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Vers un « État-providence » ? Ou l’État secouriste du grand capital ?

lundi 4 mai 2020

Augmentation des dépenses publiques, nouvelles prises de participations publiques dans les entreprises, voire nationalisations… L’État intervient massivement pour subventionner les capitalistes à coups de centaines de milliards d’euros d’argent public. Au point que certains commentateurs veulent y voir un « retour de l’État-providence » et la fin du « libéralisme économique ». Quelques-uns pour l’approuver, comme Alain Frachon dans une tribune du Monde intitulée « Dans les pays occidentaux, la lutte contre le Covid-19 nous tire à gauche », d’autres pour feindre de le déplorer, comme Ghislaine Ottenheimer dans une tribune du magazine Challenges, regrettant la disparition du Macron de 2017, « l’homme politique à part ». Comme si Macron avait été différent, lui qui n’a fait que poursuivre l’offensive anti-ouvrière des gouvernements précédents !

Mais, si l’État se montre providentiel aujourd’hui, c’est uniquement pour les capitalistes, plus précisément ses propres capitalistes. Dans tous les pays développés, les États ont eu une politique similaire – mais chacun selon ses moyens pour tenter de figer l’état de « son » économie en espérant que l’arrêt ne durera pas trop longtemps, que les dégâts ne seront pas irréparables. En dehors des institutions où ils n’avaient pas le choix – comme la BCE où les bourgeoisies européennes rivales sont bien obligées de s’entendre sur une politique commune –, les différents États se sont détournés de réactions concertées et se sont quasi exclusivement occupés de leurs bourgeoisies nationales. Pour leur offrir une assistance gratuite et les préparer à être les mieux placées possible pour l’éventuelle course de vitesse, si jamais la reprise économique voulait bien être au rendez-vous du déconfinement. Les préparer à la concurrence à laquelle elles devraient alors se livrer. Et ce sera encore une fois aux travailleurs et aux classes populaires que les États chercheront à faire payer la note.

Un air de déjà entendu en 2008

Pendant la crise des subprimes de 2008, la récession mondiale avait déjà poussé les États impérialistes, en Europe et aux États-Unis, à organiser l’un des plus grands sauvetages des banques de notre histoire. L’État français est monté jusqu’à 20 % du capital des Caisses d’épargne-Banque populaire, l’État allemand a racheté 25 % de la Commerzbank et l’État américain a racheté 36 % de Citigroup… tandis que Northern Rock était nationalisé au Royaume-Uni. Outre l’investissement dans les établissements bancaires, les États de l’Union européenne avaient également rehaussé les montants des prêts et subventions qui pouvaient être accordés aux entreprises. Pour arroser tranquillement le patronat avec l’argent public, il a fallu le gronder un peu : François Fillon a fait mine de vouloir imposer un encadrement des salaires des grands patrons, menace vite abandonnée et remplacée par de simples recommandations. Autant de mesures qui, déjà à l’époque, faisaient annoncer aux éditorialistes le retour à un prétendu « État-providence ». Comme si l’État avait cessé durant un temps d’être présent aux côtés des patrons ! Ainsi François Lenglet, à l’époque rédacteur en chef de La Tribune titrait « Ci-gît le libéralisme, 1979-2008 ». Joseph E. Stiglitz, lauréat du prix Nobel d’économie en 2001, s’était fendu d’une tribune dans Les Échos annonçant « la fin du néolibéralisme ». Mais, pour les travailleurs, la « nouvelle période » a surtout consisté en licenciements et fermetures d’usines, en chômage pour les uns et intensification du travail pour les autres, auxquels se sont ajoutées les coupes dans les services publics.

De l’énorme manne publique à l’explosion de la dette

Les dépenses publiques pour sauver les banques, les nombreux cadeaux au patronat dans le cadre desdits plans de relance, la hausse du chômage et la chute des rentrées fiscales liée à la baisse d’activité ainsi que les taux d’intérêts élevées ont mécaniquement creusé les déficits budgétaires et fait exploser les dettes des États. En France, la dette est passée de 65 % du PIB à la mi-2008 (1 294 milliards d’euros) à 95 % en septembre 2014 (plus de 2 000 milliards d’euros). Elle n’a cessé d’augmenter depuis – mais plus lentement – atteignant, en septembre 2019, le montant de 2 415 milliards, soit 100 % du PIB.

Partout dans le monde, les mêmes causes ont entraîné les mêmes effets, les dettes publiques ont explosé, poussant même la Grèce au bord de la faillite en 2015. Bien que des dettes importantes ne représentent pas forcément le même handicap selon les pays – celle des États-Unis a dépassé les 10 000 milliards de dollars avant 2008 –, elles ont partout été le prétexte avancé pour accentuer les politiques d’austérité appliquées à la population et dans les services publics, ainsi que les cadeaux pour le patronat. Diminution des impôts sur les sociétés (de 30 % à 22 % en moyenne entre 2008 et 2018 au sein des pays de l’OCDE d’après l’Institut des politiques publiques), suppression de taxes pour les entreprises, démantèlement des services publics, baisses des cotisations sociales, facilitations des licenciements, assouplissement des 35 heures, réduction des allocations chômage, le tout accompagné par la hausse des taxes (CSG et TVA) et impôts locaux touchant les ménages et d’une explosion du chômage, entraîné par les plans de licenciements et fermetures d’entreprises (une réorganisation/concentration du capital habituelle en temps de crise).

Crise du Covid-19 : où vont les dépenses publiques ?

Avec la crise du Covid-19, le prétendu « virage à gauche » entrevu par Alain Frachon vise encore une fois à maintenir à flot les capitalistes dont non seulement les profits sont écornés, mais la survie est menacée par la quasi mise à l’arrêt de la production et le considérable ralentissement des échanges, les deux phénomènes s’entretenant mutuellement. Les budgets débloqués pour les classes populaires dans la loi de finances rectificative de 2020 votée le 17 avril 2020 sont inférieurs à 10 milliards d’euros : seulement 8 milliards seront consacrés à l’hôpital public (4 milliards pour les équipements, 4 milliards pour les primes aux soignants), environ 300 millions sont prévus pour les primes pour certains fonctionnaires et 900 millions pour les aides aux plus démunis… des clopinettes en comparaison des 100 milliards d’aides directes aux entreprises.

20 milliards seront d’ailleurs consacrés à de potentielles prises de participation de l’État dans les entreprises en difficultés, voire pour de possibles nationalisations. Ces dernières ne seraient évidemment pas des confiscations, mais se feraient par le biais de prises de participations majoritaires de la part de l’État, avec la bénédiction des actionnaires dont il rachèterait les parts en échange de liquidités sonnantes et trébuchantes. Encore une fois, il s’agirait de socialiser les pertes pour ensuite reprivatiser les profits, comme l’État français l’a fait à plusieurs reprises ou, plus récemment, comme l’a fait Obama aux États-Unis en nationalisant General Motors au bord de la faillite en 2009, prenant en charge les fermetures d’usines et les licenciements au frais de l’État américain pour, au final, liquider toutes ses parts en 2013, une fois GM redevenu rentable pour les capitalistes.

Ces dépenses publiques ne sont d’ailleurs pas une spécificité française : le FMI estime à environ 3 300 milliards de dépenses directes et 1 800 milliards de prêts et soutiens aux entreprises l’enveloppe globale débloquée par les États dans le monde entier. Autant d’argent pour la prise en charge du chômage partiel, les fonds de solidarité, les exonérations fiscales : aujourd’hui, comme en 2008, ce sont autant de dépenses qui vont creuser les déficits et qu’il s’agira, pour les gouvernements, de s’efforcer de faire payer aux classes populaires.

Comment les États aident les capitalistes à préparer leur déconfinement

En France, le patronat est également à la manœuvre pour faire peser ses pertes sur les salariés, aidé en cela par les fameuses ordonnances sur l’état d’urgence sanitaire, à travers lesquelles il peut imposer la prise de congés payés et de RTT, déroger à la règlementation sur le temps de travail, etc. Des ordonnances dont la durée d’application ne sont d’ailleurs pas délimitées dans le temps et qui ne s’arrêteront pas à la fin du confinement.

Mais ça ne suffit pas. Geoffroy Roux de Bézieux, président du Medef, dans son interview au Figaro du 11 avril, a déclaré : « La reprise c’est maintenant ! ». Il en a également profité pour proposer au gouvernement son plan pour le patronat et les salariés : « baisse des impôts de production » et réflexion sur « [le] temps de travail, [les] jours fériés et [les] congés payés pour accompagner la reprise ». Tout en n’oubliant pas de saluer « le comportement des acteurs économiques et des partenaires sociaux [qui] est à la hauteur des enjeux ». À nous de travailler encore davantage tout en nous serrant (encore) la ceinture pour compenser les pertes des actionnaires, et merci à l’État et aux directions syndicales pour les services rendus.

Voilà tout le programme !

Ici comme partout à travers le monde, le message a été reçu par le gouvernement et la reprise du travail s’organise. En France, l’annonce du début du déconfinement le 11 mai a débloqué la relance progressive d’une certaine activité économique (quelques entreprises n’avaient d’ailleurs pas attendu cette annonce) et tous les moyens sont mobilisés pour pouvoir l’assurer : annonce de la volonté de ré-ouvrir les écoles pour garder les enfants des salariés, développement des plans de transports à la RATP et à la SNCF pour permettre les déplacements vers les lieux de travail, transformation des congés pour garde d’enfants en chômage partiel moins rémunéré à partir du 1er mai…


Dans l’industrie aéronautique,
la paralysie des transports aériens a entraîné des annulations ou des reports de livraisons auxquelles s’ajoutent les risques de faillite de certaines compagnies ayant des commandes en cours. Tout porte les capitalistes à croire que le marché de l’aéronautique, florissant avant la récession actuelle et constituant même un des moteurs de l’économie, va considérablement se restreindre : avec la baisse qu’ils préfèrent prévoir du trafic aérien, les lignes occupées par les compagnies qui feraient faillite ne seraient reprises par personne et le parc d’avions « d’occasion » risquerait de gonfler considérablement. Une conséquence habituelle des crises – et nous sommes d’ores et déjà en crise –, où les outils de production sont rendus inutiles et abandonnés. En tout cas, si ce n’est pas certain, les capitalistes s’y préparent, et ce ne serait pas vraiment un climat propice à la production massive d’avions neufs…

Pour y faire face, les industriels prennent donc les devants. Boeing, déjà fragilisé en fin d’année 2019 par le crash de deux avions 737 max, s’était vu voler la première place au profit d’Airbus. Pour éviter que la situation dégradée ne profite davantage à son concurrent en meilleure position, Boeing cherche à réduire les coûts à travers un plan de départs volontaires et de licenciements secs qui concernera 16 000 salariés.

Même scénario du côté des transporteurs. Si l’interruption de l’activité dure pendant quelques mois encore, les compagnies sans soutien national, comme Volotea ou Easyjet, pourraient rapidement faire faillite, sauf pour les plus solides d’entre elles. Ryanair, par exemple, aurait une trésorerie lui permettant de tenir de cinq à six mois. Air France-KLM a vu la sienne fondre en quelques semaines. Mais elle peut compter sur le soutien des États français et néerlandais, tous deux actionnaires de la compagnie, qui l’ont approvisionnée de sept milliards d’euros sous la forme d’un prêt garanti de quatre milliards d’euros et d’un prêt direct de trois milliards d’euros, ce dernier pouvant à terme se transformer en achat d’actions. De quoi préparer la reprise, avec comme optique la récupération des parts de marché laissées par les compagnies qui ne survivraient pas. Préparer la reprise en étant plus solide que les autres, cela signifie financer une « restructuration » : diminution de l’activité de court-courrier (moins rentable) et mutualisation de services administratifs sont déjà prévues, et se traduisent là-encore par des suppressions de postes. Chez les concurrents, les licenciements pleuvent d’ailleurs déjà : 12 000 salariés en moins chez British Airways, 3 000 chez Ryanair et la liste est loin d’être exhaustive…

Dans l’automobile, la crise pèse également : « 25 % de réduction du marché cette année » d’après PSA. Si ce chiffre reste à prouver, car les ventes des mois de mars et avril ont peut-être été simplement repoussées, il est tout à fait possible que l’achat de voitures ne soit pas une priorité pour les ménages lors du déconfinement et que le marché automobile subisse une importante baisse. Ce qui comptera alors pour les constructeurs, c’est que ce ne soit pas les concurrents qui prennent leurs parts de marché pour peu qu’ils aient su se positionner avant eux (stocks, relance des chaînes de production, etc.). Carlos Tavares s’est donc fendu d’une lettre à Édouard Philippe pour pousser l’État à la réouverture des concessionnaires. Ce sera chose faite le 11 mai. En effet, PSA, qui possède déjà autour de 715 000 voitures en stock dans le monde, souhaiterait pouvoir les écouler pour reprendre la production au plus vite, en tout cas pas après celle de de Toyota et autres Renault, si possible avant. Renault, de son côté, a réclamé et obtenu cinq milliards d’aides pour repartir d’un bon pied et poursuivre sur la lancée de ses bénéfices record de 2018.

Les aides reçues par Renault et Air France – entre autres – de la part de l’État français, n’ont absolument pas pour but de maintenir les emplois mais plutôt de financer les restructurations et donc les licenciements. Seules les entreprises les plus fortes, ou celles qui auront été les mieux soutenues par les États, sortiront gagnantes de cette jungle – mais toujours au détriment de salariés.

Ne compter que sur nos propres forces

Du côté des travailleurs, en revanche, rien à attendre de l’État. « Libéralisme » ou « interventionnisme », loin d’être deux politiques antagonistes, ne sont en réalité que des adaptations aux circonstances d’une politique exclusivement au service des intérêts capitalistes. En tout cas, quelle que soit la politique mise en œuvre, cela se traduit par la mise en concurrence des travailleurs, l’« assouplissement » du droit du travail pour mieux les exploiter, l’attaque des services publics, la réduction des impôts et cotisations des entreprises et des riches, la privatisation des profits, et, de l’autre côté, un flux continu d’argent public en direction des entreprises.

Les politiciens qui réclament « plus d’État » – qu’ils se disent « de gauche » comme les dirigeants du Parti communiste ou Mélenchon, ou d’extrême droite comme Le Pen – ne font en réalité qu’alimenter les illusions sur un État servant un « intérêt général » qui n’a jamais existé.

Ce qui est sûr, c’est que les mois qui viennent seront l’occasion d’attaques sur les droits des travailleurs, leurs conditions de travail et de vie au nom de la lutte pour la relance de l’économie.

Pour les travailleurs, il s’agira non seulement de résister, mais encore de mettre en avant leurs propres perspectives. Ce serait la seule façon d’offrir un débouché politique aux luttes engagées par les classes populaires dans le monde entier avant la crise sanitaire actuelle : le déconfinement devra être avant tout celui des luttes !

Adrian Lansalot

Mots-clés Covid-19 , Économie
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