COMMEMORER OU REFAIRE MAI 68 ?
11 mai 1998 Éditorial des bulletins L’Étincelle
Tous les grands moyens d’information célèbrent en ces jours l’anniversaire de Mai 68. Mais c’est en implorant le ciel pour que de tels évènements ne puissent se reproduire. Car il y a trente ans éclatait la plus formidable grève générale que la France ait connu. Dix millions de travailleurs avaient cessé toute activité et les usines, les chantiers, les bureaux furent occupés, parfois pendant plusieurs semaines. La jeunesse étudiante en s’affrontant à la police dans la rue avait ouvert la brèche de la contestation sociale, et à sa suite la classe ouvrière, dans sa quasi-totalité, s’y engagea.
L’économie toute entière, la machine à produire des profits, fut quelques temps paralysée. Patrons, gouvernants, politiciens serviteurs de la bourgeoisie de toute étiquette, en furent momentanément saisis de crainte. Car en ce mois de mai 68, le monde du travail avait laissé entrevoir sa force et son pouvoir.
Les conditions faites à la classe ouvrière en 1968 appelaient depuis longtemps une réplique d’une telle ampleur, une grève générale.
Mais n’est-ce pas aussi le cas aujourd’hui ?
En 68, le chômage, un mal qui avait disparu depuis peu, avait fait une brusque réappartion avec 400 000 sans-travail, et ce nombre paraissait déjà totalement inadmissible. En 98, trente ans après, il y en a maintenant trois millions au bas mot, et sept millions si on compte tous ceux qui n’ont pas un travail et une paye régulière !
En 68 il y avait encore des bidonvilles et les logements des travailleurs étaient lamentables, mais on ne connaissait pas encore les SDF et les « nouveaux pauvres ».
En 68 le SMIC était très bas. Il a certes augmenté après, quelque peu, grâce aux luttes ouvrières, mais depuis une quinzaine d’années les salaires ne cessent de baisser et le nombre de ceux qui vivent avec moins du minimum et même moins de la moitié, ne cesse de croître.
En 68 les travailleurs devaient se battre contre des horaires impossibles et contre des cadences infernales, mais aujourd’hui la course au profit entraîne des conditions d’exploitation toujours plus intolérables.
Oui la lutte contre le chômage et ses conséquences justifierait largement, tout autant qu’il y a 30 ans, une riposte générale de la classe ouvrière.
Le mouvement de 1968 fut aussi international, et dans de nombreux pays la jeunesse et les travailleurs s’affrontèrent aux pouvoirs en place avec la volonté de changer le monde. Partout c’est le système capitaliste qui était dénoncé, ce système qui continue aujourd’hui de transformer la planète en vaste machine à sous où ce sont toujours les mêmes qui gagnent et les mêmes qui perdent.
En ce mois de mai 98, les meilleures évocations de 1968 nous parviennent pour le moment de l’étranger. La grève générale ouvrière au Danemark pour de meilleures conditions de vie, les manifestations étudiantes et les émeutes de la population indonésienne protestant contre les augmentations de prix, les affrontements quotidiens en Corée des ouvriers licenciés contre les forces de police protégeant les patrons et le gouvernement, montrent que la lutte de classe n’est pas morte comme on voudrait nous le faire croire. Elles montrent aussi comme le proclamait le mouvement de Mai 68, reprenant une phrase du « Manifeste Communiste » de Marx et Engels, dont on célèbre le 150 anniversaire, que les prolétaires n’ont pas de patrie car leurs intérêts sont identiques partout dans le monde.
Un nouveau Mai 68 mettrait un coup d’arrêt à la rapacité des capitalistes et à l’appauvrissement du monde des travailleurs. Il faut le refaire. Et même en mieux, si nous voulons empêcher cette fois que les dirigeants des syndicats et des partis qui prétendent parler au nom des travailleurs, se servent de leur poids pour remballer la grève générale avant qu’elle n’ait eu le temps de porter tous ses fruits. Militants des organisations ouvrières ou travailleurs du rang, nous devons aussi nous souvenir du rôle joué par les appareils bureaucratiques et nous préparer à exercer directement le contrôle et la direction de nos propres luttes.
Une question d’autant plus actuelle que la gauche est aujourd’hui au gouvernement et qu’elle y mène la politique des patrons, tout autant que la droite qui l’a précédée.

