Où vont les États-Unis ?
lundi 26 octobre 2020
À l’heure où nous écrivons ces lignes, la campagne américaine est toujours en cours. Même si sondages et médias donnent un net avantage à Joe Biden, il faut garder en tête que les mêmes donnaient Hillary Clinton élue à la précédente élection. Nous nous garderons donc bien de faire un pronostic, mais on peut déjà dire que même si Donald Trump est battu, les séquelles de sa présidence ne disparaîtront pas du paysage politique de sitôt. En à peine quatre ans, l’extrême droite nationaliste a non seulement fait la conquête du Parti républicain, mais a aussi élargi et renforcé son influence dans une fraction importante de la population. Dans son sillage, des milices paramilitaires, se revendiquant parfois explicitement du fascisme, se sont organisées et apparaissent désormais au grand jour, avec dans bien des endroits la bienveillance, voire la complicité des polices locales. Celles-ci sont justement devenues un des symboles des tensions qui traversent le pays.
Le scandale récurrent des meurtres racistes de jeunes Noirs américains par des policiers a été le déclencheur de la réémergence du mouvement noir américain incarné par le slogan Black Lives Matter (Les vies noires comptent). Ce mouvement anti-raciste à une échelle de masse est évidemment un acquis important, mais il reste lui-même empêtré dans des contradictions de classe qui sont apparues de plus en plus clairement depuis l’élection de Barack Obama dont le mandat a mis en lumière la participation de la nouvelle bourgeoisie noire à l’ordre social.
La période Obama, dont Biden est l’héritier adoubé, a aussi été celle où a émergé une aile gauche, se disant socialiste, au sein et à côté du Parti démocrate. Cette aile gauche a su capter la colère ou l’enthousiasme d’une partie importante de la jeunesse urbaine en voie de déclassement. Mais en dépit de son radicalisme de parole, cette gauche socialiste a choisi de s’incliner systématiquement face à l’appareil démocrate. Reste la question de savoir comment réagiront les millions de personnes qui se sont déjà mobilisées ces dernières années, soit face à une présidence Biden qui promet de ne rien changer de l’ordre social, soit face à un Trump, élu ou non, qui continuera d’incarner une extrême droite de plus en plus menaçante.
L’intégration d’une petite élite noire au sein des structures de pouvoir et la politique du Parti démocrate
Années 1950-70
Le mouvement de lutte pour les droits civiques et le Black Power permirent de faire émerger au cours des décennies 1950-70, les revendications de la population noire américaine : non seulement la fin de la ségrégation dans les États du sud, mais aussi l’exigence d’une égalité réelle, économique, sociale et politique. Les manifestations de masse puis les violentes émeutes qui avaient balayé les quartiers noirs des grandes villes furent comprises comme un avertissement par une partie de la bourgeoisie américaine. Tout en réprimant violemment le mouvement des Black Panthers, il devenait urgent de trouver des relais au sein de la population noire pour canaliser la révolte.
Ainsi que le constatait le président républicain Richard Nixon, il fallait accepter de céder une « part du gâteau » pour que le festin continue. Ce fut pourtant le Parti démocrate qui se chargea de dresser un couvert supplémentaire pour les nouveaux venus. Le moment semblait propice. En effet, à la fin des années 1960, la répression croissante marquée par l’assassinat ou l’arrestation de nombreux militants révolutionnaires noirs, entraîna une démoralisation importante d’une partie des cadres du mouvement. Ceux-ci envisagèrent de modérer leur objectif en se consacrant à la prise du pouvoir local là où les Noirs étaient majoritaires. L’élection de Carl Stoke à la mairie de Cleveland (Ohio) en 1967, avec l’appui de la direction nationale du Parti démocrate fut le point de départ. Au cours des deux décennies suivantes, de nombreuses autres grandes villes, comme Los Angeles, Atlanta, Baltimore, Philadelphie, Cleveland, Chicago, Newark, etc. portèrent à leur tête des dirigeants noirs, la plupart issus des organisations du Black Power.
Années 1980
Les élections de ces candidats noirs coïncidèrent également avec la désindustrialisaton massive des années 1980, qui toucha de plein fouet le prolétariat noir des grandes villes et entraîna la fuite massive des classes moyennes blanches vers les banlieues. Les nouveaux élus noirs récupérèrent la gestion de villes ruinées et paupérisées. Ils obtinrent la création de nombreux postes dans les services publics, base d’importants réseaux clientélistes qui expliquent aujourd’hui encore la mainmise de ces politiciens noirs sur « leur » communauté.
Parallèlement à cette institutionnalisation croissante, le centre de gravité des élus noirs démocrates bascula de plus en plus nettement de la gauche vers la droite. Dès 1980, Charles Hamilton, ancien membre du Black Panthers Party et théoricien du Black Power appelait les élus noirs à « déracialiser » leur discours pour ne pas effaroucher les électeurs blancs, pendant que d’anciens compagnons de Martin Luther King ou Malcom X appelaient à voter Reagan, tel Jesse Jackson qui encouragea ses amis à « passer du combat des droits civiques au combat pour le fric »… Cela dit, la classe moyenne noire, même si elle s’était considérablement élargie depuis des années (six millions de familles environ actuellement), restait toujours très minoritaire. La majorité de la population noire reste encore aujourd’hui composée de pauvres, dont la situation, loin de s’améliorer au fur et à mesure de l’intégration des élites noires, n’a cessé de se détériorer.

Sous le mandat d’Obama
Le mandat de Barack Obama entre 2008 et 2016 illustra de manière frappante ce décalage entre les discours apaisés sur l’Amérique post-raciale et le monde d’injustice vécu par des millions de Noirs américains : chômage de masse, réclusion dans les quartiers pauvres des grandes villes, trafic de drogue et criminalité galopante. Face à cela, une répression continue qui, sous prétexte de cibler les délinquants, conduisit à une incarcération de masse des jeunes hommes noirs de ces quartiers, et à des exécutions sommaires répétées, alors même qu’une fraction de l’appareil du pouvoir politique, militaire, policier et partiellement économique était aux mains des élites noires.
La naissance du mouvement Black Lives Matter
L’impuissance revendiquée de Barack Obama et ses alliés face à cette situation, conduisit à l’émergence du mouvement Black Lives Matter, mouvement de masse antiraciste, apparu au cours des émeutes d’août 2014 à Ferguson, banlieue noire de Saint-Louis dirigée par une administration et une police blanche.
Depuis cette date, il ne s’est pas passé une année sans que des émeutes et des manifestations n’éclatent dans les grandes villes américaines du fait du meurtre de jeunes Noirs par les policiers. Ces mobilisations ont permis à des millions d’Américains, noirs en grande partie, mais pas seulement, de s’organiser et de réfléchir aux problèmes politiques, et elles ont clairement contribué à la mise en cause du Parti démocrate lui-même. Jusqu’à un certain point.
Chaque fois, les réponses des élus noirs ont été de déplorer les excès des manifestants, quand ils ne les insultaient pas carrément, comme Obama qualifiant les manifestants de voyous. Récemment encore, après les émeutes qui ont suivi la mort de George Floyd en 2020, Keisha Lance Bottoms, maire d’Atlanta, « La Mecque noire » des États-Unis dont les universités se vantent de « former les leaders noirs de demain », se retrouvait à implorer en pure perte les manifestants de « rentrer chez eux ». Précisant, au cas où le message ne serait pas clair : « Si vous voulez du changement en Amérique, inscrivez-vous sur les listes électorales. » Déclaration qui ne manque pas de sel, quand on sait que la guerre contre les pauvres prive des millions d’électeurs noirs de leur droit de vote du fait de très lourdes condamnations pour de petits délits.
L’autre difficulté du mouvement noir actuellement est qu’il reste largement sous tutelle démocrate. Plus généralement, dans un contexte de crise sociale généralisée et de montée phénoménale du chômage, nombre d’activistes et militants de BLM ont fini par accepter de se transformer en militants professionnels pour le compte de la nébuleuse des associations et ONG liées au Parti démocrate.
Le discrédit du Parti démocrate et les improbables héritiers de Karl Kautsky…
Le Parti démocrate est ressorti profondément discrédité et ébranlé de l’ère Obama. Le désastre des élections de 2016 en fut un témoignage éloquent.
Tout cela aurait pu profiter à l’aile gauche, socialiste, du Parti démocrate. La crise économique de 2008 et Occupy Wall Street, furent l’occasion de réapparaître pour le mouvement socialiste aux États-Unis après presque un siècle d’éclipse. Les deux campagnes présidentielles de Bernie Sanders confirmèrent le phénomène en permettant à DSA (Democrat socialists of America), l’aile gauche du Parti démocrate, de gonfler très rapidement ses effectifs, passant en à peine six ans de 3 000 adhérents, souvent âgés et démoralisés, à 60 000 militants revendiqués.
Certes, ces adhésions concernaient surtout la petite bourgeoisie blanche, les jeunes salariés diplômés des mégalopoles de la côte ouest et de la côte est, entrés dans la vie active criblés de dettes à cause de prêts étudiants. Mais l’influence et le rayonnement de DSA et de la fraction parlementaire de la gauche démocrate aurait pu s’étendre au-delà de ces seules catégories, à la faveur des multiples contestations qui ébranlaient le pays. S’ils ne l’ont pas fait, c’est avant tout parce que leur direction, – se revendiquant du marxisme dans sa forme « kautskyste » (celui d’avant 1914), c’est-à-dire oscillant entre réforme et révolution – n’a jamais envisagé sérieusement de couper les ponts avec le Parti démocrate.
En dépit de la phraséologie parfois très radicale de DSA – la jeune sénatrice Alexandra Occasio-Cortez, la figure de proue du mouvement, n’hésitant jamais en meeting à se revendiquer révolutionnaire et anti-impérialiste, ce qui pour le coup contraste nettement avec Biden – la gauche socialiste n’a jamais cherché à organiser les travailleurs, pas plus qu’à s’implanter dans la population noire. Son attitude générale se borne à « soutenir » de loin les représentants autoproclamés des uns ou des autres, c’est-à-dire les bureaucrates syndicaux ou les candidats noirs aux élections.
Cette forme de frilosité politique et militante s’est fatalement retrouvée dans la question électorale. En effet, si en 2016, lors de la première présidentielle de Sanders, la gauche socialiste pouvait profiter d’une situation relativement favorable pour faire campagne, en profitant du rejet du statu quo, et de l’aspect antisystème que Sanders pouvait incarner, en 2019, la situation était tout autre. Le centre démocrate, et notamment les élus noirs, se livra à un véritable tir de barrage contre la candidature Sanders, lui barrant définitivement la route en mobilisant toutes les ressources du parti contre lui. D’autre part, en 2016, une partie importante de l’électorat ouvrier blanc avait hésité entre les deux candidats antisystème, Sanders ou Trump, avant de se rallier au dernier en lice. Quatre ans après, il était trop tard pour Sanders.
Joe Biden : l’héritier d’Obama
Fils d’ouvrier d’usine, mais devenu millionnaire, il ne pouvait y avoir de meilleur représentant du centre démocrate que Joe Biden. Sénateur du Delaware à partir de 1973, c’est largement grâce à lui que cet « État-entreprise » est devenu le plus vaste paradis fiscal intérieur américain. Ce lobbyiste stipendié des banques, va-t-en-guerre ayant voté pour toutes les interventions militaires, le Patriot Act, le soutien à Israël, les lois anti-pauvres, etc., avait toutes les qualités nécessaires pour devenir vice-président d’Obama en 2008, au moment où celui-ci s’apprêtait à renflouer le secteur bancaire à grands coups de milliards.
Bernie Sanders : le bon perdant
Candidat antisystème autoproclamé, Bernie Sanders, sénateur du Vermont, est l’anti-Biden : ancien militant socialiste, devenu sénateur indépendant socialiste, il s’est illustré en votant quasi systématiquement contre les interventions militaires extérieures, le soutien aux dictatures étrangères, et pour la régulation de la finance. Candidat par hasard en 2016, il mena grâce aux activistes de DSA une excellente campagne, qui lui permit de remporter la victoire aux primaires démocrates avec 46 % des délégués contre 39 % pour Hillary Clinton. Celle-ci emporta le morceau frauduleusement par le vote des « super-délégués », les leaders du Parti démocrate, qui peuvent ajouter leurs voix directement ! En dépit du fait qu’il s’agissait d’un abus manifeste, Sanders resta fidèle au Parti démocrate et soutint sans protester la candidature de Clinton.
Trump et l’extrême droite

Apparemment obtenue par surprise en 2016, la victoire de Donald Trump n’était pourtant pas le fruit du hasard. Comme autant de mauvaises fées, de nombreux réseaux de la droite et de l’extrême droite américaines se réunirent autour de son berceau pour permettre sa candidature : milliardaires « libertariens », comme les frères Koch, des magnats du pétrole, finançant depuis des décennies la droite ultraconservatrice ; militants de l’alt-right, l’extrême droite nationaliste et raciste, qui, quoique non regroupée dans un parti politique, est très organisée et influente sur les réseaux sociaux d’où elle inonde le pays de sa propagande réactionnaire ; militants du Tea Party, ce courant populiste apparu après la crise de 2008, et bien sûr les fidèles des Églises évangéliques, ultraconservatrices, soutenant fanatiquement Israël en raison de leur vision millénariste.
Donald Trump, bien que n’appartenant à l’origine à aucun de ces groupes, en est donc à la fois le produit et le chef d’orchestre. À travers la théorie conspirationniste QAnon, le trumpisme s’est même forgé une idéologie de secte, interprétant chacune des bévues, maladresse ou provocation du leader, comme une preuve supplémentaire d’un complot de « l’État profond » – c’est-à-dire ici des services secrets censés agir de manière autonome pour le compte d’une secte pédophile sataniste – contre une Amérique blanche menacée dans son existence même.
Si ces groupes formaient dès cette époque le socle réel de l’influence de Trump, il lui fallait aussi gagner le soutien d’une large fraction des classes populaires. Ce fut en bonne partie grâce à l’abstention ou aux votes favorables des anciens bastions ouvriers du Nord et du Midwest traditionnellement démocrates, que Trump fut élu en 2016. Le long cortège des fermetures d’usines et des suppressions de postes de l’ère Obama avait fait son œuvre de démoralisation. Quant aux États du Sud, où se trouve désormais une bonne part de la base industrielle américaine, les syndicats comme le Parti démocrate n’y étaient que très peu implantés à l’époque, et pas plus en 2020.
Aujourd’hui, à la veille des élections présidentielles, il est difficile de savoir si Trump sera capable de renouveler son exploit. La crise sanitaire et économique est passée par là, occasionnant près de 210 000 morts et 23,1 millions de chômeurs en quelques mois. Pour autant, même si Trump perdait les élections, le noyau dur de ses partisans lui resterait fanatiquement acquis. Une partie d’entre eux, près de 10 000 personnes selon les médias, se prépare même activement au « Boogaloo », le soulèvement armé qui devrait « balayer les élites corrompues de Washington et les minorités raciales qui les soutiennent ». Si ces groupes n’ont sûrement pas les moyens de réaliser leurs ambitions pour le moment, ils n’en constituent pas moins une base, encore marginale, mais suffisante pour intimider physiquement, voire assassiner les opposants, comme ils l’ont déjà fait à plusieurs reprises, avec parfois la complicité passive des forces de police. L’existence de ces milices d’extrême droite armées, auxquelles Trump envoie régulièrement des signaux, est de ce point de vue aussi particulièrement inquiétante pour la suite. Que le prochain président s’appelle Biden ou Trump, celles-ci sont décidées à peser dans la vie politique.
Cela dit, la puissante vague de manifestations de rue dans toutes les villes des États-Unis au printemps dernier, en plein confinement, rassemblant la jeunesse de toutes origines contre les violences policières, tout comme ses aspirations révolutionnaires, nous donnent des raisons d’être optimistes. Les braises de la lutte de classe ne sont pas éteintes aux États-Unis.
24 octobre 2020, Herman Kruse