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Lectures d’été : basse et haute pègre dans la police

Bien connu des services de police, de Dominique Manotti

Gallimard (Folio), 2010, 240 p., 6,90 €

14 juillet 2021 Article Culture

Dans la nuit d’une banlieue parisienne, trois hommes s’engouffrent dans un parking. Ils rackettent les prostituées qui les y attendaient. L’un d’eux, après avoir violé une des filles et tabassé un travesti, rentre dans la voiture et répond à l’appel radio : « BAC de Panteuil, voiture 7 »

Ce prologue donne le ton. Si « Panteuil », la banlieue où a lieu l’histoire, est imaginaire, on aimerait que cette histoire centrée autour de son commissariat de police le soit aussi. Comme l’affirme la commissaire Le Muir : « on n’a jamais fait de la police avec les droits de l’homme. » La forme la plus concrète de ce « bras armé de la République », c’est la matraque, ou les lacrymos qui s’abattent indistinctement sur des femmes, des jeunes, des enfants, sous prétexte d’un vol de portable, mais surtout parce qu’ils ont « un type maghrébin ». Ce bras tient aussi un code civil, quand il s’agit de camoufler une « bavure » sous une loi. Il peut tenir un stylo, et même un stylo doré, qui élabore en haut lieu la politique sécuritaire chargée de flatter les électeurs d’extrême droite. « La peur de l’insécurité, fortement corrélée à la peur de l’étranger […] sont les ferments de la cohésion sociale », voilà le discours que la commissaire tient à un cercle informel du ministre de l’Intérieur qui prépare sa présidentielle. Les résultats concrets de cette orientation, qui passe par politique du chiffre, sont les bras qui refusent de prendre la déposition d’une femme battue – « pas deux femmes battues dans la même journée […], ce sont les consignes. »

De même que « Panteuil » est une contraction de noms de banlieues, le roman montre en une seule histoire un condensé des pratiques policières. L’auteur, qui a été prof dans le 93, raconte : « Pendant toute la période de fabrication du roman, j’ai fréquenté les tribunaux et les procès dans lesquels des policiers étaient impliqués. J’ai tout vu, tout entendu, des policiers désorientés, parfois broyés, des fiers-à-bras, des brutes, des statisticiens, des politiciens stratèges, des démissionnaires désespérés. J’ai vu un corps de fonctionnaires qui se vit comme une forteresse assiégée, et s’emploie à la consolider par tous les moyens. » [1] On n’a donc pas sous les yeux seulement une histoire de ripoux, mais aussi la logique de l’institution policière et des individus qui la composent, et c’est glaçant.

Le roman se passe en 2005, mais la fiction anticipe parfois la réalité. À la fin du récit, des flics discutent alors qu’un gamin arabe qu’ils poursuivaient est en train de se noyer : « Les jeunes d’aujourd’hui, ils savent tous nager. Il s’amuse à nous faire des frayeurs. » Ce qui préfigure l’échange entre policiers à l’Île-Saint-Denis en avril 2020 : « Un bicot, ça ne nage pas. – Ça coule, tu aurais dû lui accrocher un boulet au pied. » Ils s’en tirent, comme des mauvais élèves, avec trois jours d’exclusion.

Simon Vries


• Quelques notes plus légères : La java des chaussettes à clous – Boris Vian (1954), une chanson qui, l’air de rien, condamne non pas le bras armé de l’État, mais… ses pieds, armés aussi. Sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=KWoI2ifgGGk

• Témoignage en BD d’un ancien « gardien de la paix », qui a dû démissionner pour garder sa raison et sa santé. Alors qu’il était entré dans la police, un peu naïvement, pour servir la justice, il est atterré par les agissements de ses collèges, et fait plusieurs rapports à sa hiérarchie, qui à partir de ce jour lui mène une vie impossible. Par Emma, dont beaucoup d’autres BD valent la lecture. Sur internet, https://emmaclit.com/2018/05/28/lhistoire-dun-gardien-de-la-paix/

• Une série pas si neuve, mais toujours d’actualité. The Shield, sept saisons, Canal+, 2002. La police de Los Angeles n’a rien à envier à celle de « Panteuil » : ici aussi, c’est inspiré d’une histoire vraie. Les « brigades d’action » protègent et exploitent dealers, macs, et autres malfrats, mais les sept saisons ont aussi le temps de s’arrêter sur les autres personnages du commissariat : un flic noir et homosexuel, un chef mexicain et carriériste, etc.

• Autre pays, mêmes mœurs : les brigades de CRS madrilènes parlent castillan, mais le rôle des « forces de l’ordre » dans la société espagnole est le même. On retrouve dans la mini-série Antidisturbios (six épisodes, Canal+, 2020) une police au service d’intérêts économiques : le premier épisode montre l’évacuation meurtrière d’un squat par une brigade, pour le plus grand profit de sociétés immobilières. On suit la vie des six membres de la brigade et l’enquête de la police des polices… qui n’échappe pas au slogan « police nationale, milice du capital ».

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