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Contre l’omerta autour de « l’affaire Duhamel » : des étudiantes et étudiants de Sciences Po donnent de la voix

31 janvier 2021 Article Politique

(Photo : Sciences Po Paris. Celette, https://commons.wikimedia.org/wiki/...)

Lettres ouvertes, pétitions, rassemblements devant les portes de l’établissement : des étudiants de Sciences Po Paris se sont mobilisés en ce début d’année pour dénoncer les agissements pédocriminels d’Olivier Duhamel, numéro un du conseil d’administration qui chapeautait l’institution. Mais aussi pour exiger la démission du numéro deux, le directeur de l’école, Frédéric Mion. Ce dernier a participé à l’omerta. Cet ami et allié politique de Duhamel a gardé le silence, alors qu’il était au courant de l’affaire depuis au moins un an.

Face aux hautes sphères du pouvoir…

L’affaire s’étale aujourd’hui au grand jour avec la publication d’un livre La Familia grande, paru le 5 janvier, où Camille Kouchner a révélé le viol de son frère jumeau, alors âgé de 14 ans, par Olivier Duhamel, leur beau-père, dans les années 1980. Duhamel est au cœur du gratin du pouvoir. Voici le tableau qu’en dressent deux journalistes du Monde :

« Il approche les 70 ans mais conserve un appétit d’ogre pour le pouvoir. Boulimique de jetons de présence et d’honneurs, il empile les titres de manière étourdissante. Il est déjà, depuis 2016, président de la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP), institution au cœur de Sciences Po, et directeur de collection chez Dalloz, la maison d’édition juridique. Il a aussi pris la présidence du conseil d’administration de Teach for France, une association créée par Nadia Marik. On le compte encore au sein du Club des juristes, et, depuis 2010 et sa retraite de professeur, il émarge comme avocat associé au sein du cabinet de son vieux complice Me Jean Veil. Professeur honoraire à Sciences Po, Olivier Duhamel est devenu une diva. Outre sa retraite de professeur, il a obtenu de la FNSP, en 2018, une rémunération mensuelle de 3 000 euros brut, alors que ses prédécesseurs ne bénéficiaient que d’un défraiement de quelques centaines d’euros. Les conseils d’administration qu’il préside sont animés par ses blagues, auxquelles tout le monde rit bruyamment, et les rentrées scolaires par ses conférences inaugurales. » [1]

La publication du livre de Camille Kouchner a forcé Duhamel à démissionner le 5 janvier de son poste de président de la Fondation nationale des sciences politiques, l’organe qui chapeaute Sciences Po Paris. En réaction, Frédéric Mion, le directeur de Sciences Po, a annoncé le jour même : « C’est avec stupeur que nous avons pris connaissance des faits très graves reprochés à Olivier Duhamel. » Drôle de stupeur, si l’on en juge par tous ces médias, dont Le Monde, qui dévoilent que Mion avait été averti dès la fin 2019 des agissements de Duhamel. Fait que Mion ne nie plus aujourd’hui.

Chez les étudiants, le sentiment de dégoût est fort. Et pour cause : Frédéric Mion s’était entre autres présenté comme le champion de la lutte contre les violences sexuelles, avait instauré une cellule d’écoute spécialisée dans ce domaine, créé le poste de « référente égalité hommes-femmes ». Paroles, paroles… Sa passivité par rapport aux actes de son confrère Duhamel montre la prégnance de la culture du viol dans la classe dirigeante. Certes l’inceste est largement répandu dans la population, des chiffres impressionnants sont parus. Mais les détails de l’affaire soulignent combien les hommes de pouvoir se sentent tout permis, quasiment protégés par une impunité de « droit ».

En assemblée générale virtuelle, certains étudiants de Sciences Po ont exprimé toutes leurs inquiétudes : même s’ils obtiennent la démission de Mion, comment s’assurer que le nouveau directeur ne protégera pas, lui aussi, à son tour, des Duhamel ? Duhamel, Mion et bien d’autres appartiennent à un monde où chacun se connaît et se protège, où il existe même une chaîne de protection – un véritable système mafieux. Olivier Duhamel est un proche de Dominique Strauss-Kahn, d’une ribambelle de sommités du Parti socialiste et d’actuels macronistes, entre autres. Des hommes et femmes qui se retrouvent régulièrement dans un des clubs les plus fermés de la bourgeoisie, « Le Siècle » – dont Duhamel assurait la présidence – où se côtoient « politiques, hauts fonctionnaires, journalistes, industriels, banquiers » [2]. Bref, des spécimens de la classe dirigeante, qui banquettent, picolent et festoient en seigneurs disposant de toute une domesticité. Tout un symbole : le remplaçant par intérim de Duhamel au conseil d’administration de Sciences Po est Louis Schweitzer, ancien PDG de Renault… lui aussi ancien président du club « Le Siècle » ! Après les affaires DSK et Polanski, le message envoyé par cette clique qui a fait le silence autour de Duhamel est clair. Dans l’entre-soi de la bourgeoisie, les uns et les autres se désignent, rampent à la verticale vers des positions de pouvoir et se protègent. Quitte à maintenir, s’il le faut, l’omerta autour de cas de violences sexuelles et, en l’occurrence, d’actes pédophiles. Certains ne s’en cachent même pas : Jean Veil, avocat et grand ami de Duhamel, était au courant de toute l’affaire depuis des années mais assume son silence. Oui, bien des étudiantes et étudiants de l’école, et au-delà, sont dégoûtés…

… nous ferons le ménage nous-mêmes !

Les grands bourgeois ne feront pas le ménage chez eux, d’autant plus que nombreux sont les membres de la haute administration de l’école qui doivent leur avancement dans l’institution à Duhamel et à Mion. Qu’à cela ne tienne, des étudiants de Sciences Po ont entamé une mobilisation pour demander la démission de Mion et plus généralement pour dénoncer ce système qui protège les violeurs. La période n’aide certes pas à la mobilisation : les cours faits à distance depuis de longs mois ont considérablement affaibli les liens entre étudiants. Pourtant, à trois reprises, le 7, puis les 18 et 25 janvier, une cinquantaine d’étudiants se sont rassemblés devant les portes de l’école parisienne, aux cris notamment de « Mion démission » et « Violeurs, complices : hors de nos facs ». Sur le campus de Sciences Po Nancy, d’autres rassemblements ont eu lieu. Un collectif « Mion démission la Honte » a été mis sur pied, rassemblant les étudiants mobilisés et diverses associations. Une pétition a dépassé les 700 signatures, qui a pour titre « Nous, étudiantes et étudiants, demandons la démission du directeur de Sciences-Po Frédéric Mion ».

La démission de Frédéric Mion polarise le débat et personne ne le regrettera ! Mais au-delà de la personne du directeur, il s’agit de dénoncer plus largement la culture du viol qui règne, à Sciences Po comme dans l’ensemble de la société capitaliste, et l’impunité dont bénéficient les hommes de pouvoir. Les affaires de sexisme et de harcèlement ont touché beaucoup d’universités dans le sillage de la vague #metoo, à l’instar de l’université de Lorraine ou de l’université de Paris (issue de la fusion de Paris V et Paris VII) ces derniers mois. À chaque fois, le même scénario : un professeur qui profite de sa position de pouvoir pour harceler des étudiantes et une administration très peu réactive voire totalement passive malgré les témoignages. Le problème dépasse le milieu universitaire : les mêmes logiques se retrouvent dans la sphère de la politique et, bien entendu, dans le monde du travail. Sans oublier le milieu familial, à l’instar d’Olivier Duhamel… Quel signal envoyé par ailleurs par le gouvernement en nommant Gérald Darmanin au ministère de l’Intérieur, alors qu’il est visé par une accusation de viol. Dans toutes ces situations, seuls les témoignages des victimes – qui ont le courage de parler malgré les souffrances et les entraves – et, dans leur sillage, les luttes collectives permettent de faire plier les harceleurs, les violeurs et tous ceux qui les protègent. Et de faire ravaler à ces puissants leur sentiment d’impunité. En se mobilisant, avec l’espoir de contraindre Mion à démissionner, des étudiantes et étudiants de Sciences Po ont la conviction de mener la lutte nécessaire contre cette société sexiste et patriarcale, la satisfaction d’en être un petit maillon.

Louis Trova


[1Raphaëlle Bacqué et Arianne Chemin, « Comment Olivier Duhamel, accusé d’inceste, a cultivé son art du secret », article du 14 janvier 2020, Le Monde

[2Sur le « Siècle », lire cet article du Monde Diplomatique de février 2011 écrit par François Denord, Paul Lagneau-Ymonet et Sylvain Thine Mirabel, « Aux dîners du Siècle, l’élite du pouvoir se restaure », accessible au lien suivant : https://www.monde-diplomatique.fr/2...

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