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Abondance de faim pour le dixième de l’humanité

mercredi 28 septembre 2022

Une nouvelle crise alimentaire a commencé, la troisième en quinze ans après celles de 2008 et de 2011. Depuis le début de la pandémie de Covid, 200 millions de personnes supplémentaires sont touchées par la sous-nutrition [1]. Et cela, sans connaitre encore précisément les évolutions liées à la guerre en Ukraine. L’Afrique est le continent le plus touché : une personne sur cinq y souffre de la faim. En l’état, il y aurait pourtant assez pour nourrir toute l’humanité. La production agro-alimentaire mondiale est telle qu’on pourrait fournir 2500 kilocalories par personne et par jour [2], soit la ration normale d’un homme adulte.

Affameurs et profiteurs

Alors d’où vient le problème ? Poutine, avec sa sale guerre, est pointé du doigt. Oui, affameur, il l’est. De l’Ukraine d’abord, où un million et demi de personnes souffrait déjà de la faim à la suite du conflit commencé en 2014 [3]. Du reste du monde ensuite, notamment des pays qui comptaient sur les 25 millions de tonnes de céréales, dont 7 de blé, encore stockées en Ukraine au début de la guerre. Mais il est loin d’être le seul.

Les affameurs sont aussi ailleurs. Les stocks mondiaux de blé avoisinent les 300 millions de tonnes. Ils se trouvent pour partie en Chine. Mais ils sont aussi dans les vieilles puissances agricoles que sont les États-Unis et la France où les stocks de fin de campagne, c’est-à-dire avant que ne rentrent les moissons de l’année, tournent autour de 17 millions et 2,5 millions de tonnes respectivement.

Ces niveaux sont plus bas que d’habitude. C’est qu’ils ont été mis à contribution. Pour les marchands français, l’occasion était trop belle de reprendre sur les marchés d’Afrique et du Moyen-Orient les parts qu’ils avaient perdues ces dernières années au profit des marchands ukrainiens et russes. La presse spécialisée se réjouit ainsi que la « France pulvérise ses records d’exportation de blé » [4] – la guerre ne fait pas que des malheureux ! – et cite la longue liste des pays clients qui – pur hasard ? – correspond à peu de choses près aux frontières de l’ancien empire colonial : Algérie, Maroc, Afrique subsaharienne…

L’opportunité que représente cette guerre pour certains est d’autant plus grande que le prix des céréales s’est envolé depuis le début de l’invasion. Celui du blé a bondi de 50 % en trois mois. Et alors même qu’il n’y a aucun problème de disponibilité, l’envolée des prix met une partie croissante de la population mondiale dans l’incapacité de se procurer de quoi manger. Voilà la vraie pénurie de cette société capitaliste : pas une pénurie de nourriture, mais une pénurie de personnes ayant les moyens d’en acheter.

La flambée des prix tient en partie à la fièvre spéculative du début du conflit. Sentant la bonne affaire, les boursicoteurs, à commencer par les grandes banques, se sont rués sur les marchés agricoles au point d’en faire monter les cours. Deux des principaux fonds d’investissement spécialisés dans la question ont récolté, de janvier à avril, six fois plus de dollars que ce qu’ils avaient reçu sur tout 2021.

Mais les champions toutes catégories ne sont pas les spéculateurs d’un jour. Ce sont les habitués du marché, les quatre plus gros négociants agricoles du monde, ADM, Bunge, Cargill et Louis-Dreyfus que l’on abrège en « ABCD ». Ils se partagent 80 % du marché mondial des céréales, stockant et transportant aussi bien celles de Russie (même par temps de guerre) que celles venant d’autres régions du monde. Leurs profits en 2021, dix milliards de dollars, avaient déjà explosé et les premiers résultats de 2022 sont du même ordre. Ceux de Cargill, le plus gros des quatre, étaient de cinq milliards de dollars l’an dernier, soit un milliard de plus qu’en 2008, date du précédent record… et d’une autre crise alimentaire.

Exporter son agriculture et mourir de faim

Accumulation de richesses d’un côté, accumulation de famines de l’autre. Dépendant des marchés internationaux pour leur alimentation, les populations d’Afrique et du Moyen-Orient font les frais de la hausse des prix, portée, dès avant la guerre en Ukraine, par la flambée du cours de l’énergie et du fret maritime.

Pourtant, on retrouve dans ces régions de gros exportateurs agricoles. Mais, trace persistante de la colonisation, ces exportations viennent de monocultures venant abonder le marché mondial en produits « exotiques » (café et cacao en Côte d’Ivoire, arachide au Sénégal, agrumes en Égypte) ou en matières premières non-alimentaires (caoutchouc en Côte d’Ivoire, coton au Mali). Dans la théorie, ces exportations – ainsi que celles de pétrole ou de minerai – doivent permettre aux pays d’obtenir la nourriture qui leur manque, sauf quand les prix s’envolent ou bien quand ceux des produits des monocultures s’effondrent.

Tout ceci, c’est de la théorie. Dans la pratique, l’alimentation de l’Afrique est soumise à un marché mondial dans l’ordre de priorité duquel elle apparait en dernière position. À côté des monocultures subsistent des petites exploitations familiales dites « vivrières », qui font vivre plus qu’elles-mêmes, une partie de leur production étant vendue localement ou bien dans les villes du continent [5]. Mais cette production ne satisfait pas l’ensemble des besoins, notamment en blé, en riz ou en viande, d’où le recours aux importations.

Depuis les indépendances, le thème de « l’autosuffisance alimentaire » revient périodiquement, tantôt porté par des gouvernements nationalistes, tantôt par de grandes agences internationales. Même les géants de la chimie agricole et des semences (Bayer-Monsanto, Syngenta, sans oublier le français Limagrain) brandissent cet étendard dans leur conquête des marchés africains.

Les couches populaires des gros pays producteurs de denrées alimentaires pourraient témoigner combien l’autosuffisance ne résout pas la question de la faim. Dès avant la pandémie, l’Argentine, en tête des classements d’autosuffisance, troisième producteur et premier exportateur de soja au monde, connaissait une augmentation de la sous-alimentation. Le soja argentin est exporté vers des marchés où il se vendra mieux, en Europe et, fait nouveau, en Chine, où, dans les deux cas, il nourrit les animaux.

Soit dit en passant, cela nourrit chez certains une critique non sans arrière-goût raciste à l’encontre de cette dernière, premier importateur mondial de produits agricoles, accusée de nous priver du contenu de nos assiettes. Le régime alimentaire en Chine, derrière bien des disparités selon les classes sociales, comprend une quantité croissante de viande consommée par habitant et mobilise donc d’autant plus de végétaux. Mais au fond, il ne fait que se rapprocher du régime très carné qui s’est développé aux États-Unis et en Europe avant et après la Deuxième Guerre mondiale. Cela s’était fait à l’époque avec l’appui des magnats de l’agro-alimentaire dont les quantités de blé, de maïs, etc. ne trouvaient plus à se vendre et serviraient donc à nourrir des animaux qui pourraient, eux, être vendus. Aujourd’hui, dans ces régions, alors que la faim existe et progresse, vaches, porcs et poulets sont engraissés avec des plantes qu’on leur donne, on se met même à nourrir les voitures avec du maïs ou du colza.

« Chaque progrès de l’agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l’art d’exploiter le travailleur, mais encore dans l’art de dépouiller le sol. » Il y a cent cinquante ans que dans Le Capital, Karl Marx stigmatisait les dégâts causés par une agriculture dont le développement n’est conditionné que par la faim des capitaux. Nous avons sous nos yeux un troisième type « d’art » dont le capitalisme a le secret : celui de gaver des marchés solvables déjà à satiété et de maintenir dans la sous-nutrition le dixième de l’humanité.

15 septembre 2022, Bastien Thomas


[1« Sous-alimentation : près d’une personne sur dix souffre de la faim dans le monde, un chiffre en forte hausse depuis deux ans », Le Monde, 6 juillet 2022.

[2Source : Cartes sur tables. Dix mythes à déconstruire sur les causes de la crise alimentaire mondiale, rapport de l’ONG Oxfam. Ce calcul tient compte de l’utilisation non-alimentaire des végétaux (alimentation animale, agrocarburants) et des pertes. Il s’agit de la production agro-alimentaire telle qu’elle est, avec ses absurdités et ses contradictions.

[4« La France pulvérise ses records d’exportation de blé », La France agricole, 30 août 2022.

[5Dans les capitales d’Afrique de l’Ouest, les besoins sont couverts aux deux tiers par la production nationale, et à un tiers par les importations.

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