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Contribution de la Fraction l’Étincelle à la discussion sur la situation sociale et politique au CPN du NPA des 4 et 5 juillet

30 juin 2020 Article Politique

Il y a certainement un « avant » et un « après » la pandémie mondiale de Covid-19, mais pas si simple non plus. La complexité des choses fait qu’on en est encore – probablement pour un bon bout de temps – à un « pendant », dans une situation mouvante à tous points de vue (sanitaire, économique, social et politique), qui nécessite d’être appréciée avec quelque prudence pour nous au NPA, militants d’un petit parti appartenant à un petit pays, et même s’il nous faut – à partir de nos éléments d’appréciation - discuter et définir des orientations en matière d’intervention politique dans ces mouvements.

Dans la rhétorique du NPA, revient fréquemment la formule selon laquelle il nous faudrait « construire les luttes »… C’est-à-dire les déclencher ou en être des instruments déclencheurs ? Voilà quelques années qu’en matière de luttes notables, mondiales ou nationales, l’actualité est riche. Des révoltes de l’année 2019 à l’onde de choc qui a suivi l’assassinat de George Floyd aux USA, en passant par les Gilets jaunes en France puis la mobilisation dans les transports contre la réforme des retraites, nous avons été percutés par de l’inattendu voire de l’inédit. Notre tâche n’est donc pas tant de « construire des mobilisations » – elles nous ont toutes sauté à la gueule. Notre tâche est de nous y impliquer en proposant à ceux qui luttent, « les nôtres » ou « notre classe » qu’il s’agisse de travailleurs grévistes, de Gilets jaunes ou de jeunes des banlieues stigmatisés par le racisme qui sont dans leur écrasante majorité des « prolétaires » (même si des éléments radicalisés de la petite bourgeoisie s’y joignent), que s’exprime la radicalité anticapitaliste que contient leur combat et qu’ils se donnent une organisation et une direction propres de ces luttes. Ce qui n’exclut certainement pas des attitudes et démarches parallèles d’actions communes ou de soutien (pour ne pas abuser du terme de « front unique »), auxquelles ne peuvent néanmoins pas se résumer l’intervention politique des révolutionnaires. Et ne parlons pas des conflits grévistes de ces derniers mois et années, dont les mobilisations en cours chez les hospitaliers ou en gestation dans les secteurs récemment frappés comme l’automobile, qui, s’ils se développent, ne gagneront probablement pas sans réussir à arracher la direction de leurs luttes à des appareils syndicaux et politiques institutionnalisés dont les hautes sphères ont choisi l’union nationale avec le gouvernement et le Medef. La définition et la préservation de l’indépendance de classe, dans chacun des conflits qui marquent la période, est la tâche des révolutionnaires.

Une tâche difficile. Quand les mobilisations existent, parfois d’ampleur comme dans le milieu hospitalier et comme elles l’avaient aussi été dans les transports l’hiver dernier, elles restent encadrées par des directions syndicales qui se mettent à leur tête sans les avoir vraiment encouragées. Par delà l’appréciation nécessaire de la situation, c’est donc surtout de nos perspectives d’intervention qu’il nous faut discuter : quelles grandes lignes d’un programme mais aussi quelle organisation pour les luttes.

A. La pandémie et sa gestion capitaliste demeurent prégnantes

La pandémie, même si elle marque le pas en France et en Europe (non sans flammèches en retour comme en Allemagne), est toujours sur la courbe ascendante à l’échelle mondiale, son foyer principal s’étant déplacé en Amérique latine. Partie de Chine, l’épidémie s’est répandue en Europe, qui en est devenue l’épicentre puis se « déconfine » peu à peu, si bien que l’épidémie peut sembler être passée. Cependant, elle n’est pas totalement muselée en Amérique du Nord et est en pleine explosion en Amérique latine, notamment au Brésil. On dénombre de plus en plus de foyers au Moyen-Orient, ce qui fait craindre un accroissement exponentiel du nombre de malades dans la région. L’Afrique est quant à elle relativement épargnée même si de premiers signaux alertent. Et on ne peut pas écarter à moyen terme le schéma de vagues épidémiques successives qui fluent et refluent dans le monde, tant qu’un traitement efficace ou un vaccin n’aura pas été trouvé : déjà à Pékin, les autorités sanitaires remettent en place des mesures de confinement, car des foyers épidémiques réapparaissent.

L’éclatement d’une pandémie est certes imprévisible, mais force est de constater que les situations des différents pays ont résulté avant tout de choix politiques et économiques capitalistes où les profits – par delà les rythmes et modalités de confinement et déconfinement – ont toujours primé sur les vies. La reprise, elle aussi, se fait selon les nécessités de la concurrence capitaliste.

B. L’économie, ou la facture à payer qui s’annonce

Dans son discours du 14 juin, Emmanuel Macron a promis « des faillites et des plans sociaux multiples ». Avec la crise sanitaire, deux mois de production se sont en grande partie envolés et l’activité est loin d’être repartie. En juin, elle se situerait, en France, encore 12 % en dessous du niveau d’avant Covid. Pour le capitalisme, c’est donc un dérèglement. Les profits ne rentrent plus comme il faudrait. Un virus a bouleversé l’économie mondiale, provoquant la faillite des uns, à cours de liquidités et lâchés par les banques, et la course aux futurs profits des autres. D’un ralentissement de l’activité, qui préexistait, on passe aux grands chambardements, aux restructurations à grande vitesse et leurs lots de licenciements, dans une concurrence plus exacerbée encore.

1. Le virus fait accélérer les restructurations capitalistes en préparation

Une économie rationnelle et planifiée aurait pu repartir à l’« anormal » habituel après une interruption de trois mois, même si déjà avant l’épidémie, la croissance commençait à ralentir. La demande chinoise, qui tirait l’économie mondiale depuis 2008, faiblissait, dans un contexte de guerre commerciale avec les États-Unis, entrainant des pertes de débouchés pour l’industrie occidentale. L’Allemagne était particulièrement touchée, avec une production industrielle en chute de 5 % en 2019. Le secteur automobile était en difficulté ou mutation, entre l’abandon du diesel, la transition nécessaire vers la voiture électrique et la baisse de commandes chinoises. Des réorganisations, suppressions d’emplois et délocalisations étaient déjà en préparation – voire bien avancées comme dans l’automobile.

C’est dans ce contexte qu’est apparue la Covid-19, interrompant la circulation mondiale des marchandises, forçant la fermeture des magasins et des usines, clouant les avions au sol, envoyant les cadres et employés de bureau en télétravail, forçant les parents et personnes « à risques » à rester à la maison. Ce virus ex machina a engendré une crise économique toute particulière, par son origine extérieure à la logique économique capitaliste. Les gouvernants de la planète ont été contraints de confiner peu ou prou le monde, en contradiction avec les intérêts immédiats de la bourgeoisie… parfois poussés par les travailleurs eux-mêmes, quand ils se sont mis en droit de retrait. Cette crise a touché simultanément tous les secteurs et tous les pays, bien qu’à des niveaux différents. À l’exception de quelques géants du numérique et du commerce en ligne, qui ont profité de la fermeture des magasins pour leur ravir des parts de marché et de l’assignation à résidence pour jeter les bases d’un monde plus « à distance » et télétravaillé dans lequel ils pourraient prélever leur quote-part.

2. Les États au secours du patronat

Les États et l’Union européenne ont volé au secours du patronat. Dès le 25 mars, le gouvernement américain annonçait un plan de sauvetage de 2 000 milliards de dollars. En France, le gouvernement qui avait prétendu ne pouvoir trouver 20 milliards d’euros pour les retraites dans dix ans, en a trouvé 436 milliards en quelques semaines pour la bourgeoisie : 136 milliards d’aides directes et 300 milliards en prêts bancaires garantis par l’État. L’Union européenne a largement encouragé l’intervention des États, la BCE s’engageant à racheter pour 1 350 milliards de dettes publiques. Les dirigeants européens ont même fini par accoucher, après moult tergiversations, d’un plan de relance commun de 750 milliards d’euros.

L’Europe dite « néolibérale » a très vite basculé dans l’étatisme (à une échelle plus spectaculaire encore qu’avec la crise de 2008), tant les « doctrines économiques » se renversent et s’adaptent aux nécessités du moment pour les patrons. La Commission européenne discute désormais « souveraineté », « autonomie stratégique » et protection des entreprises européennes face aux concurrents chinois et américains, tentée qu’elle est de préserver ses capitalistes en leur réservant ses marchés publics et en instaurant des barrières douanières repeintes en vert sous le nom de « mécanisme d’ajustement carbone aux frontières ». Non pas que les commissaires européens soient soudainement devenus mélenchonistes ou altermondialistes, encore moins écologistes. Mais dans la période de recomposition du capitalisme mondial qui s’annonce, ils entendent réserver à leurs bourgeoisies une bonne place dans l’arène mondiale.

3. Les capitalistes en marche pour faire payer la crise aux travailleurs

Alors que les difficultés d’approvisionnement et de gestion des questions sanitaires s’atténuent, les pertes de débouchés sont devenues, fin mai, la principale cause de la diminution de l’activité. Le taux d’utilisation des capacités industrielles, tombé à 47 % en avril, était encore de 61 % seulement en mai, selon la Banque de France, malgré la réouverture des usines. Entre la chute des carnets de commandes, les pertes de revenus liées au confinement et au développement du chômage, et le report des investissements en raison des incertitudes sur l’avenir, les marchés se contractent. L’arrêt temporaire de la production pour raison sanitaire se transforme en crise de surproduction, dans la logique absurde de cette économie capitaliste. Et Macron de réclamer aux travailleurs de « produire davantage » ! L’urgence serait plutôt à partager le travail entre tous, sans perte de salaires, et de produire pour les besoins réels de la population, pas pour le seul marché solvable, unique étalon des débouchés pour les capitalistes en quête de profits.

Pour relancer leur économie, les capitalistes doivent à la fois trouver de nouveaux marchés et restaurer leurs taux de profits. Une nouvelle offensive contre le monde du travail s’annonce donc, pour baisser les salaires, accroître le temps de travail et la flexibilité, augmenter les cadences, etc. C’est le sens du discours de Macron du 14 juin. Pendant que la gauche critique le manque de mesures concrètes, avec un Mélenchon chouinant contre la récupération de sa démagogie souverainiste, le message a le mérite d’être clair : travaillez plus pour produire plus, cédez au chantage à l’emploi, aux travailleurs de payer les 500 milliards et plus d’aides aux entreprises !

Pendant ce temps, les grands secteurs industriels se préparent à rétablir leur profitabilité en bazardant le maximum de leur vieil outil de production dévalorisé par la crise pour accélérer l’automatisation des unités de production et la mise sur le marché de nouvelles technologies jusque-là en attente. C’est le moment opportun pour les capitalistes de purger les « trop plein », de concentrer le capital et de se tailler une nouvelle place sur le marché mondial. Ils peuvent compter pour cela sur l’argent public, car les plans de soutien ne sont pas seulement destinés à compenser les pertes dues au confinement. Il suffit de faire le calcul : la Commission européenne prévoit une récession de 8,2 % pour la France, soit un manque à gagner de 193 milliards d’euros pour l’économie. Le plan de soutien du gouvernement couvre plus de deux fois cette somme ! Et cette reconversion, ils voudront la faire payer cher aux travailleurs, dont ils voudraient non seulement qu’ils payent les subventions, mais en plus qu’ils acceptent les réductions de salaires, l’augmentation du temps de travail et les licenciements.

4. Concentration du capital et licenciements

Les 5 milliards de prêts à Renault vont ainsi servir à fermer des usines et licencier, tout en déployant de nouvelles chaînes de production pour la voiture électrique. Le tout accompagné d’aides à l’achat en direction des ménages et des entreprises pour les inciter à renouveler leur parc automobile. Dans l’aéronautique, qui se portait bien avant la crise sanitaire, Airbus a annoncé une baisse d’un tiers de la production d’avions commerciaux et les sous-traitants ont commencé réduire les salaires et licencier (45 000 emplois du secteur ont déjà été supprimés dans le monde). Là encore, le salut du secteur est cherché du côté d’un avion « plus vert », dont la recherche serait financée par l’argent public, mais plus immédiatement par l’accélération des commandes militaires.

Le transport aérien, qui a particulièrement souffert du confinement et ne semble pas près d’un retour à la normale, est déjà en phase de concentration et de réorganisation. Plusieurs compagnies ont déposé le bilan, dont deux des plus grandes compagnies aériennes d’Amérique latine, LATAM et Avianca, mais aussi Virgin Australia, South African Airways ou encore Thai Airways. C’est une opportunité pour les compagnies survivantes de récupérer des parts de marché. Tout en réorganisant ses plans de vol et en préparant 8 000 suppressions d’emplois, Air France, comme d’autres compagnies dont Lufthansa, en profite pour liquider avec deux ans d’avance ses A380, dont la rentabilité est jugée insuffisante, au bénéfice d’appareils plus récents et moins consommateurs.

Concentration aussi dans le commerce : Camaïeu s’est mis en faillite, La Halle cherche un repreneur et Conforama, ne parvenant à obtenir des banques un prêt garanti par l’État, s’est résolu au rachat par son principal concurrent, But, dont la première action sera de financer le plan social acté il y a un an pour éjecter 1 500 des 8 000 salariés.

Beaucoup de petits commerces, cafés et restaurants, petites entreprises et indépendants du tourisme et de la culture, peu soutenus par les plans d’aide gouvernementaux, pourraient aussi disparaître. Nombre d’indépendants qui se croient leurs propres « patrons » ne doivent leurs moyens de travail qu’aux banques, auxquelles ils payent des traites toute leur vie. Ceux qui ne pourront honorer leurs dettes risquent d’être mis en faillite par les banques. Y compris ceux qui auront bénéficié de prêts garantis et devront verser une plus grande part de leurs bénéfices à ces banques. On pourrait bien voir survenir une paupérisation d’une partie de la petite-bourgeoisie. Les départements s’inquiètent déjà de la hausse des demandes de RSA, dont beaucoup d’auto-entrepreneurs coulés par la crise.

Les travailleurs ont été les premiers à payer la mise à l’arrêt de l’économie mondiale. En Chine, il y aurait 70 millions de chômeurs supplémentaires, principalement parmi les migrants issus des campagnes. Aux États-Unis, 44 millions de travailleurs ont fait une demande d’indemnisation chômage entre la mi-mars et le début juin. Le taux de chômage grimpe à 20 % ou au-delà dans nombre de pays. En Europe, il est resté pour le moment plus limité du fait du chômage partiel, qui a concerné quelque 60 millions de salariés (dont 13 millions en France) et pourrait bien se prolonger encore plusieurs mois, mais avec une indemnisation réduite. Pour autant, 500 000 emplois, dont deux tiers d’intérimaires, avaient déjà disparu en France dans les deux dernières semaines de mars. Bruno Le Maire prévient que 800 000 emplois risquent de disparaître dans les prochains mois. L’ampleur exacte est impossible à prédire et ces annonces visent aussi à mettre la pression sur les travailleurs pour qu’ils acceptent les chantages qui sont l’objet de moultes négociations en cours, à tous les niveaux, entre patrons et syndicats. Si les patrons sont laissés seuls à la manœuvre sans mobilisation d’ampleur pour interdire les licenciements et imposer un partage du temps de travail, cela risque fort de se produire : chantages à la baisse ou modération salariale pour préserver l’emploi et, au bout du compte, la perte sur les deux tableaux !

5. Encore des sacrifices au nom de la dette

Les sommes colossales déboursées par les États ou émises par les banques centrales pour sauver la finance et les actionnaires s’ajoutent à la montagne de dettes publiques déjà accumulées. Ces dettes n’ont certes rien d’une incontournable contrainte économique, c’est un choix politique que de les honorer. Pour le dénoncer, nous pouvons faire de l’agitation pour leur annulation – à condition d’expliquer la nécessité pour ce faire d’un renversement révolutionnaire du capitalisme qui permette la socialisation des banques et de tout le système financier. Dans le cas contraire, prétexte ou nécessité, les États trouveront le moyen de faire peser le fardeau de ces dettes sur toute la population, à commencer par la classe ouvrière.

Conséquences prévisibles : inflation ou austérité budgétaire… ou les deux ! L’inflation, dont le spectre semblait avoir été exorcisé pour longtemps dans les pays riches, pourrait faire un retour fracassant. La crise actuelle a été l’occasion d’un déconfinement de l’émission directe de monnaie par les banques centrales – ou indirecte par le biais de rachat de dettes des Etats (un remède que les économistes « keynésiens » d’Attac ou de la FI exigeaient à hauts cris !). La planche à billets fonctionne à plein… et pourrait déboucher sur une augmentation des prix, rognant brutalement, ou peu à peu, le pouvoir d’achat des classes populaires – des phénomènes qu’ont connus récemment des pays comme l’Argentine.

L’autre possibilité, que les gouvernements d’Europe pratiquent depuis des années, c’est une cure d’austérité budgétaire – austérité pour les caisses sociales et les services publics qui n’empêche pas les cadeaux au patronat et baisses d’impôts pour les riches. Au vu des sommes engagées, sauf à imposer un rapport de force menaçant pour le capital, la cure d’austérité à venir pourrait ressembler, sur une échelle décuplée, à celle qu’ont subie les travailleurs grecs à partir de 2011 : baisse du smic, baisse directe des pensions, baisse des salaires des fonctionnaires, licenciements secs dans la fonction publique, hausse des impôts indirects. En somme l’accélération de l’offensive patronale déjà en cours.

6. Une offensive patronale redoublée

Dans ce contexte, Macron et son staff gouvernemental se posent sans complexes en conseil d’administration du grand patronat. Dans la continuité de leur politique d’avant Covid, et dans la continuité de la politique de Hollande, dont Macron était ministre de l’économie, la législation anti-ouvrière s’est fortement durcie. Loi travail en 2016 et ordonnances ou réformes diverses, dont réformes de la Sncf ou de la fonction publique, se sont succédées en rafales pour détricoter un bon bout du code du travail. Lois d’urgence, de leur côté, ont largement entamé les libertés publiques, la répression de plus en plus serrée et musclée des manifestations et la « criminalisation » des réfractaires faisant le reste.

Durant le confinement, le gouvernement a commencé à préparer l’après, autorisant des semaines de 60 heures et le vol de congés dans certains secteurs. Le discours guerrier de Macron du 14 juin appelle à nouveau à « travailler davantage ». Alors que le gouvernement laisse circuler le bruit d’un retour aux 39 heures à l’hôpital, cela pourrait être un ballon d’essai pour imposer une augmentation généralisée du temps de travail, voire l’augmentation de la durée légale du travail (déjà bien assouplies au fil des ans), sans bien sûr revenir sur la flexibilité et les gels de salaires qui avaient accompagné les 35 heures. Macron se dit déterminé à faire payer la crise aux travailleurs.

C. Du côté de la « gauche sociale et politique »

Dans ce contexte d’attaques brutales et tous terrains contre les classes populaires – contre les salaires et l’emploi, les retraites, l’indemnisation du chômage, les services publics, le logement, l’accueil des migrants et la situation des sans papiers -, la « gauche sociale et politique » à laquelle la direction du NPA se fait un devoir d’en appeler (sous prétexte de « front unique ») s’est littéralement couchée devant les injonctions de Macron et du patronat à l’union nationale. Quelques jours après l’annonce officielle du confinement, le 19 mars, les directions syndicales (certes à l’exception de Solidaires et de la FSU, non conviées à la réunion parce que non considérées comme représentatives) signaient avec le Medef un « relevé de conclusion » affirmant le « rôle essentiel du dialogue social et de la négociation collective ». Deux jours après, le 21 mars, ce sont les parlementaires de gauche au grand complet, PS, PCF, Verts et FI qui votaient le plan d’aide de 350 milliards d’euros au patronat. Les signaux étaient donnés. C’est évidemment toujours aux moments les plus aigus d’une crise que les appareils, qu’on peine à qualifier de « réformistes » ou parties prenantes du « mouvement ouvrier », font les plus grandes démonstrations de servilité à l’égard du pouvoir et des banques. Au plus fort de la lutte des Gilets jaunes déjà, en décembre 2018 où la lutte de ces derniers s’annonçait contagieuse, les mêmes organisations avaient condamné la violence… de ceux qui avaient osé défier Macron sur les Champs-Élysées.

La « gauche sociale et politique » persiste et signe dans sa politique d’union nationale, d’alignement sur les intérêts économiques fondamentaux de la bourgeoisie (en n’opposant rien d’autre aux menaces sur l’emploi qu’une « autre et meilleure politique industrielle » ou une politique de « relocalisations ») et d’alignement sur les choix fondamentaux de maintien de l’ordre bourgeois (en n’opposant rien d’autre à la violence et au racisme d’Etat qu’une « autre et meilleure police », « républicaine »), qui plus est dans un contexte où ces politiques sont contestées par des mobilisations. N’y a-t-il pas quelque aberration voire penchant suicidaire politiquement - pour une organisation anticapitaliste et révolutionnaire comme le NPA, d’implorer cette « gauche sociale et politique », au moment même où celle-ci, par des gestes ostentatoires, marque son allégeance au pouvoir économique et policier de la bourgeoisie ? De quoi parlons-nous ? Par exemple de cette formule, sous la plume de Julien Salingue, en conclusion d’un article de l’Anticapitaliste du 18 juin sur le racisme et les violences policières : « Reste à savoir si l’ensemble de la gauche sociale et politique est prête à se joindre pleinement à la lutte, sans tentation substitutrice et en assumant la nécessaire radicalité du combat face à des flics de plus en plus déchaînés… » Certes il s’agit d’une question posée, mais précisément, se pose-t-elle ? Peut-on franchement imaginer aujourd’hui que cette gauche pourrait « se joindre pleinement à la lutte » contre les violences policières, qui plus est « en assumant la nécessaire radicalité du combat », nous dit Julien. Sans remonter à Jules Moch en 1948, à Guy Mollet et ses pouvoirs spéciaux à Massu en Algérie en 1956, il y a eu Valls et aujourd’hui Castaner, un socialiste non ?

Le même gros souci se pose face à l’offensive économique de la bourgeoisie contre les classes populaires. L’actualité est marquée par des appels et tribunes appelant à s’unir, dont les deux principales variantes sont à ce jour l’ « Appel des 150 personnalités de la gauche » et « Plus jamais ça ». Ces deux appels se distinguent par la liste de leurs signataires. L’Appel des 150 compte parmi ses signataires plusieurs membres du PS dont l’ancienne ministre de Hollande Najat Vallaud-Belkacem. « Plus jamais ça », avec son « plan de sortie de crise des syndicats et associations » (composé de 34 mesures), associe des signatures syndicales et associatives. Ce collectif s’est adressé aux « politiques » rassemblés autour de lui et d’une table le 20 mai, mais ne propose aucune mesure répondant aux intérêts fondamentaux des travailleurs et des chômeurs dans la situation actuelle, et surtout fait l’impasse totale sur la nécessité de luttes pour imposer le rapport de forces qui seul pourrait arracher l’indispensable. De toute évidence, cette initiative n’avait de visée qu’électorale, un genre de brouillon de programme électoral, de la part d’une gauche institutionnelle – syndicale et politique – qui prépare à sa façon les prochaines présidentielles – même s’il faudrait plutôt parler de « façons » au pluriel tant les intérêts et calculs demeurent concurrents et multiples. Le PC avec le PS ? Les Verts en meilleure position que le PS ? La FI toute seule, tentant à nouveau sa chance, ou quoi ? Quelle martingale pour tenter de nous rejouer le scénario d’une union de la gauche salvatrice ? Les paris restent ouverts. Les tensions politiciennes à la veille du deuxième tour des municipales – et les combinaisons électorales en tous sens auxquelles elle a donné lieu ! – sont certainement la raison de l’annulation, par le collectif « Plus jamais ça », d’une réunion programmée le 24 juin. Aux toutes dernières nouvelles, il serait désormais question d’une réunion le 9 juillet, pour discuter le contenu de ces 34 mesures… Les révolutionnaires ont-ils raison de laisser croire, ne serait-ce qu’en participant à de telles rencontres, que les travailleurs et les jeunes en colère ou en guerre contre cette société capitaliste pourraient trouver le moindre intérêt dans un front quelque peu durable avec ces directions syndicales et partis épousant les logiques capitalistes ?

Dans le même sens, nous ne pouvons que redire notre désaccord avec le choix du NPA qu’un de ses porte parole nationaux, Philippe Poutou, fasse campagne à Bordeaux, en tête d’une liste d’alliance avec la FI et largement présentée comme telle à l’échelle nationale (l’intitulé « Bordeaux en lutte » passe largement au second plan !). Certes Philippe sera élu et l’affaire pourrait être vite oubliée – c’est ce que nous disait Lutte Ouvrière, en 2008, lorsqu’un paquet de ses militants se sont présentés sur des listes du PS ; l’épisode vite oublié permettrait ensuite une activité et intervention utiles, en tant que conseiller municipal, au service des travailleurs. Mais deux camarades du courant DR du NPA (Démocratie révolutionnaire) n’ont-elles pas été élues (et réélues) dans la région bordelaise sans le devoir d’aucune façon à la FI ? Philippe n’aurait-il pas eu sa chance en tant que militant du NPA, du fait de sa popularité (sur laquelle la FI championne en opportunisme a misé) ? Et il faudrait aussi discuter des communiqués de soutien à des candidatures dites de gauche que des camarades du NPA ont faits ces derniers jours, en faveur d’une gauche dont ni le passé ni le présent ne mérite aucun affichage de solidarité. N’oublions pas que parmi les pourvoyeurs de l’extrême droite, il y a précisément cette « gauche sociale et politique » qui depuis tant de décennies a dégoûté les classes populaires.

Un pôle d’extrême gauche pourrait dépasser le poids relativement faible des organisations actuelles s’il se donnait pour tâche de porter un programme d’urgence dans les luttes qui commencent, en en faisant un levier de l’organisation démocratique à la base des travailleurs. C’est sur ce terrain qu’il s’agirait de construire « l’unité », l’unité des travailleurs en lutte que rallieraient toutes les organisations qui voudraient bien les soutenir. Mais à condition de commencer par rompre avec les tentatives d’union de la gauche dont l’objectif est justement d’occulter toute perspective de mobilisation sur un terrain de classe ou d’envoyer ces luttes dans des impasses. En particulier de les dévoyer vers un simple soutien à des politiciens qui nous rejoueraient (en mineur car ils sont bien décatis !) le grand air de la trahison.

D. Un déconfinement sous le signe des manifestations

Comme la vague féministe dans la foulée de #MeToo en 2017, les vagues de révolte contre les régimes corrompus et les inégalités sociales de l’automne 2019 ou encore les marches de la jeunesse pour le climat, le vent de colère contre le racisme et les violences policières parti des États-Unis a rapidement pris une dimension internationale. Moins d’une semaine après le meurtre de George Floyd, des manifestations de masse se tenaient non seulement dans toutes les villes des Etats-Unis mais aussi dans toutes les capitales occidentales.

Cette vague de manifestations, dans la foulée d’un confinement inégalitaire subi par toutes les populations du monde, souligne la dimension internationale de la situation politique. En France, un certain « déconfinement des luttes » avait cependant démarré avant l’irruption de la jeunesse étatsunienne. Des rassemblements devant des hôpitaux, notamment à Paris (Debré, Saint-Denis) ou à Toulouse, ont été de petits succès dès le 14 ou le 21 mai. La marche des solidarités du 30 mai a surpris par son ampleur : les sans-papiers, premiers de corvée, exigeaient leur régularisation et bravaient par milliers l’interdiction de manifester alors en vigueur.

Ont suivis les débrayages et manifestations de salariés menacés de licenciements, chez Renault ou dans l’aéronautique entre autres, mais aussi contre la répression des grévistes de l’hiver à la RATP ou à la SNCF. Cela avant les manifestations de masse de la jeunesse contre le racisme ou des salariés de la santé le 16 juin.

Nous ne sommes pas le 5 décembre 2019. La situation n’est pas grosse d’une grève générale, seule réponse à la hauteur des attaques patronales et gouvernementales qui accompagnent la crise. Mais il est significatif que le déconfinement se fasse sous le signe de manifestations qui expriment la colère sociale. Une fraction du monde du travail et de la jeunesse exprime par là sa conscience qu’un bras de fer est en cours et sa volonté de le mener à terme. Le NPA se doit d’être à la fois un outil pour ces luttes et doit tracer une perspective qui leur soit commune.

Les conflits ont lieu sur trois fronts : dans la santé pour les 300 euros et les embauches, dans l’industrie contre les licenciements et dans la jeunesse contre le racisme et les violences policières. Les mobilisations de sans-papiers pour leur régularisation s’y ajoutent, au carrefour de toutes ces protestations. Aucun appel venu d’en haut (de qui viendrait-il d’ailleurs ?) ne pourra « faire converger » ces luttes dans les semaines qui viennent. Cela ne peut pas être une perspective immédiate que l’on donne à nos interventions dans ces secteurs.

Cependant, à un niveau politique et pour tracer des perspectives, nous devons souligner que la simultanéité de ces luttes n’est pas un hasard puisque chacune reflète une tentative de résister à un pan de l’offensive de la classe capitaliste accélérée par la crise sanitaire. Elles dénoncent chacune différentes facettes d’un programme d’ensemble de la bourgeoisie, auquel il faut opposer notre programme d’ensemble révolutionnaire – à adapter à la période particulière que nous vivons. De ce point de vue la participation même symbolique des uns aux manifestations des autres peut avoir une importance considérable.

Ce qui est déjà certain, c’est que chacune de ces luttes renforce les autres. Ce qui est aussi commun, c’est le rôle de la gauche et des directions syndicales qui, quand elles ne brillent pas par leur absence, mettent en avant les voies de garage habituelles, institutionnelles – Ségur dans la santé, plan industriel de sauvetage des profits dans l’auto ou discours platement républicain à la jeunesse.

Le NPA continue de chercher à intervenir dans ces luttes afin de les aider à aller au bout de leurs possibilités. Ce n’est pas toujours facile (ni même faisable) faute d’implantation préalable mais une politique volontariste peut permettre a minima d’entrer en contact avec des militants de ces luttes, de les comprendre de l’intérieur, de s’y lier et de pouvoir peut-être à terme les influencer dans le sens de leur organisation à la base et de leur extension.

Sur tous ces terrains, nous discutons de l’ensemble de nos perspectives révolutionnaires. Nous mettons ces interventions à profit pour diffuser et affiner un programme pour le monde du travail face à la crise dont la dimension globale (et internationale) impose des perspectives à la hauteur. Les bilans et perspectives de ces interventions, ainsi que l’élaboration et l’actualisation d’un programme communiste et révolutionnaire pour ce xxie siècle bien entamé, formeront l’essentiel des débats du prochain congrès du NPA qui devra se tenir sous peu.

En attendant, quelques pistes d’analyse et propositions d’interventions.

E. Vague de licenciements : la situation dans l’automobile

C’est Renault dans l’automobile qui se veut le fer de lance des restructurations. Le groupe veut réduire ses effectifs de 15 000 postes dans le monde, dont 4 600 en France.

Renault préparait ces mesures bien avant la pandémie et le groupe n’a rien de la PME déficitaire, écrasée par la concurrence. La direction de Renault y va du bobard désormais habituel : « pas de licenciements secs ». De fait tous les accords de compétitivité à Renault ou PSA ont suffi à supprimer des dizaines de milliers de postes ces 10 dernières années.

1. Le front nationaliste pour sauver les profits

Tous les partis politiques (sauf l’extrême gauche), du RN au PCF en passant par la FI et LREM, y sont allés de leur couplet nationaliste. Bruno Le Maire et le PDG de Renault lui-même ont été trop heureux d’emboiter le pas. Pas mieux du côté des syndicats : tous réclament une « plateforme » ou une solution industrielle site par site, le retour des modèles fabriqués au Maroc, Turquie ou Roumanie. La CFDT veut accompagner « la décroissance des effectifs de manière intelligente », et la coordination CGT Renault regrette de ne pas avoir été associée à la négociation des licenciements : selon elle, les aides de l’État « doivent participer au financement d’un réel projet industriel au service du progrès social et de la redynamisation de la filière automobile française. » Mais sauver les sites est une chose, sauver les emplois en est une autre : il n’est pas nécessaire de fermer un site pour le vider. Et c’est cela que Renault veut faire financer par l’État.

2. Mobilisation difficile

Dans la confusion d’annonces volontairement obscures, partielles, voire contradictoires pour dérouter la colère qui risque de se propager, il n’est pas facile pour les équipes militantes de mobiliser. Tous les sites ont eu pourtant leurs mobilisations locales plus ou moins suivies (de très grosses AG et manifestations à Maubeuge et aux Fonderies de Bretagne, manifestations à Choisy, débrayages à Flins, rassemblement à Lardy, etc.). Si la direction a été obligée d’adapter ses annonces en fonction de la mobilisation des salariés, des sites comme ceux de Maubeuge ou les Fonderies de Bretagne n’ont au mieux obtenu que des sursis.

Pour le moment aucune équipe n’a la possibilité ou la volonté d’en appeler ne serait-ce qu’à une rencontre des différents sites Renault menacés. Si le rassemblement et les débrayages à Renault Flins le 17 juin ont vu réunies des délégations de Renault Cléon, Guyancourt, Lardy, Choisy, de même que de PSA Poissy, etc., rien de précis n’a été proposé pour la suite. Il ne faudrait pas penser que la mobilisation totale d’un site soit un préalable à la coordination d’équipes militantes (quelles que soient les étiquettes syndicales ou absence d’étiquettes). Si on devait attendre que chaque site soit totalement mobilisé pour tenter de les coordonner, le risque serait non seulement de ne jamais proposer la coordination nécessaire à la construction d’un rapport de force, mais du coup de se trouver dans l’incapacité de rendre crédible les mobilisations locales.

3. La popularisation de mesures d’urgence

Pour le moment nous en sommes donc surtout à faire de la propagande. Or, aucune « bonne revendication » ne peut à elle seule susciter les luttes nécessaires à faire reculer patronat et gouvernement. Les mots d’ordre que se proposent les ouvriers menacés par des fermetures et suppressions de postes sont toujours fonction du rapport de force qu’ils croient être capables d’imposer. Toutefois, contre la politique proposée par tous les syndicats de Renault, seuls ou regroupés en « intersyndicales », nous devons affirmer que nous n’avons pas de « solution industrielle » à proposer au capitalisme français.

Contre les projets des patrons de Renault (épaulés par toutes les structures juridiques, financières, répressives de l’appareil d’État), nous avons bien sûr des mesures de sauvegarde du monde du travail, un plan d’urgence sociale à proposer aux salariés. Elles s’adressent à l’ensemble de la classe ouvrière, en butte partout aux mêmes attaques, aux mêmes plans de restructurations, de destruction d’emplois (prétextés ou pas par la pandémie) :

  • Partage du travail entre tous avec maintien du salaire,
  • Interdiction des licenciements (quelles que soient leurs formes),
  • Embauches définitives des précaires (intérimaires, CDD, prestataires, etc.),
  • Contrôle ouvrier des comptes des entreprises.

Ce sont des objectifs précis et à portée des luttes, pour autant qu’elles soient capables de se coordonner. Bien sûr ces mesures ne se discutent pas de la même manière dans les entreprises qui menacent directement les ouvriers de fermetures ou de licenciements, comme Renault, et dans celles où ils le sont moins directement. À PSA, la direction combine le chômage partiel pour une partie des ouvriers et la surcharge de travail pour l’autre partie (heures supplémentaires, travail les samedis et jours fériés). Les débrayages récents et victorieux à PSA Valenciennes contre les samedis travaillés montrent qu’il y aurait peut-être du répondant à PSA si ceux de Renault devaient faire irruption sur le devant de la scène.

De même sur le site Renault de Cléon qui n’est pas directement menacé, c’est un secteur entier qui s’est mis en grève suite à une tentative de suicide et a obtenu la création de 14 postes. De fait les intérimaires et prestataires virés un peu partout, y compris à PSA, vont susciter bien des colères au-delà des sites menacés de fermeture.

4. Du programme au rapport de forces pour l’imposer

Alors évidemment, dans des entreprises menacées, ce n’est pas forcément facile. On le sait. On est souvent confronté, face aux licenciements, à une certaine résignation ou à un sentiment de « sauve qui peut » (encore qu’aujourd’hui des ouvriers de Renault Flins le disent : « Se sauver ? Mais où ? »). Aussi parce que la politique des grandes organisations syndicales, qui prônent le chacun chez soi, a amené à bien des défaites face aux licenciements. Sans parler des sacrifices que les syndicats eux-mêmes ont demandé d’accepter, soi-disant pour sauver l’emploi, avec les accords compétitivité et le reste.

Mais tout changerait si une entreprise menacée (ou un regroupement d’entreprises d’un même groupe ou d’une même zone industrielle) prenait sur soi d’en appeler aux autres. Si aujourd’hui les ouvriers de Renault Maubeuge ou Flins en appelaient à se coordonner non seulement entre les sites Renault mais aussi au-delà, en en appelant à ceux d’Airbus, à leurs sous-traitants et intérimaires et pourquoi pas jusqu’aux vendeurs du textile de Camaïeu ! Même là où les annonces de restructurations ne sont pas encore officielles, tout le monde les redoute.

Loin d’en rester à la défense entreprise par entreprise, à la recherche de solutions locales, toutes plus illusoires les unes que les autres, ou à des appels à l’État ou aux pouvoirs publics, c’est à l’ensemble des travailleurs que ceux qui se retrouvent directement acculés à la lutte pour leur emplois peuvent s’adresser.

Mais pour le moment, si un certain nombre de militants se sont portés à la rencontre des ouvriers des sites menacés à MCA Maubeuge ou dans la région parisienne à Renault Flins ou Choisy (avec quelques contacts pris), l’extrême gauche semble n’avoir que peu de forces dans les entreprises menacées (ou en tout cas pas suffisamment). Mais elle en a quand même pour peser dans cette situation qui ne manquera pas de changer rapidement dans les prochains mois, voire dans les prochaines semaines. Aujourd’hui Renault est présenté par la presse comme l’emblème de la menace qui pèse sur la totalité du monde du travail, si les ouvriers de Renault en appelaient aux autres secteurs menacés, pour se coordonner, se concerter afin que pas un seul ouvrier ne se retrouve seul face aux licenciements, c’est le patronat tout entier qui pourrait reculer face à la colère.

F. Situation dans la santé

La situation dans la santé illustre peut-être le mieux les possibilités et exigences d’une politique révolutionnaire face aux difficultés de la situation. Même s’il n’y a pas de raz-de-marée, la poussée d’en bas déborde un peu partout. Mais dans le même temps, tout le monde note de grandes limites dans les tentatives d’organisation des mobilisations à partir de la base dans un secteur marqué à la fois par la pesanteur et la faiblesse des organisations syndicales, ainsi que par les multiples tentatives d’en déborder les directions – par des coordinations, collectifs divers.

On ne partait pas de rien, il y a encore quelques mois. Les mobilisations dans le cadre des grèves des urgences sont parties de personnels non-syndiqués mais ultra-actifs qui ont remis au goût du jour des formes d’organisation autonomes des syndicats, des revendications offensives sur les salaires et une impertinence vis-à-vis du pouvoir. L’audace et les réussites du collectif inter urgences (CIU) montraient une disponibilité importante au niveau des soignants. Les mobilisations dans le cadre du collectif inter-hôpitaux (CIH, créé à l’initiative de médecins chefs de service) ont d’une certaine manière pris le relai à l’automne-hiver 2019, mais ont de fait patiné en raison des réticences des médecins à contester réellement les pouvoirs en place.

Cette volonté de ne pas contester s’est exprimée durant la pandémie : silence radio ou presque des uns et des autres dans de nombreux services et sur le terrain. Un silence qui n’a pas exclu des déclarations parfois justes dans la presse, mais a en grande partie rebattu les cartes : les protestations sont essentiellement revenues à la base. Le 16 juin, la mauvaise volonté des directions syndicales et médicales ont fait d’une date annoncée six semaines à l’avance une mobilisation largement spontanée dans de nombreux endroits. Les personnels, de toutes catégories, tous secteurs et toutes structures du public ou du privé, sont souvent sortis dans la rue indépendamment des tracts et des affiches. Et de nombreux militants ont pu se saisir de la date pour regrouper et animer des cortèges fournis, y compris et c’est une vraie différence par rapport à l’automne derrière les camions syndicaux.

Une vraie base militante, quoique désorganisée par l’absence d’assemblées générales dans beaucoup d’endroits, semble donc exister. En tout cas, cela fait sans doute plusieurs années que nous n’avons pas eu autant de monde autour de nous, y compris en jouant un certain rôle dans les mobilisations, aidés ou pas par une position syndicale ou un collectif. Reste qu’il est illusoire d’attendre que les différents appareils syndicaux se mettent d’accord, dans des circonstances où ils craignent d’être débordés. Dans cette perspective toutes formes de soutiens extérieurs peuvent être recherchées et sont utiles. Mais notre politique devrait viser en priorité à tenter de faire émerger des structures représentatives des mobilisations hospitalières, des structures qui pourraient mener jusqu’au bout le combat des hospitaliers et jouer un rôle déterminant dans la coordination de la mobilisation vers les salariés des Ehpad et d’autres secteurs de la santé, mais aussi l’ensemble du monde du travail comme souvent laissé à lui-même face aux attaques patronales.

Au sein du NPA, nous reconnaissons toutes et tous dans le secteur de la santé la nécessité d’une coordination. Les difficultés ne sont pas à nier. Mais rappelons que c’est une poignée de grévistes des urgences de Saint-Antoine puis de l’AP-HP qui ont initié une grève nationale débouchant sur des assemblées nationales et un collectif l’an dernier. Notre poids dans ce secteur (dans lequel nous ne sommes pas les seuls militants d’extrême-gauche puisque Lutte Ouvrière y intervient aussi) pourrait permettre d’envisager une politique plus ambitieuse que, de l’intérieur ou de l’extérieur des hôpitaux, le simple appui à une mobilisation spontanée sur laquelle surfent pour le moment prudemment les directions syndicales.

G. Les manifestations contre le racisme et les violences policières

Si le mouvement parti du meurtre de George Floyd a une dimension internationale, il a singulièrement touché la France, où les deux manifestations appelées par le Comité Adama les 2 et 13 juin ont réuni des dizaines de milliers de personnes à Paris, avec des rassemblements très nombreux en régions, y compris dans des petites villes. Si les manifestants en France se sont si rapidement identifiés à ceux des États-Unis, c’est bien qu’ici aussi les violences policières et le racisme institutionnel règnent dans les quartiers populaires, s’ajoutant aux violences sociales subies par l’ensemble du monde du travail qui ont été encore aggravées par la crise sanitaire.

Durant le confinement, le nombre de contrôles et d’arrestations a considérablement augmenté, et de manière ciblée. Tandis que le bois de Boulogne ou les quais de Seine du centre parisien étaient noirs de monde lors des journées ensoleillées, c’est en Seine-Saint-Denis que la police a le plus verbalisé. En parallèle, la Covid-19 a révélé et creusé les inégalités : les travailleurs dits « essentiels », qui sont aussi les plus pauvres, ont été les plus exposés au virus. Le département du 93 a payé le plus lourd tribut en nombre de morts. Aujourd’hui, les vagues de licenciements (sous forme de fins de contrats d’intérim, de CDD, d’extras sans parler de tous les travailleurs non déclarés) ont frappé une jeunesse populaire déjà précaire. Le chômage, les gamins mutilés par les flics, la faim, les contrôles au faciès, les jobs de misère, la précarité, les logements insalubres et les meurtres de la police : c’est de ce contexte, similaire à celui des États-Unis, qu’est issu le mouvement de la jeunesse.

1. Violences racistes, violences sociales, même combat !

L’ampleur du rassemblement parisien du 2 juin, malgré l’interdiction émise par la préfecture l’après-midi même, a surpris non seulement les pouvoirs publics mais aussi les organisateurs. Le comité Adama, comme d’autres associations de familles de victimes de violences policières, mène un combat de longue haleine pour obtenir « vérité et justice », attaquant frontalement une institution policière qui ne fait pas dans la dentelle. Si ce comité, comme d’autres, a soutenu des luttes comme celle des Gilets jaunes ou des grèves en banlieue parisienne, c’est la première fois qu’il parvient à rassembler autant de monde sur le sujet du racisme et des violences policières.

Impressionnants par le nombre de participants ou leur extension géographique sur tout le territoire, les rassemblements du 2 juin ont été marqués par la présence massive de primo-manifestants, majoritairement très jeunes, très mélangés, avec une nette majorité de femmes et une fraction importante de Noirs et d’Arabes – en somme des défilés pour une fois représentatifs de la jeunesse des quartiers populaires.

Ces manifestations, quelques jours après la marche des solidarités où des milliers de sans-papiers, premiers de corvée parmi les premiers de corvée, exigeaient courageusement leur régularisation malgré l’interdiction préfectorale, ont eu un effet immédiat : celui de lever dans les faits – et deux semaines plus tard en droit – l’interdiction générale de manifester sous prétexte d’état d’urgence sanitaire. Camouflet pour le gouvernement qui, tout en prétendant soutenir le mouvement Black Lives Matter, s’est rangé de fait dans le camp des réactionnaires à la Trump en tentant d’interdire les protestations en France… et s’est ridiculisé en n’y parvenant pas. Le 20 juin, des milliers de travailleurs sans papiers d’origines diverses manifestaient à nouveau dans plusieurs villes. Un nouveau succès. Et la volonté de se battre résumait l’atmosphère des cortèges denses et très animés de la très longue manifestation parisienne.

2. Droite, extrême droite, macronistes : convergences réactionnaires

À l’aube du déconfinement, ces rassemblements massifs de jeunes se superposaient aux premiers débrayages chez Renault face à un plan de suppressions de postes, le premier d’une longue série à venir, et à la colère du monde hospitalier qui prenait forme en préparation de la manifestation du 16 juin. Un déconfinement des colères avec des réactions venues d’en bas (car on ne peut pas dire que les appareils syndicaux aient soufflé sur aucune de ces braises, plus absorbés par un pseudo-dialogue social avec patronat et gouvernement) devenait une vraie possibilité et un cauchemar pour Macron.

D’où un bégaiement gouvernemental dans les jours qui ont suivi : Castaner en mission commandée pour éteindre l’incendie, a lancé de vagues promesses (sanctionner le racisme dans la police) et balbutié quelques demi-mesures (interdiction de la clé d’étranglement). Une manœuvre qui est très loin d’apporter un début de réponse aux aspirations des manifestants mais qui sonne comme un aveu auquel le ministre de l’Intérieur s’était toujours dérobé, une reconnaissance de l’existence du racisme et des violences policières.

Il n’en fallait pas plus pour que l’extrême droite et la droite, avec les syndicats policiers en avant-garde, montent au créneau en défense des flics, ou des « Blancs », accusant le gouvernement de céder aux communautaristes et aux criminels. Suivant la tradition du « un pas en avant, deux pas en arrière », Macron a finalement choisi son camp dans son allocution du 14 juin, au lendemain de nouvelles manifestations aussi nombreuses que les premières : reprenant toute la rhétorique de l’extrême droite identitaire, il a assuré la police de tout son soutien (les flics auront compris la garantie de l’impunité totale dont ils bénéficient) et traité les manifestants de « séparatistes ». Ce sur quoi le ministère de l’Intérieur est revenu sur l’interdiction de l’étranglement et a ajouté le taser à l’arsenal de flics déjà suréquipés.

3. Amplifier et unifier les luttes

En moins de deux semaines, les manifestations ont polarisé le champ politique. Les deux finalistes de la dernière présidentielle se retrouvent ouvertement sur les mêmes positions, face à une jeunesse dont seuls des menteurs professionnels peuvent affirmer qu’elle serait mue par un réflexe communautariste. La gauche est inexistante, en témoigne le rassemblement raté qu’elle a organisé le 9 juin, en déterrant pour l’occasion la vieille institution « SOS-Racisme ». Embourbée dans la cuisine d’un second tour des municipales, la gauche a cherché à la fois à ne pas aggraver la coupure déjà béante avec la jeunesse populaire mais, en même temps, à ne pas égratigner l’institution policière dont elle sollicitera les sales services si jamais elle revient au pouvoir. Malgré sa position de faiblesse, rien ne dit que les partis de cette gauche de gouvernement ou leurs satellites ne parviennent à faire revivre les illusions « républicaines ». Ce serait en tout cas leur politique dans le cours du mouvement s’il venait à se développer.

Du point de vue des révolutionnaires, l’irruption de la jeunesse qui investit en masse ce combat contre le racisme et les violences policières est une excellente nouvelle. Le cri de ralliement des manifestations, « pas de justice, pas de paix », recèle un potentiel politique immense. Oui la bourgeoisie mène une véritable guerre aux classes populaires et, dans cette guerre, l’État qui la défend mobilise la violence de sa police et tous les préjugés, racistes, sexistes ou autres, pour renforcer l’exploitation. Oui il faut que les classes populaires déclarent la guerre à cet État policier, dont la militarisation croissante se déchaîne aujourd’hui à la fois contre la jeunesse des quartiers populaires essentiellement issue de l’immigration, mais aussi contre les grèves et les manifestations. Des tâches dans lesquelles les flics sont bien aidés par une justice aux ordres qui montre le même mépris de classe pour les ouvriers et chômeurs des petites villes en Gilets jaunes que pour… les ouvriers et chômeurs banlieusards des plus grandes, noirs ou maghrébins. Mais aussi par le patronat qui licencie pour un oui ou pour un non des jeunes rétifs à la discipline ou des militants rétifs à l’exercice pipé du dialogue social.

Oui il faut une mobilisation d’ampleur pour faire taire les racistes et un combat pied à pied contre les discriminations institutionnelles à l’embauche, dans l’accès au logement, les démarches administratives, dans tous les aspects de la vie sociale. Il faut en finir avec la fabrique de sans-papiers, réputés travailleurs sans droits. En finir avec les frontières qui tuent par milliers chaque année en Méditerranée. C’est tout le monde du travail qui sortirait gagnant d’avoir fait reculer ces plaies et ces divisions.

H. Conclusion provisoire

L’actualité est à l’affirmation d’une politique de l’extrême gauche révolutionnaire qui s’oppose à celle de la gauche. Celle-ci est de fait portée essentiellement par le NPA et LO dont les voix et les actes, s’ils se conjuguaient dans les domaines où ils le peuvent, pèseraient davantage qu’à s’exprimer isolément. Il y aurait déjà, dans les prochains mois, à affiner ensemble un programme pour le monde du travail face à la crise, et en parallèle d’intervenir dans les mobilisations – qui seront les juges de la validité de tel ou tel mot d’ordre.

Il y a du chemin et des efforts à faire, certainement, mais il y a aussi une attente dans le milieu combatif politisé. Il y a le besoin d’une perspective et politique indépendantes de classe, le plus largement et fortement affirmées, dans une période qui s’annonce de soubresauts et difficultés. Pour celles et ceux qui, au NPA comme à LO, soulignent parfois bien lourdement que les temps sont durs et vont le devenir davantage, l’heure n’est précisément pas ni à chercher une bouée de sauvetage « unitaire » du côté de la « gauche sociale et politique », ni à se réfugier dans son bunker communiste ; l’heure serait plutôt d’offrir ensemble un phare et un seul, visible des couches populaires les plus naufragées.

Oui la recherche de l’unité de notre classe dans l’action est indispensable, mais celle-ci ne passe pas dans la période par le mécano devenu pavlovien de tentative de cadre unitaire. Car nos éventuels partenaires ont affirmé leur politique d’union nationale au cœur de la crise sanitaire et sont maintenant tournés vers les échéances électorales.

Ce qui ne veut pas dire que les révolutionnaires soient seuls. D’abord, pour parler du NPA, il bénéficie d’un courant de sympathie qui se maintient et devrait se traduire en recrutement à condition d’une politique plus volontariste dans ce sens (politique qui est le seul antidote viable et de long terme aux difficultés financières, entre autres). En recrutement dans la jeunesse et en implantation dans la classe ouvrière. Si l’extrême gauche – LO et le NPA surtout – a une petite implantation dans le secteur automobile, elle est insuffisante. Même chose dans le reste des entreprises, des services publics. Il nous faut donc aller en priorité aussi vers ces entreprises pour tenter de gagner, à notre politique, des travailleurs pour qu’ils puissent être en capacité de mener des luttes s’appuyant sur la mobilisation.

Ensuite, le NPA voit ici et maintenant des possibilités s’ouvrir à lui – et ces situations pourraient se multiplier dans les prochains mois – pour prendre des initiatives dans les luttes afin d’impulser l’organisation à la base ainsi que des efforts de coordination. Qui bien entendu ne doivent pas être hors-sols mais au contraire un lien entre travailleurs mobilisés. Voilà le levier pour peser au-delà du NPA, y compris pour entraîner dans l’action, contraints et forcés, une partie des appareils de la « gauche » syndicale et politique. Car le B-A-BA du front unique, qui n’a de sens que s’il se crée en faveur des exploités et opprimés, est que les révolutionnaires l’aient imposé par un rapport de forces en faveur de ces exploités et opprimés ; que contraints et forcés les appareils réformistes fassent un bout de chemin derrière, mais en aucun cas que les révolutionnaires servent malgré eux de couverture radicale aux mensonges réformistes.

Le 30 juin 2020

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