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Ce qu’est… et n’est pas Podemos

jeudi 20 novembre 2014

Il y a dix mois, en janvier, un petit noyau de militants annonçait à Madrid la création d’un nouveau mouvement politique, Podemos. Cinq mois plus tard, le 25 mai, Podemos créait la surprise aux européennes, en obtenant 8 % des voix et cinq députés. Et, aujourd’hui, alors que « l’Assemblée citoyenne », le congrès fondateur de Podemos, touchera à sa fin le 15 novembre, un sondage paru dans le quotidien El País le donne comme parti arrivant à la première place, avec un score de 27 %, dépassant les deux grands partis, Parti populaire (PP, de droite) et Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), qui se sont succédé au pouvoir depuis 1982. Bien sûr, ce n’est qu’un sondage. Mais il est certain qu’une fraction assez large de la population regarde vers Podemos. Les 18 et 19 octobre, une conférence de Podemos se tenait avec environ 7 000 participants (l’entrée était libre) dans une grande salle de spectacles de Madrid. Le parti reposerait sur environ un millier de cercles locaux, répartis dans toutes les provinces du pays, dont quelques cercles à l’étranger.

Le contexte d’un tel succès

Il y a d’abord la crise. Toujours plus de 25 % de chômage, bien plus dans certaines régions et chez les jeunes. Les difficultés du quotidien se font sentir lourdement, avec des familles où plus personne ne travaille depuis des années. La pauvreté atteint des records, on compte 2,3 millions d’enfants pauvres. Quand le gouvernement de Mariano Rajoy (PP) prétend que l’économie va mieux et que c’est la sortie de la crise, personne n’y croit.

PSOE et PP sont largement discrédités. Les politiques qu’ils ont menées (le PSOE jusque fin 2011, le PP depuis) ont détérioré les services publics, facilité les licenciements, réduit les salaires et les prestations sociales, repoussé l’âge de la retraite, sauvé les banques et laissé faire les expulsions, etc. Mais c’est aussi une succession de scandales financiers qui n’épargnent aucun des partis traditionnels (PP, PSOE et même Izquierda Unida – IU, ou Gauche unie, coalition autour du PCE), ni même les grands syndicats UGT et CCOO.

La haine et le dégoût qu’inspirent les milieux politiques s’étaient déjà exprimés dans le mouvement des Indignés puis d’autres mobilisations. « No nos representan » (ils ne nous représentent pas) criaient les manifestants de la Puerta del Sol en mai 2011, en visant les grands partis politiques.

Le nom de Podemos (Nous pouvons) évoque le slogan « Sí, se puede » (« Oui, on peut », repris du « Yes we can » de la première campagne électorale d’Obama), très entendu dans les rues des villes d’Espagne à chaque mobilisation sociale depuis 2011. Le style, le langage de Podemos renvoient à ces manifestations, le parti s’est placé dans la lignée de ces luttes.

Son leader, Pablo Iglesias, a su se faire connaître du grand public. Il a été efficace dans ses interventions télévisées pour dénoncer ce qu’il appelle la « caste », les politiciens qui gouvernent pour les riches, qu’ils soient du PSOE ou du PP, les « majordomes des banquiers », les ministres qui deviennent membres de conseils d’administration et vice-versa, toute la corruption érigée en système. Efficace pour dénoncer une droite dont les « pieds sentent le franquisme » et cette monarchie dont le chef d’État Juan Carlos avait été nommé par Franco. Efficace pour soutenir les revendications du mouvement anti-expulsions, de la Marée blanche (dénonçant les coupes et privatisations dans la Santé), des « marches de la dignité » qui ont défilé le 22 mars dernier à Madrid, etc.

Pablo Iglesias est apparu comme opposé aux partis du « régime », porte-parole du peuple qui subit les coupes budgétaires. Pour beaucoup, Podemos c’est le parti de Pablo Iglesias, ou plus simplement le parti du jeune à la queue de cheval qui sait dire leurs quatre vérités aux politiciens à la télé.

Objectif : le gouvernement !

Mais les conceptions de Pablo Iglesias sont bel et bien réformistes. À l’entendre, il faudrait faire un peu de ménage parmi cette « caste » pour que les choses aillent mieux. Il faudrait un peu plus d’impôts sur les riches pour permettre d’arrêter les coupes budgétaires. Ou alors réaliser un « audit  » de la dette pour éventuellement en récuser une partie.

La référence affichée de Pablo Iglesias et de Podemos, c’est toujours de façon abstraite la démocratie, et notamment la déclaration universelle des droits de l’Homme. Il est question des gens, des citoyens, quasiment jamais de classe ouvrière ni des travailleurs. Et la dénonciation des capitalistes se limite à celle des ultra-riches, des banquiers et affairistes magouilleurs. Ainsi, l’exemple donné d’éventuelles nationalisations évoquées dans son programme est celui de la France, où l’État aurait l’intelligence de garder un contrôle des entreprises stratégiques (même si Pablo Iglesias est très critique à l’encontre de Hollande… surtout depuis que Montebourg n’est plus ministre).

De la part de Pablo Iglesias et de ceux qui, autour de lui, forment la direction de Podemos, cette politique est un choix assumé et même théorisé dans des articles et des livres. À leurs yeux, les mobilisations sociales n’auraient pas la force suffisante pour mettre en cause le régime. Il est vrai que les importantes mobilisations en Espagne depuis 2011 sont restées morcelées, avec leur force et leurs limites. Les secteurs de la classe ouvrière qui sont entrés en lutte sont restés souvent isolés. Il y a eu pourtant des grèves, dont certaines très combatives comme, en 2013, celle des éboueurs de Madrid, qui avaient réussi à faire reculer la mairie, et, en 2014, celles de Coca-Cola ou de Panrico contre des plans sociaux, longues et déterminées. La situation en est restée là. Mais les fondateurs de Podemos en déduisent que seule vaut l’arène politique, électorale à leurs yeux. Pour gagner des voix et construire « une nouvelle majorité » dont pourrait sortir un « gouvernement décent » qui défendrait « le pays », il faudrait adapter son discours et le rendre accessible au plus large public. Jusqu’à dire que Podemos n’est pas sur un axe « gauche-droite » et qu’il aspire à la « centralité de l’espace politique »… Dès le soir des européennes, Pablo Iglesias a fixé comme objectif la conquête du gouvernement par les élections générales (législatives) qui devraient se tenir fin 2015. Íñigo Errejón, un de ses proches, a expliqué qu’il fallait mettre en place une « machine de guerre électorale » pour les préparer.

Et Pablo Iglesias prend des poses de futur chef de gouvernement, atypique certes, mais qui propose un programme qu’il veut chiffrer sur avis d’experts en économie. Il parle volontiers de défendre la « souveraineté de ce pays » face à Angela Merkel, fait l’éloge de policiers et militaires qui sont entrés en contact avec lui et ne demanderaient qu’à défendre la « patrie », parle de « responsabilité d’État ». Il s’adresse aux patrons des PME pour leur dire qu’ils auraient tout à gagner d’un gouvernement Podemos et fait l’éloge des discours du nouveau pape (tout en s’affirmant athée).

Bien sûr, Podemos apparaît comme clairement à gauche par ses positions sur bien des sujets d’actualité. Aussi parce que, avant et, surtout, juste après les élections européennes, il a bénéficié d’une campagne de dénigrement de la droite comme de l’ancienne garde du PSOE, relayée par certains médias plus réactionnaires les uns que les autres… « Podemos est avec le chavisme, le castrisme et avec l’ETA », a par exemple déclaré une dirigeante du PP. Axes d’attaques récurrents. La stratégie ne s’avérant pas du tout efficace, il y a une inflexion dans le discours de la droite. Si certains, comme un disque rayé, répètent leurs rengaines, d’autres attaquent maintenant Podemos sur son inexpérience politique et son programme trop coûteux ou irréalisable.

En tout cas, le congrès de Podemos a nettement conforté l’orientation de Pablo Iglesias. Les textes qu’il avait proposés ont été votés à 80 %. Il est aussi à noter qu’il a cherché à affaiblir et marginaliser les groupes d’extrême-gauche présents à ce congrès, en particulier Izquierda anticapitalista (Gauche anticapitaliste, IA, proche du NPA, membre de la IV° Internationale) qui avait joué un rôle clé dans la fondation de Podemos. Ce qui n’est pas non plus un bon signe pour l’évolution de Podemos qui pourrait vite, et comme d’autres, devenir un parti de la caste, pour reprendre l’expression de Pablo Iglesias.

Le besoin d’un programme de revendications ouvrières et populaires…

Pas de doute que Podemos suscite des espoirs au sein de la population. Et il y a eu, depuis les élections européennes, un véritable afflux vers cette nouvelle formation. Mais comment faire pour que ces espoirs ne tournent pas à une désillusion aussi grande ? Quelle place et tâches les révolutionnaires peuvent-ils se fixer dans ce contexte de mobilisation politique assez exceptionnel, il faut le dire ?

La situation et les mobilisations sociales montrent qu’il y a besoin d’un programme de revendications ouvrières et populaires précises et concrètes, et communes à toutes celles et ceux qui luttent. Puisque beaucoup se mobilisent, il serait probablement opportun de le discuter, de l’élaborer et de ne pas faire à Iglesias l’injure de le considérer comme un politicien ordinaire, qui ne tiendrait pas compte des revendications venues d’en bas !

… et d’une autre perspective politique qu’électorale

Au cœur du débat est certainement aussi la question des moyens pour faire prévaloir les aspirations des exploités et opprimés. Par le seul bulletin de vote et les vertus présumées d’un « bon » gouvernement (banquiers, capitalistes, armée et police veillant toujours derrière) ? Ou par le renforcement de comités et collectifs cherchant à agir par eux-mêmes, par la structuration de cette effervescence qu’on sent bien vivante « en bas », bref par la force des classes prolétariennes et populaires, de leurs luttes, de leur organisation ?

Bien sûr, alors que les illusions électoralistes qui semblaient hier avoir disparu ont repris vigueur, il n’est pas chose aisée pour les trop petites organisations révolutionnaires de trouver les arguments qui, à défaut de convaincre, permettent au moins d’être entendus. On comprend que des groupes et militants d’extrême gauche aient fait le choix de déployer une activité dans Podemos, même s’il est probable que cela devienne plus difficile face au raidissement de la direction de cette dernière contre eux. Mais, par-delà les tactiques, le fil conducteur reste certainement la préservation d’un programme révolutionnaire et de moyens d’intervention de classe – autour desquels, dans Podemos mais pas seulement, il reste indispensable de regrouper des travailleurs et des jeunes.

5 novembre 2014, Michel CHARVET

Mots-clés Espagne , Monde , Podemos
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