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Face aux plans des patrons, quelle riposte des travailleurs ?

2 juin 2020 Article Politique

(Photo : Saint-Denis le 28 mai 2020,devant l’hôpital Casanova. Copyright : Photothèque Rouge /JMB)

Nous publions ci-dessous la retranscription de l’exposé fait par notre camarade Clément Soubise lors de la réunion publique virtuelle que la Fraction l’Étincelle du NPA a tenue lundi 1er juin dernier. On peut aussi revoir l’exposé en vidéo sur notre chaine Youtube


Si, à l’automne dernier, la CGT, SUD pour les organisations syndicales, le Parti communiste ou la France insoumise pour les partis ont pu paraître organiser la lutte contre la réforme des retraites, dès le début de la crise due au Coronavirus, le ton avait sacrément changé.

Tous les partis ont voté sans discuter en mars dernier la première présentation du plan d’aide aux entreprises : 300 milliards de garantie de prêts et 50 milliards de subventions directes, devenues depuis 110 milliards.

Quant aux organisations syndicales, CGT comprise, elles signaient à peu près au même moment un « relevé de conclusion » en commun avec le Medef qui affirmait « le rôle essentiel du dialogue et de la négociation collective ».

Fort de ce soutien, le gouvernement n’a pas tardé à multiplier les attaques contre la classe ouvrière : en même temps qu’il faisait mine de lever son chapeau aux « héros » du travail, il autorisait les semaines de 60 heures et envoyait au boulot tous ceux qui n’étaient pas concernés par le télétravail – quand vous êtes en production ou que vous conduisez un train, difficile de faire ça « à distance ». Bref, le gouvernement s’en prenait aux « premiers de corvée », qui étaient priés de risquer leur peau au boulot pour que l’économie tourne.

Quand les conditions sanitaires n’étaient pas réunies, les initiatives ne sont pas venues des syndicats, mais des travailleurs concernés eux-mêmes : à la poste, à la SNCF, dans les entrepôts d’Amazon, les droits de retrait se sont multipliés, contraignant le patronat à réviser ses pratiques.

Où en est-on aujourd’hui, alors que le déconfinement est largement entamé ?

Plus jamais ça... ou lancer un nouvel avatar de l’Union de la gauche ?

Un collectif s’est formé, composé d’organisations syndicales et d’associations – dont la CGT, Sud, la FSU, la Confédération paysanne, l’Unef, ATTAC, la Fondation Copernic, Greenpeace, Youth for Climate. Les mêmes qui avaient lancé la pétition « Plus jamais ça ! » en avril dernier. Ce collectif a sorti un « plan ». 34 mesures qui forment un catalogue rappelant surtout les compilations des partis électoralistes en période électorale, justement... Comme un coup de pouce, ou un appel du pied, donné par des organisations « non politiques » à leurs amis des partis de gauche, pour les inciter à se fédérer derrière un « programme d’union »... pour les prochaines présidentielles.

On ne sait évidemment pas quel avenir aura ce « programme ». On ne sait pas si l’on va vers la renaissance de feu l’« Union de la gauche » ou de son succédané de la « gauche plurielle » que ce « plan » semble appeler de ses vœux.

Ce qu’on sait, c’est qu’il ne s’agit absolument pas d’un plan de mobilisation des travailleurs mais d’un de ces textes fourre-tout où il y en a un peu pour tout le monde, depuis la gratuité des masques jusqu’à « une loi pour bâtir une économie de sobriété »...

Il y a bien un volet spécifique concernant les travailleurs, y compris dans la période actuelle de récession. Le plan propose d’« interdire les licenciements dans les entreprises qui font du profit »... C’est la « mesure 12 ». Déjà, en temps normal, quand elles en ont besoin, les entreprises n’ont aucun mal à faire apparaître leurs comptes comme étant dans le rouge – sinon à quoi serviraient ces cabinets d’ « experts » si chers payés ! Mais, aujourd’hui, pas une seule boîte ne voudra sembler trop bien nourrie alors que l’État leur distribue la becquée sans compter !

Le plan parle aussi de hausses des salaires. C’est devenu incontournable pour avoir l’air d’être un peu « de gauche » puisque même Macron en a parlé. Mais le « plan » avance 200 euros par mois, alors que les hospitaliers discutent de réviser la revendication de 300 euros par mois qu’ils mettent en avant depuis plus d’un an pour la faire passer à 500 euros par mois.

Mais, surtout, le plan ne dit pas comment parvenir à tout cela ! Par la grâce du gouvernement actuel ? Par celle d’un patronat pris de compassion ? Par un changement de majorité aux prochaines élections ? Parmi nos anciens, beaucoup avaient mis leurs espoirs dans l’arrivée de la gauche de Mitterrand au pouvoir. Ça s’est produit en 1981. Dès 1982, il a fallu que les travailleurs fassent grève pour que Mitterrand applique son programme et accorde les 39 heures sans perte de salaire.

Mais, deux ans après avoir été élu, il bloquait les salaires, développait le travail précaire dans les administrations, entamant ainsi, avec la complicité des organisations syndicales, lentement mais sûrement, le grignotage des conquêtes des travailleurs.

Plus près de nous, Jospin, alors chef du Parti socialiste, s’était fait élire en promettant de s’opposer à la fermeture d’une usine Renault – déjà ! – à Vilvorde, en Belgique. Une fois Premier ministre, il a laissé les travailleurs se faire licencier. Sa réponse, devenue célèbre et synonyme de renoncement : « L’État ne peut pas tout ! ». L’État de la bourgeoisie ne veut rien, quand il s’agit des travailleurs. Mais, on vient de le voir, il veut et peut beaucoup pour voler au secours des profits des entreprises capitalistes !

Personne n’a jamais rien « donné » aux travailleurs. Ce qu’ils ont, ils l’ont arraché, par leurs luttes. Tout le monde sait cela. C’est donc d’un plan de luttes dont nous avons besoin !

Des milliards d’argent public pour réorganiser et licencier

Le problème de l’heure va être celui des licenciements, secs ou déguisés en départs « volontaires » et suppressions de poste. Renault cherche à désamorcer la riposte en parlant de suppressions de postes, de départ au « volontariat », de reconversions... Mais ce sont des licenciements ! Des emplois en moins. Et, quand on ferme une usine dans une petite ville, c’est la catastrophe pour tout le monde. Pas de licenciements secs, à ce qu’ils disent. Et les intérimaires, les prestataires, ce ne sont pas des licenciements secs ? Et où les jeunes vont-ils trouver du travail ? C’est ainsi qu’on vide les vallées industrielles, les villes petites et moyennes, au profit des banlieues des grandes villes dont la population pauvre ne fait que s’accroître.

Renault, Air France, Airbus, et combien d’entreprises dans d’autres secteurs. Camaïeu a ouvert le bal, il y en aura d’autres, tout le monde le sait. Sur les 300 milliards de prêts garantis par l’État, plus de 100 milliards ont été demandés aux banques. Les banques en ont accordé 66. Autrement dit, ont refusé d’accorder 34 milliards, ou envisagent de le faire. Traduction, les TPE, PME, mais pas seulement, vont être acculées à la faillite parce qu’elles manqueront de trésorerie pendant que les 66 milliards iront aux plus grandes entreprises, qui disposent de tous les moyens de pressions et ne sont même pas en manque de trésorerie. Et pour combien d’emplois perdus ?

Il est urgent de mettre en avant l’interdiction des licenciements et des suppressions de postes. Tous les licenciements, dans toutes les entreprises. Pour les plus grandes, pas de problème, elles en ont les moyens. Pour les plus petites, eh bien que les banques payent : quand il s’agissait de faire du fric, elles ont su prêter aux petites entreprises. Qu’elles prennent sur ces bénéfices passés – et ils sont plutôt coquets ! – pour avancer aux petites entreprises de quoi maintenir les salaires de tous.

Il faut partager le travail entre tous les bras sans perte de salaire. Et embaucher massivement partout où c’est nécessaire. Dans la Santé, l’éducation, tous les services publics, bien sûr. Mais dans les entreprises aussi, parce que, pendant que les uns se morfondent au chômage, les autres se tuent au travail dans des conditions de plus en plus folles.

Nous parlons objectifs de lutte, pas de « demandes », ni de conseils, qu’il s’agirait d’adresser au patronat ou à l’État. Pour atteindre ces objectifs, il faudra mettre des moyens à la hauteur.

En attendant, les milliards coulent à flots pour permettre aux grandes entreprises de se restructurer, de rénover leur appareil de production et à l’État de finir de faire le ménage en se débarrassant des quelques protections légales dont bénéficient les travailleurs. Tous comptent sur l’inflation pour résorber leurs dettes, une inflation qui rongera des salaires déjà bien trop bas dans ce pays.

Il faut au contraire des augmentations importantes des salaires – au moins 300 euros pour tous –, garanties par une indexation sur les prix. Ce sont les dividendes qu’il faut assécher ! En 2019, les seules entreprises du CAC 40 ont versé 49,2 milliards de dividendes à leurs actionnaires. Cela représente l’équivalent de plus d’un million d’emplois payés 2 000 euros par mois, cotisations sociales comprises ! Et il y a toutes les autres qui ne font peut-être pas partie du CAC 40 mais dégagent aussi d’énormes profits. Quand on dit qu’il est possible d’interdire les licenciements, on ne raconte pas d’histoires : il y a de l’argent pour cela et il est possible de faire en sorte que ce ne soit pas les travailleurs qui payent la crise !

Reconvertir l’économie dans des emplois utiles à tout le monde : un choix politique et non économique !

On nous objectera que, c’est bien joli, mais que tout cet argent a été dégagé par une activité économique. Et si l’activité est au point mort, que fait-on ? On ne va tout de même pas produire des avions qui resteraient cloués au sol parce les vols de tourisme ne reprennent pas ? On ne va pas produire des voitures qui s’entasseraient sur d’immenses parkings si personne ne les achète ? Ce sont leurs arguments.

Remarquons que, si des millions de gens perdent leur emploi et les salaires qui vont avec, ça va forcément alimenter la baisse des ventes, tous produits confondus !

Mais revenons à la crise sanitaire deux minutes. Quelles sont les activités qui se sont révélées indispensables ? Celle des agences de tourisme pour aller bronzer aux Bahamas ? Les voitures ? Bien sûr que non ! On a vu quelles étaient les activités sur lesquelles repose la société : le personnel des hôpitaux, les caissières de supermarché, les travailleurs du transport, les enseignants, les postiers. Et ce sont ces activités assurant tous ces besoins humains fondamentaux où précisément il manque énormément d’emplois.

Prenez la santé. On nous dit que les dépenses de santé prennent de plus en plus de place dans la richesse produite alors qu’il faudrait les maintenir à un pourcentage fixe de ce fameux PIB. Les dépenses de santé sont autour d’un peu plus de 11 % depuis plus de 10 ans – 11,7 % en 2018.

Mais la société s’est enrichie ! Qu’y aurait-il d’anormal à ce que la part des dépenses de santé augmente et passe à 12, 13, 14 % du PIB ? Cela ne ferait que traduire qu’on vit mieux ! Et qu’on le peut, justement parce que la société s’est enrichie et qu’il est devenu possible de consacrer une plus grande part des richesses à se soigner ! Veut-on des locaux agréables, du personnel en nombre suffisant et pas surmené ? Veut-on qu’il n’y ait pas d’attente dans les services d’urgence ? Oui, c’est bien ça que nous voulons ! Alors, il faut augmenter les dépenses de santé, en commençant par embaucher !

Prenez l’éducation. Dans les années 1950, les effectifs dans les classes se situaient entre 30 et 40 élèves et, dans l’ensemble, les profs, assuraient 18 heures de cours avec les élèves. On venait juste de sortir des destructions de la Deuxième Guerre mondiale. Et, aujourd’hui, 70 ans après, alors que les richesses ont explosé ? Il y a toujours entre 30 et 40 élèves par classe, les profs doivent toujours assurer 18 heures de cours face à élèves... Où est le progrès ? Tout le monde dit que les petits effectifs en classe permettent d’obtenir de meilleurs résultats. Et qu’assurer moins d’heures en classe permettrait aux profs plus de suivi individuel des élèves qui en auraient besoin. Alors qu’est-ce qu’on attend ! Des classes à 15 élèves maxi et l’on multiplie par deux le nombre de classes, le nombre de profs, dont on baisse le nombre d’heures à faire en classe pour leur dégager du temps pour s’occuper autrement des élèves ! Du coup, il faudra plus d’établissements. Et alors ? C’est tant mieux, non ? Vous vouliez des débouchés pour investir tous ces capitaux qui ne savent pas où aller ? En voilà !

En ce moment, on a clairement besoin de moins d’avions et de moins de voitures. Tant mieux ! On a vu, d’ailleurs, comment la planète a repris des couleurs pendant la période du confinement ! Un peu moins d’avions dans ciel à brûler leur kérosène, cela ne fera pas de mal. Et les centaines de kilomètres de bouchons ne manqueront à personne. Par contre, on aurait bien besoin de doubler, tripler les transports collectifs modernes, avec des technologies moins polluantes. De réhabiliter les petites lignes SNCF. De moderniser et prolonger les RER et TER, et j’en passe.

Les calculs électoraux ne sont pas de saison ! L’heure est partout aux luttes !

On a bien vu de quoi nous avions vraiment besoin. De respirateurs dans les hôpitaux. De personnel dans les services publics. Mais aussi d’artistes, d’éducateurs…De tout ce qui fait que la vie est belle.

Oui, il est nécessaire de reconvertir l’économie. L’obstacle n’est pas technique. Ni même que ça prendrait du temps. C’est un problème de choix politique, et de qui se trouve aux commandes, de qui dirige la société. En 1941, après Pearl Harbor, où le plus gros de la flotte américaine avait été détruit par l’aviation japonaise, Roosevelt a décidé de reconvertir l’économie américaine en économie de guerre. Il a pris des mesures de contrainte et, en quelques mois, toute l’industrie américaine tournait à plein régime pour reconstituer ce qui avait été détruit et équiper une des plus grandes armadas de l’histoire.

C’est une question de choix politique. Et ce qui est possible pour la guerre est possible pour la paix.

Aucun obstacle technique : il y a assez d’ingénieurs pour cela. Aucun obstacle financier : les capitaux disponibles ne savent justement pas où s’investir.

Le seul obstacle – mais il est de taille – c’est cette classe de parasites, la bourgeoisie, qui impose un système fou parce que ce système fait d’eux un îlot de privilégiés entouré d’un océan de misère.

C’est bien d’une révolution sociale dont nous avons besoin pour que le monde de demain en vaille vraiment la peine !

On est loin du « plan » en 34 points de la CGT, ATTAC et consorts, de ces 34 conseils au gouvernement ? Sans doute. Mais il faut se rappeler que les mêmes étaient très loin des préoccupations des Gilets jaunes à l’automne 2018, et sont aujourd’hui très loin des méthodes de lutte qu’utilise la jeunesse, de Santiago à Minneapolis.

Laissons-les dans leurs petits calculs électoraux. Le monde n’a jamais autant eu besoin de révolutionnaires !

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