C’EST ARRIVE PRES DE CHEZ NOUS
28 septembre 1998 Éditorial des bulletins L’Étincelle
La semaine dernière, le monde apprenait avec consternation la mort d’une jeune fille originaire du Nigéria, Sémira Adamu, au cours d’une tentative d’expulsion ordonnée par les autorités belges. Sémira Adamu fuyait son pays d’origine, où l’attendait un mariage forcé avec un vieillard polygame et brutal. Elle croyait trouver asile auprès d’un de ces Etats occidentaux réputés démocratiques et prétendument soucieux des Droits de l’Homme... et de la Femme. Au lieu de cela, elle fut, comme bien d’autres, refoulée vers un camp de rétention pour étrangers.
Là, avec une remarquable ténacité, elle refusa à plusieurs reprises d’embarquer à bord de l’avion qui devait la reconduire au Nigéria. Elle essuya sans plier les coups, les menaces et les humiliations de la police. Jusqu’à mardi 22 septembre, quand les gendarmes lui appliquèrent un coussin sur le visage durant plusieurs minutes, provoquant sa mort par asphyxie. Une technique considérée comme une procédure normale par la hiérarchie policière belge, comme l’a défendu devant les caméras le ministre socialiste de l’Intérieur, Louis Tobback. C’est ce même individu, aujourd’hui démissionnaire, qu’on avait entendu déclarer publiquement : « les réfugiés se ruent ici comme des mouettes sur une décharge ».
A force d’en rajouter pour grappiller les voix de l’extrême-droite aux prochaines élections, on finit par tuer.
Cet acte épouvantable s’ajoute à la liste déjà longue des exactions commises contre des sans-papiers, dans le cadre des reconduites à la frontière. Pas seulement en Belgique : en France il est courant que les expulsés soient brutalisés, scotchés à leurs sièges, bâillonnés, voire drogués. Certains expulsés étaient d’ailleurs depuis un certain temps confiés par la France aux bons soins des gendarmes belges, dont on connaît maintenant toute la délicatesse, car les autorités françaises, sous les ordres du gouvernement actuel, renvoient désormais des immigrés clandestins à bord d’avions partant de Belgique, depuis que de nombreux commandants de bord d’Air France refusent d’assurer les expulsions.
Lors de sa campagne électorale, Lionel Jospin avait promis de mettre fin à la situation absurde des sans-papiers en les régularisant. Il profita ainsi de la sympathie suscitée par le mouvement des sans-papiers de Saint-Bernard pour faciliter son élection. Mais que sont aujourd’hui ces promesses devenues ?
La moitié environ des demandes de régularisation ont été rejetées par les préfectures. Cinquante mille étrangers, après s’être découverts, sont menacés d’expulsion et réduits à vivre dans la clandestinité. Privés des droits sociaux élémentaires, ils sont la proie d’employeurs sans scrupules, ces patrons négriers du bâtiment, de la confection ou du nettoyage, derrière lesquels se cachent, bien souvent, les intérêts des grandes entreprises. Cette situation comble de joie non seulement les trafiquants de main d’oeuvre, les exploiteurs et les marchands de sommeil, mais aussi les partisans de Le Pen, qui trouvent là un terrain idéal à la démagogie raciste.
A ces cinquante mille déboutés, les autorités expédient les arrêtés d’expulsion. Lionel Jospin a-t-il l’intention d’organiser la déportation de 50 000 personnes ? Va-t-il les rafler dans les rues, les concentrer dans des camps ? Qu’adviendra-t-il de ceux qui risquent leur vie dans leur pays d’origine, qu’ils soient Chinois, Kurdes ou Algériens ?
Les socialistes au pouvoir en Belgique s’étaient donnés pour objectifs d’expulser 15 000 personnes en 1998. Si Jospin veut en faire autant, aura-t-il recours aux services de monsieur Tobback – désormais sans emploi – qui lui enseignera l’art de bien manier le coussin ?
Il est urgent aujourd’hui de mettre un terme aux expulsions d’immigrés. Tous les sans-papiers qui luttent aujourd’hui pour une régularisation complète et définitive doivent avoir tout notre soutien. Plus de deux ans après Saint-Bernard, certains ont repris des occupations de divers sites, comme par exemple celui d’une église dans le XIe arrondissement de Paris. La solidarité des travailleurs est indispensable pour empêcher qu’il y ait, en France, d’autres Sémira Adamu assassinées.

