EN 1848 C’ETAIT la fin de l esclavage, A QUAND LA FIN DE L’EXPLOITATION ?
20 avril 1998 Éditorial des bulletins L’Étincelle
Il y a 150 ans était aboli l’esclavage dans les colonies françaises. En Martinique, en Guadeloupe ou au Sénégal, 250 000 hommes, femmes, enfants, vieillards étaient reconnus comme des êtres humains après avoir été considérés comme du bétail qu’on vend et qu’on achète dans le seul but d’exploiter sa force de travail.
On pourrait s’étonner que l’esclavage n’ait pas été aboli dès 1789. Mais ceux qui avaient pris la tête de la révolution étaient alors de bons bourgeois et de braves propriétaires qui n’entendaient pas aller jusqu’à de telles extrémités. La « déclaration des droits de l’homme et du citoyen » affirmait bien dans son article premier que « tous les hommes naissent libres et égaux en droits ». Mais le dernier article précisait à toute fin utile que « le droit de propriété est inviolable ». Or les esclaves n’étaient après tout que la propriété privée de leur maître…
En 1848 les conditions avaient un peu changé. Les révoltes d’esclaves s’étaient multipliées et le système était prêt à craquer. Et puis il y avait désormais bien d’autres possibilités de faire des affaires : la culture des betteraves à sucre remplaçait avantageusement celle de la canne, et surtout il y avait le début de la révolution industrielle qui permettait d’exploiter tout aussi bien et même mieux cette nouvelle race de prolétaires qu’étaient les ouvriers d’usines.
L’esclavage fut aboli et les propriétaires grassement indemnisés, ce qui n’empêcha pas les armées françaises de poursuivre leurs conquêtes en Afrique et en Asie, massacrant sans pitié ceux qui résistaient et appliquant aux peuples colonisés le « code de l’indigénat » qui n’en faisait certes pas des esclaves, mais pas non plus des citoyens. La législation prévoyait d’ailleurs la possibilité d’appliquer dans les colonies un système de « travail forcé » qui a quand même duré jusque en 1944…
Aujourd’hui l’esclavage semble appartenir à un passé lointain. Même si on apprend au détour d’un reportage qu’il existe encore en Inde des enfants-esclaves qui s’épuisent à enrichir quelques marchands de tapis, pratiquant leur négoce à Paris, Londres ou New-York avec tous les moyens modernes de communication : la barbarie antique en quelque sorte, mais avec fax et portables ! Des esclaves ? Il y en aurait quand même quelques dizaines de millions dans les pays du tiers monde, selon les enquêtes de l’ONU…Les autres sont des travailleurs… libres.
Une drôle de liberté quand même : libres de s’éreinter pour un salaire de misère ou libres de quitter leur famille pour tenter leur chance ailleurs, dans un pays plus riche par exemple… à condition bien entendu d’échapper aux flics de Pasqua, ou de Chevènement.
Bien sûr ici en France, le sort des travailleurs s’est vraiment amélioré depuis quelques décennies. Mais cela ne s’est pas fait tout seul non plus.
En avril 1848 l’esclavage était aboli mais deux mois plus tard, en juin, 3 000 ouvriers parisiens étaient massacrés. Ils réclamaient du pain et du travail. Depuis la classe ouvrière a obtenu des droits, des « avantages » comme disent certains. Vite repris dès qu’elle a baissé la garde, on en sait quelque chose. De même qu’on connaît les limites de notre « liberté » : si vous n’êtes pas content, vous pouvez toujours prendre la porte…
Le capitalisme avec le temps a su s’adapter, faire des concessions. L’exploitation s’est parfois atténuée. Mais elle n’a jamais été supprimée. Nous vivons toujours dans un système ou malgré tout notre sort dépend de la volonté de quelques uns, ceux qui possèdent les capitaux, les moyens de production, qui peuvent licencier ici, embaucher là, parfois provoquer une guerre pour un peu de pétrole, capables de faire l’opinion en s’achetant journaux et chaînes de télévision, capables de financer aussi quelques apprentis dictateurs lorsque cela ne marche plus… Cette classe d’hommes, celle des capitalistes, est en réalité nuisible pour toute la société.
En 1848 l’inégalité des races et l’esclavage paraissaient être des évidences « naturelles » destinées à être éternelles. Aujourd’hui on voudrait nous faire croire la même chose avec l’inégalité sociale.
Heureusement, on peut parfois se tromper !

