieux discuter et organiser des actions – dont ces manifestations traditionnelles du samedi qui ont redémarré très fort en cette rentrée 2019. Les 5, 12, 19 et ce 26 janvier, les Gilets jaunes sont à nouveau descendus dans la rue. Ce qui a été une bonne surprise pour tous ceux qui participent à ce mouvement ou le soutiennent ; une mauvaise surprise pour le gouvernement et tous les tenants de l’« ordre républicain ».

Car, à la différence des initiatives traditionnelles des directions syndicales, ce mouvement qui met en branle la partie la plus exploitée et paupérisée de la classe ouvrière, celle qui est loin des appareils politiques et syndicaux – et s’en est parfois détournée parce qu’ils étaient trop intégrés aux rouages capitalistes –, est à sa façon très politique. Il remet en question tout l’ordre social. Les Gilets jaunes dénoncent l’injustice sociale et fiscale, le pouvoir des riches, l’absence de démocratie réelle, même si cette aspiration à la démocratie à la base s’exprime sous des revendications diverses et confuses. De ce fait, si ce mouvement reste minoritaire (on peut estimer à quelque 100 000 à 150 000 le nombre des manifestants chaque samedi à l’échelle de tout le pays ; et à quelque 500 000 le nombre de celles et ceux qui ont participé à des ronds-points, barrages ou assemblées), il présente probablement pour Macron et son gouvernement un caractère plus explosif et dérangeant qu’une lutte gréviste traditionnelle bien encadrée par les directions syndicales. Plus inquiétant parce que plus inattendu et insaisissable. Listes de revendications interminables. Porte-parole autoproclamés d’en haut, dont le gouvernement aimerait faire des interlocuteurs, mais qui, à ce jour, restent vite décriés et contestés par les Gilets jaunes en lutte.

L’interrogation qui planait était de savoir si le mouvement allait survivre aux fêtes de fin d’année. Il a survécu. Il continue. En cette nouvelle année 2019, il y a déjà eu quatre samedis de manifestations nombreuses et relativement massives, à Paris comme dans bien d’autres villes. Les forces de répression du régime sont elles aussi toujours au rendez-vous. Cette répression a fait des centaines de victimes de blessures graves, dont des dizaines de mâchoires éclatées, yeux crevés, mains arrachées. Ce qui est aujourd’hui l’objet de vives discussions, protestations et démarches en justice d’un grand nombre d’associations.

Les tentatives du gouvernement d’étouffer la colère

Face à ce mouvement qui tient le coup, les réponses du gouvernement ont toujours un train de retard. Lorsque Macron a proposé un moratoire sur la taxation supplémentaire des carburants (goutte d’eau qui avait fait déborder le vase), c’était trop tard, le mouvement avait déjà dépassé cette simple revendication. Lorsque Macron a évoqué, ensuite, quelques mesurettes, en particulier une prime de 100 euros pour les smicards qu’il a voulu faire passer pour une augmentation générale du Smic, personne ne l’a cru et son mensonge a été dénoncé.

Le 14 janvier, Macron a relancé son offensive en démarrant un « Grand Débat national », en même temps qu’il envoyait une lettre de cinq pages aux Françaises et Français. Grand débat mais qui va discuter ? Où ? Comment ? De quoi ? Et quelles conséquences pratiques ? Qui, in fine, va trancher ? Macron lui-même en avril...

Pour sa nouvelle tentative d’étouffer la colère et faire entrer le mouvement dans un cadre institutionnel, Macron a décidé de s’appuyer sur les maires. Il y en aurait 36 000 en France. Des maires de petites villes ou villages, et des maires de localités plus importantes, dont de grandes villes, qui sont des notables politiques et dont il espère qu’ils seront les relais de sa politique. Il en a réuni 600 dans une bourgade de Normandie le mardi 15 janvier. À nouveau 600 deux jours plus tard dans le sud de la France. Chaque fois, les petites villes en question sont totalement bunkérisées et interdites... aux Gilets jaunes ! Et des réunions se multiplient, organisées par des maires, parfois avec la participation bien protégée d’un ministre. Mais les Gilets jaunes n’y sont pas, si ce n’est isolément et en marge ; pour une bonne partie des maires comme pour Macron et son gouvernement, c’est plutôt l’occasion d’un genre de campagne électorale, ce que bien des medias soulignent. Le « Grand débat » montre déjà ses limites et son ridicule : au lendemain de la première rencontre avec les maires, les médias ont annoncé que la discussion avait été fructueuse et que Macron était prêt à céder sur... la limitation à 80 km/h sur certaines départementales, décidée récemment par le gouvernement et qui avaient fait râler dans les campagnes ! Les images qu’on peut voir des assemblées citoyennes orchestrées par le pouvoir montrent que ce n’est pas là que les choses se passent. Les Gilets jaunes sont bel et bien toujours dans la rue à dénoncer la mascarade de ce grand débat : les assemblées de discussion et décisions, ce sont celles qu’ils continuent à organiser ; les revendications, ce sont celles qu’ils ont déjà fait connaître. Ce qui ne veut pas dire que certains Gilets jaunes n’ont pas prévu ou déjà réussi – à juste titre – à aller mettre un peu d’ambiance dans les réunions prévues par Macron.

Le souci de Macron n’est pas de discuter avec les Gilets jaunes. Son souci est de les faire taire, de leur faire abandonner leur combat et la rue pour une illusoire solution institutionnelle : peut-être, demain, un référendum dont il choisirait le thème ? Aujourd’hui des cahiers de doléances à remplir qui resteront sans suite ? Par le truchement des maires, Macron s’adresse à l’establishment politique, aux partis dont les maires sont membres : d’ores et déjà, bon nombre d’entre eux ont répondu positivement à l’appel, dont le Parti socialiste et ses diverses variantes, le Parti communiste... et même des directions syndicales qui appellent leurs membres à se rendre sagement dans des mairies pour inscrire leurs revendications sur des cahiers de doléances.

Une petite précision sur la lettre de Macron aux Français qui a marqué l’ouverture de ce prétendu Grand débat. Non seulement les revendications sociales importantes du mouvement n’y sont pas évoquées, mais on trouve sous forme de question fielleuse une menace à peine déguisée : « Faut-il supprimer certains services publics qui seraient dépassés ou trop chers par rapport à leur utilité ? »... En clair : si vous voulez payer moins d’impôts, il faudra vous serrer encore la ceinture sur la qualité des hôpitaux ou des écoles... Car, pour Macron, pas question de toucher aux milliards d’euros empochés par les actionnaires du CAC 40, pas question de revenir sur la suppression de l’ISF (impôt sur les grosses fortunes qu’il a supprimé), pas question de revenir sur les énormes cadeaux fiscaux aux patrons, comme les 20 milliards annuels du CICE instauré en 2013...

Autre « saloperie » (car il faut bien appeler les choses par leur nom), Macron introduit la question de l’immigration, sous la question suivante : « Que proposez-vous pour améliorer l’intégration dans notre Nation ? En matière d’immigration, une fois nos obligations d’asile remplies, souhaitez-vous que nous puissions nous fixer des objectifs annuels définis par le Parlement ? Comment renforcer les principes de la laïcité française, dans le rapport entre l’État et les religions de notre pays ? » Chaque fois que la situation sociale s’échauffe et que des exploités se retrouvent au coude à coude dans la lutte, la classe bourgeoise cherche à les diviser, en l’occurrence en introduisant la question de l’immigration. C’est à l’initiative de l’extrême droite que, ici ou là, la limitation de l’immigration a pu apparaître dans des listes de revendications de Gilets jaunes. Ici ou là, des militants d’extrême gauche ou militants antiracistes ont réussi, après discussions, à la faire disparaître. C’est loin d’être une revendication des Gilets jaunes, mais Macron l’introduit pour diviser et gagner ainsi les faveurs des adeptes du Front national ou de la droite extrême de Wauquiez, plaire à quelques figures réactionnaires (car il y en a) du mouvement. C’est en reprenant des thèmes de la droite dure que Macron tente aujourd’hui de se réaffirmer.

Dès que Macron a lancé son Grand débat, les Gilets jaunes l’ont dénoncé comme une farce. Le vrai débat, il est depuis deux mois dans la rue, posé par le mouvement sur les ronds-points et dans les manifestations. Les thèmes de ce débat, ils sont depuis deux mois sur ces listes de revendications qui ont été discutées largement. Et, aujourd’hui, ce sont les revendications d’ordre social qui dominent, celles qui répondent à l’aspiration de « vivre et non survivre » (augmentation des salaires, des retraites, accès à un logement décent, baisse de la TVA sur les produits de première nécessité), de même que les revendications à caractère démocratique – même si elles ont du mal à trouver des formulations concrètes.

Dans la lutte, les consciences évoluent. Des Gilets jaunes ont fait des expériences qui ont changé leur vision de l’État. Cet État qui, d’une main, organise un Grand débat, mais, de l’autre, matraque et mutile depuis des semaines par l’utilisation de ces flashballs désormais baptisés LBD ou « lanceurs de balles de défense »... La démocratie telle qu’ils la voudraient, les Gilets jaunes commencent à la toucher du doigt là où elle existe aujourd’hui dans leur lutte, quand ils s’organisent depuis des semaines pour discuter de leur mouvement, prendre des décisions et les exécuter ensemble. Au-delà, évidemment, c’est plus compliqué. Ce mouvement des Gilets jaunes représente certainement un contre-pouvoir, quelque chose qui se passe dans la rue, conteste et nargue les institutions – d’où son caractère intolérable pour Macron et son gouvernement –, mais sans pour autant représenter un quelconque double pouvoir... Ce mouvement en est à chercher à se structurer à une échelle plus large que les ronds-points pour imposer ses propres objectifs. Des tentatives existent, mais des tentatives aussi d’OPA sur le mouvement de la part de tout l’éventail des organisations politiques qui tentent de ramener les luttes sur des rails institutionnels, en particulier vers des perspectives électorales : des élections européennes auront lieu en mai prochain. L’occasion de sanctionner la politique de Macron, bien évidemment. Mais sur quelles bases ? C’est évidemment la préoccupation première de la France Insoumise de Mélenchon. C’est la préoccupation de la droite. C’est aussi et beaucoup la préoccupation de l’extrême droite de Marine Le Pen qui, déjà le dimanche 13 janvier, a lancé par un meeting sa campagne électorale.

La politique des directions syndicales

Une des questions posées dans ce mouvement, c’est l’hostilité à son égard des directions syndicales. C’est une donnée dramatique de la situation. Pendant des semaines, toutes les directions confédérales, et bien des structures de branches ou régions, ont secrété des commentaires malveillants sur les Gilets jaunes : ce mouvement aurait dans ses rangs des « homophobes, racistes, xénophobes »... Les directions syndicales n’aiment pas les mouvements qui naissent sans elles, en dehors d’elles, et qu’elles ne contrôlent pas.

Les choses ont ensuite quelque peu évolué... sous la pression de la lutte têtue des Gilets jaunes et de sa popularité dans le monde ouvrier. Mais, à ce jour, les attitudes des directions syndicales restent négatives ou timorées.

  • Laurent Berger de la CFDT (réputé maintenant premier syndicat en France), continue de dénoncer les Gilets jaunes. À peine 15 jours après le démarrage du mouvement, il proposait à Édouard Philippe – Premier ministre – d’en finir avec cette mobilisation par une conférence au sommet entre directions syndicales, gouvernement et représentants patronaux (pacte de collaboration de classe au sommet). Berger persévère sur cette ligne et cherche ainsi, à sa façon, à sauver la mise à Macron.
  • La confédération CGT ne soutient toujours pas franchement les Gilets jaunes. Elle joue sur les subtilités. Ses responsables, avec à leur tête Philippe Martinez, campent sur une prudence de Sioux, répètent qu’ils n’ont pas attendu les Gilets jaunes pour mettre en avant des revendications de salaires. Bref, ce sont eux et eux seuls qui auraient les bonnes revendications et modalités de lutte, eux et eux seuls qui auraient le monopole de la défense des salariés. À deux reprises déjà, en novembre et en décembre, la confédération CGT a appelé à Paris à des manifestations concurrentes de celles des Gilets jaunes ; à nouveau, elle appelle à une journée d’action le 5 février, encore une fois à côté des Gilets jaunes, sans appeler à leurs manifestations du samedi. C’est un des leaders autoproclamés des Gilets jaunes, Eric Drouet, qui appelle ces derniers à se joindre à cette journée, voire à en faire le début d’une grève illimitée. Notre camarade Olivier Besancenot, interviewé sur une chaîne télé (BFM-TV), a soutenu cet appel à la grève dont on ne peut pas dire à ce jour quelle résonance il peut trouver.
  • Solidaires (la direction des syndicats Sud) est la seule confédération syndicale qui publie depuis quelques semaines des déclarations favorables aux Gilets jaunes. Mais, dans les entreprises, là où il serait possible d’appeler à participer au mouvement des Gilets jaunes, les structures locales de Sud-Solidaires ne relaient pas automatiquement cette position. Des réticences persistent et, de toute façon, les structures de Solidaires sont faibles à l’échelle nationale.

À la base, bien des militants s’indignent de la passivité, voire de l’hostilité, des appareils syndicaux. Certaines structures locales ou régionales affichent leur solidarité, parfois en prêtant leurs locaux, mais rarement en revêtant eux-mêmes les gilets jaunes et en participant activement à la construction du mouvement. Depuis une quinzaine de jours, des syndicalistes interviennent dans des réunions de Gilets jaunes ; des militants d’unions départementales participent à des actions communes entre des salariés en lutte et des gilets jaunes. C’est, à première vue, positif, même s’il est toujours nécessaire de se demander si les appareils syndicaux veulent s’associer à la lutte en gilet jaune, ou s’ils veulent tenter de reprendre en main ce qui leur échappe. Les deux ne sont pas incompatibles.

Notre intervention en tant que révolutionnaires

À ce jour, il n’y pas de signe d’un embrasement général imminent. Dans les entreprises et les quartiers s’exprime une grande solidarité à l’égard des Gilets jaunes, mais pas de départs de grèves et, dans les plus grandes entreprises, la participation au mouvement se limite à celle de poignées de salariés qui endossent le gilet jaune individuellement, ou par petits paquets, pour participer aux manifestations. Ce qui n’est pas négligeable.

Qu’en sera-t-il de ce mouvement dans les semaines à venir ? C’est imprévisible. De semaine en semaine, on s’interroge. Rien ne nous empêche d’imaginer davantage d’AG, davantage d’actions et de détermination à aller chercher ceux qui ne sont pas encore dans le mouvement. Même sans grève générale assurée à l’horizon, tel qu’il est et qu’il dure opiniâtrement, avec son slogan favori « Macron, dégage ! », ce mouvement bouscule le pouvoir. Il maintient Macron et son gouvernement sous pression et en situation de crise politique. Salaires et société plus juste et démocratique sont au cœur d’une lutte qui continue et contient en germe la possibilité que les Gilets jaunes ne s’adressent plus seulement à l’État, c’est-à-dire à la structure de gestion des affaires des capitalistes, mais aux capitalistes eux-mêmes. En tout cas, les militants d’extrême gauche, les militants ouvriers combatifs ne peuvent que contribuer de toutes leurs forces au succès d’un mouvement inédit qui réserve encore son lot de surprises – aux tenants de l’ordre existant des mauvaises, au camp du monde du travail de bonnes !

24 janvier 2019, Michelle Verdier

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