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Birmanie : le coup d’État militaire soulève la révolte

28 février 2021 Article Monde

Depuis le coup d’État militaire du 1er février, journées de grèves et manifestations se multiplient en Birmanie, réunissant des centaines de milliers de personnes, dont beaucoup de jeunes sentant que leur seul avenir possible passe par l’opposition au pouvoir militaire. Le mouvement s’est amplifié avec la grande grève du 22 février où probablement des millions de manifestants sont sortis dans la rue. Et les protestations se poursuivent malgré la répression qui a fait encore une vingtaine de morts tués par les balles de la police lors des manifestations qui ont eu lieu dimanche 28 février dans plusieurs villes du pays.

Le retour direct de l’armée au pouvoir et l’arrestation par la junte militaire des leaders de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), dont la très populaire Aung San Suu Kyi, devenue depuis 2016 la numéro un du gouvernement, ont soulevé la colère. Certes, derrière une façade qui se voulait plus démocratique, l’armée avait toujours gardé en fait la main sur le régime, et un quart des places au parlement lui étaient réservées. Mais Aung San Suu Kyi, qui avait été libérée en 2010 après des années passées entre prison et résidence surveillée et dont le parti, la Ligue nationale pour la démocratie est arrivé très largement en tête aux élections législatives de novembre dernier (82 % des voix selon les résultats officiels), incarnait l’espoir d’une évolution progressive vers une certaine démocratie (élections libres, liberté de la presse, marchés d’État rendus publics, liberté syndicale). Et elle est restée très populaire, bien que, au pouvoir, elle se soit montrée très soucieuse de ne pas froisser les militaires, notamment lorsque ceux-ci, en 2017, ont procédé au massacre et à l’expulsion des Rohinghyas.

Cette démocratisation du régime avait en outre facilité au cours des dernières années un relatif développement économique du pays. Et c’est cet espoir de liberté et de mieux-être que le coup d’État veut briser.

De dictature militaire en dictature militaire

Depuis son indépendance, en 1947, la Birmanie n’a connu pratiquement qu’une suite de régimes militaires, entrecoupés d’années d’ouverture démocratique, vite refermées par l’armée. Plus récemment, avec une nouvelle Constitution votée en 2008, c’était tout de même encore un général qui devenait président. Les premières élections véritables n’ont été organisées qu’en 2015, mais Aung San Suu Kyi était écartée des candidats potentiels à la présidence. Qu’importe, elle deviendra conseillère d’État, un poste ad hoc qui en fait la cheffe du gouvernement, après que son parti a gagné les élections. L’armée conservait certes la mainmise sur une bonne partie du pouvoir.

Les retombées économiques de cette récente ouverture sont réelles : par exemple le nombre de groupes japonais ayant une activité en Birmanie est passé de 53 à 436 au cours de la décennie. Contrôlant elle-même des pans entiers de l’économie, de la bière aux industries textiles et aux mines (en plus d’une de ses activités économiques favorites, la drogue), l’armée a bénéficié, elle aussi, des avantages économiques du régime constitutionnel, sans vraiment pâtir, semble-t-il, des « inconvénients » que cela représente aux yeux des militaires : le respect des droits de l’homme ne gênait pas plus que cela les caciques de la Tatmadaw (nom de l’armée birmane).

Même avec Aung San Suu Kyi officiellement au pouvoir, ses tribunaux s’occupaient de poursuivre les journalistes accusés de faire un mauvais usage de leur liberté : deux d’entre eux, Kyaw Soe Oo et Wa Lone, arrêtés fin 2017, furent jugés et incarcérés [1] pour « atteinte au secret d’État », c’est-à-dire pour avoir enquêté sur un massacre de musulmans rohingyas.

Et surtout en 2017 un nouvel incident avec un groupe de rebelles rohingyas (une population musulmane du pays victime de discriminations et répressions depuis des dizaines d’années) avait donné prétexte à l’armée pour commettre une répression génocidaire : villages brulés, femmes violées… Ceux qui survivent doivent fuir vers le Bangladesh voisin, par centaines de milliers. Est-ce par souci de maintenir un compromis avec l’armée, ou par crainte de sa propre opinion publique et du poids des préjugés anti-minorités et antimusulmans entretenus depuis des années par les dictatures successives qu’Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix, a dénié les infâmes massacres commis dans l’Arakan (la région occupée, entre autres la communauté des Rohingyas) ? En tout cas elle a couvert le crime. Le motif se trouve peut-être dans le fait que les sols d’où les Rohingyas sont désormais chassés, regorgent de ressources. Dans ces gisements pétroliers offshore récemment découverts, Aung San Suu Kyi souhaite voir « les investisseurs birmans et étranger […] jouer un rôle clé dans la mise sur la bonne voie de cette région ».

Et maintenant ?

Si, à la différence des générations précédentes, beaucoup des protestataires qui s’insurgent aujourd’hui, n’ont pas connu la répression meurtrière de 1988 (3 000 morts), ils savent qu’ils risquent la mort ; « nous savons que l’armée peut tirer. Franchement je prends conscience que demain je serai peut-être mort », affirmait un manifestant cité par le journal Le Monde du 15 février. Le samedi 20, la police faisait déjà deux morts en tirant sur les manifestants dans la ville de Mandalay, la deuxième ville du pays et une troisième victime était décédée de sa blessure par balle lors d’une manifestation précédente… Et elle a à nouveau tiré sur la foule dimanche 28 février.

Le mot d’ordre dominant est celui de « la désobéissance civile ». La lutte se place ainsi sur le terrain du combat pour la démocratie – une démocratie plus complète que celle accordée par la constitution de 2008, donc qui ne vise pas un simple retour à la situation précédant le coup d’État.

Toutefois, le mouvement est aussi caractérisé par des mobilisations ouvrières dans le textile, les hôpitaux et l’aéroport. Des grèves dans l’aéroport de Rangoun, le plus grand du pays, paralysent notamment le transport aérien. Sur le million de fonctionnaires du pays, 75 % seraient en grève. Cette grève n’a pas lieu que lors des journées de mobilisation : elle dure et désorganise en ce moment même la circulation. À noter aussi qu’elle frappe, quoique dans une moindre mesure, les secteurs liés à l’armée – on recensait dans une usine d’armement de la capitale 30 % d’employés en grève.

La classe ouvrière birmane a progressé numériquement ces dernières années. Elle a obtenu des victoires, comme lorsque les ouvrières du textile imposèrent leur droit à se syndiquer en 2011. En 2019, des grèves importantes avaient eu lieu dans les centres du textile, où travaillent 600 000 fileuses [2]. Une mise en branle durable de ces gigantesques masses ouvrières aurait un retentissement énorme dans la région, notamment grâce à l’émigration birmane vers la Thaïlande où un mouvement, principalement étudiant celui-ci, remet en cause la monarchie.

Lundi 22 février, en dépit des trois morts et des vingt-cinq mille arrestations (pour la plupart libérés ensuite), le pays a connu sa plus forte journée de grève et de mobilisation. Principalement des fonctionnaires dont beaucoup de personnel administratif, mais aussi le reste du service public. On compte par ailleurs une partie importante de travailleurs grévistes dans des entreprises détenues par l’armée, là où la pression est la plus rude. Qui plus est, ces grèves n’ont pas seulement lieu les jours de manifestation mais se déroulent continûment depuis le 5 février.

Si, vendredi 26 février, l’ambassadeur de la Birmanie (nommé avant de coup d’État) a appelé l’assemblée de l’ONU à condamner la prise du pouvoir par la junte, les protestations des puissances occidentales n’ont été jusque-là que platoniques : « Aucune puissance ne risquera ses intérêts en Birmanie pour sauver la démocratisation du pays » titrait le journal Le Figaro du 10 février. Il faut bien ménager les intérêts de Total et Chevron. De son côté, la Chine a qualifié le coup d’État de « remaniement ministériel ». L’Inde, en concurrence avec son voisin chinois dans la région, ne va pas non plus froisser les putschistes. Et la Russie a cyniquement déclaré que le coup d’État n’était qu’affaire « de souveraineté intérieure », elle qui n’a aucune raison de troubler ses juteuses affaires de vente d’armement à la Tatmadaw.

Mais si, en plus de son peu d’envie de partager le pouvoir avec des civils, l’armée birmane a perpétré son coup d’État par crainte de voir la maigre démocratisation de ces dernières années ouvrir la porte à des luttes sociales qui portent atteinte à ses privilèges, elle a pour l’instant récolté l’inverse : la plus grande révolte depuis 1988.

Louis Dracon

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