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Après la journée du 18 octobre, où va-t-on ?

25 octobre 2022 Article Politique

(Photo : manifestation du 18 octobre 2022 à Paris. Copyright : Photothèque Rouge /Martin Noda / Hans Lucas.)

La journée de grève du 18 octobre dernier pour la hausse des salaires et pour la défense du droit de grève a, en dépit des commentaires intéressés de certains médias, connu un relatif succès avec 150 rassemblements un peu partout dans le pays. Surtout pour un mouvement lancé quelques jours avant par la CGT, FO, Sud et la FSU en réponse aux réquisitions de travailleurs des raffineries annoncées par le gouvernement. La mobilisation a été plus importante que le 29 septembre dans certains secteurs – éducation, transports –, moins dans d’autres. Depuis, la CGT a appelé à deux nouvelles journées de grève et de manifestations les 27 octobre et 10 novembre prochains.

Quoi qu’il en soit, et même si la grève dans les raffineries n’est maintenue, à l’heure où nous écrivons, que sur deux sites et semble toucher à sa fin, la réponse aux provocations du gouvernement a été suffisante pour inciter ce dernier à rester circonspect. Certes, le gouvernement avait montré les dents en brandissant la menace de réquisition. Et il en avait fait tout un tintamarre médiatique destiné à faire croire à tout ce que ce pays compte de réactionnaires qu’il restait ferme. Mais, outre qu’il n’a pas vraiment mordu – il a au contraire été d’une extrême prudence avec seulement quelques travailleurs réquisitionnés –, il a dû en rabattre sur son discours.

Bien sûr, les ministres sont toujours dans la dénonciation de la CGT, des grévistes qui « prennent en otage » le pays. Mais, il y a quelques semaines encore, les ministres se succédaient pour expliquer qu’il n’était pas question d’augmenter les salaires pour ne pas alimenter l’inflation et que les travailleurs devaient se contenter de primes, là où elles étaient possibles, à chaque patron de voir… Changement de ton : le 12 octobre dernier, la Première ministre, Élisabeth Borne, a expliqué : « Toutes les entreprises qui le peuvent doivent augmenter les salaires. » Sans aller toutefois jusqu’à donner l’exemple en augmentant les salaires dans la fonction publique.

La colère est-elle prête à s’exprimer ?

C’est que, au lendemain de la journée du 18 octobre et alors que commencent les vacances de Toussaint, tout le monde est en attente. La colère des travailleurs s’exprime par de multiples canaux dans les discussions, les manifestations de soutien. Et aussi par des grèves, dispersées mais nombreuses, sur les salaires justement, même si elles ont lieu dans des endroits moins sensibles que les raffineries de pétrole.

La crainte que la grève des raffineries n’ait servi de pôle de ralliement à toutes les grèves existant dans le pays, voire ne contribue à les déclencher ailleurs, a provisoirement tempéré le discours gouvernemental. Car les ministres ont beau faire les sourds, ils ne peuvent pas ignorer la colère face à leur incapacité à faire tourner les services publics – en réalité leur efficacité à les démanteler pour dégager toujours plus d’argent pour subventionner les entreprises capitalistes et leurs actionnaires –, ignorer la volonté de revanche qui anime des travailleurs de plus en plus nombreux à être conscients que, sans eux, rien ne tourne. Le premier confinement a laissé des traces durables dans la conscience ouvrière !

Jusqu’à quel point les organisations syndicales peuvent-elles mobiliser ?

Chacun peut voir ce qu’il veut dans le fait que la CGT appelle à deux journées de grève les 27 octobre et 10 novembre. Grèves « saute-mouton », relativement éloignées les unes des autres, sans lendemain, dont le rôle serait de soulever un peu la soupape de la cocotte de la colère et effectuer un lâcher de pression ? Ou au contraire journées relativement rapprochées pour permettre à la mobilisation de prendre conscience d’elle-même et s’élargir d’une fois sur l’autre ? Le problème est que les dates choisies permettent les deux interprétations…

Alors, personne n’est dans la tête de Philippe Martinez pour connaître ses intentions. Mais, on peut tout de même se demander s’il s’agit, pour la direction de la CGT, de faire gagner les travailleurs sur les salaires et renverser la vapeur pour mettre la pression sur les patrons.

Car les appareils syndicaux poursuivent leurs objectifs propres en se servant des aspirations des travailleurs pour faire monter la pression… de façon contrôlée par eux, afin de rappeler régulièrement aux patrons qu’ils ont toujours besoin des « corps intermédiaires » que sont les organisations syndicales. Une position dont ces appareils ont, de leur côté, absolument besoin pour continuer à jouer ce rôle d’avocats des travailleurs qui leur permet de bénéficier encore d’un relatif crédit auprès d’eux. Victime actuellement de CGT-bashing de la part du gouvernement, du patronat et de la presse, la CGT peut éprouver le besoin de montrer qu’on ne peut pas se passer d’elle pour contrôler les mouvements de colère.

En tout cas, la CGT se prépare à devoir peut-être refaire cette démonstration en s’appuyant sur la colère que tout le monde connaît. Cela peut nécessiter de relancer, unifier et élargir le mouvement de grèves sur les salaires qui ont touché de nombreuses entreprises ces derniers mois, avec une accélération ces dernières semaines. À condition d’en garder le contrôle et d’être capable d’y mettre un terme quand elle l’aura décidé. Il lui faut donc prendre ses précautions par rapport à tout ce qui pourrait l’en empêcher, à savoir des travailleurs en lutte sur des objectifs qu’ils auraient choisis eux-mêmes, avec des moyens qu’ils auraient décidés eux-mêmes. Chez les cheminots, le 18 octobre, les responsables CGT expliquaient que les assemblées étaient destinées à voter ou non la reconduction de la grève, pas à discuter des revendications qui, selon eux, restent du ressort des organisations syndicales. Plusieurs militants, le plus souvent d’extrême gauche, se sont vu reprocher d’avoir posé la question des revendications en assemblée générale. Cela s’est d’ailleurs aussi produit à Sud-Rail. Or laisser dans le flou les revendications permet aux organisations syndicales de négocier ce qu’elles veulent, sans tourner le dos ouvertement aux objectifs que le mouvement s’est donné. Encore une fois, les objectifs des travailleurs et ceux des appareils syndicaux ne sont pas les mêmes et, si les travailleurs ne s’en rendent pas toujours compte, les appareils, eux, le savent très bien. Si patronat et gouvernement font un geste jugé suffisant par les appareils, ces derniers tenteront d’amorcer la décrue du mouvement qu’ils auraient contribué à lancer.

Quelles possibilités d’intervention pour les militants révolutionnaires ?

Tout dépendra du mouvement lui-même et de sa dynamique. Un mouvement limité ne permettrait sans doute pas à des militants révolutionnaires ou simplement plus combatifs de contourner le contrôle étroit mis en place par les directions syndicales. Et, toujours dans l’hypothèse d’une poussée modérée de la part des travailleurs, le fait que, si mouvement il y a, il sera piloté « d’en haut » par les directions syndicales ne faciliterait pas notre intervention. En tout cas, en 2010, le mouvement (sur les retraites) avait été organisé et dirigé de bout en bout par les dirigeants des confédérations syndicales, depuis l’élargissement jusqu’à l’extinction (voir encadré) sans que les militants d’extrême gauche aient la main [1].

Mais la situation n’est pas exactement la même qu’en 2010. Depuis, plusieurs mouvements – des Gilets jaunes à la grève des urgences dans les hôpitaux – ont éclaté et se sont installés sans que les directions syndicales y soient pour quelque chose ni qu’elles soient en situation de les éteindre. Les militants d’extrême gauche n’avaient d’ailleurs eux-mêmes fait que tenter de suivre ces mouvements. Mais il pourrait en être autrement dans celles des entreprises où ils disposent d’une certaine implantation et où ils peuvent faire en sorte que, si mouvement il y a, il soit contrôlé par les travailleurs eux-mêmes, sur des revendications décidées par ces travailleurs. Car ce serait la seule chance de pouvoir contester les directions syndicales au moment, inévitable, où elles lâcheraient tout, c’est-à-dire une fois leurs objectifs propres atteints ou tout simplement parce que, dans leur grande sagesse, elles auraient décidé en lieu et place des travailleurs qu’il était bon pour eux qu’ils s’arrêtent.

Il s’agit donc, partout où cela est possible, non seulement de discuter de la nécessité d’être nombreux aux journées annoncées, mais aussi de constituer des équipes convaincues qu’un mouvement doit être contrôlé par ceux qui le font, depuis les revendications mises en avant et qu’il s’agit de chiffrer, jusqu’à la façon dont les travailleurs s’organisent démocratiquement, au niveau de chaque entreprise, mais aussi entre elles, et jusqu’aux moyens à mettre en œuvre pour que ne soient pas conclus dans leur dos des accords dont ils ne veulent pas.

Le 24 octobre 2022, Jean-Jacques Franquier

La politique des confédérations syndicales lors du mouvement contre la réforme des retraites de 2010

En 2010, le gouvernement Sarkozy-Fillon et Parisot, la présidente d’alors du Medef, étaient passés par-dessus la tête des syndicats pour imposer une énième contre-réforme du régime des retraites. Mises à l’écart, l’ensemble des organisations syndicales avait fait front, organisant d’en haut le mouvement et son extension progressive, avec plusieurs manifestations par semaine, annoncées chaque fois à l’avance, manifestations gonflées par le fait que chacune réunissait une fois et demie la précédente. Les grèves se multipliaient et s’étendaient dans le secteur public, finissant par atteindre… les raffineries, autour desquelles le mouvement commençait à se structurer non pas contre les confédérations syndicales mais indépendamment d’elles. Patronat et gouvernement, sans céder sur les retraites, ont immédiatement proposé l’ouverture de négociations sur les retraites complémentaires, l’emploi des séniors… La CGT et la CFDT se sont engouffrées dans ces négociations, espaçant les manifestations contre les retraites et organisant, avec succès il faut bien le dire, le reflux en bon ordre du mouvement. Les travailleurs avaient perdu sur la réforme des retraites, mais les confédérations avaient regagné leur place : gouvernement et patronat ne passeraient plus par-dessus leur tête. Du moins pour un temps !


[1Voir les articles de Convergences révolutionnaires de l’époque : Les directions syndicales iront-elles jusqu’au bout ? et Le rôle et la politique des confédérations syndicales 

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