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Les espoirs déçus de la nouvelle gauche chilienne

samedi 14 mai 2022

(Photo : manifestation à Santiago après le décès de la journaliste Francisca Sandova, le jeudi 13 mai 2022. Source : capucha informativa)

Deux mois après son investiture, le 11 mars 2022, à la tête d’une coalition de gauche, Gabriel Boric semble être le président chilien d’un monde qui n’existe déjà plus. [1] Porté par les espoirs de rénovation du système politique avec le processus constituant, son élection est la résultante d’un quiproquo entre des revendications démocratiques et l’écho de l’explosion sociale d’octobre 2018. Aujourd’hui l’inflation dévore les maigres revenus de la majorité des Chiliens, les violences provoquées par une pauvreté croissante, la répression des luttes sociales, le retour de l’extrême droite via les grèves de transporteurs sont autant de problèmes qui soulignent les limites de son programme électoral. Créditée, selon différents instituts de sondage, d’une popularité située entre 18 % (Cadem, Datainfluye, Criteria) et 33 % (Pulso Ciudadano), la gauche au pouvoir est sous tension.

Une réalité sociale têtue et de nouvelles tensions

Le retour mondial de l’inflation n’épargne pas le Chili. L’IPC, l’indice des prix à la consommation du gouvernement chilien, estime en avril 2022 sa progression à 10,5 %, portant cette hausse des prix à des niveaux jamais atteints depuis trente ans. L’huile végétale a augmenté de 24,7 % en un mois (62 % en un an), 30 % pour l’essence, et des hausses à deux chiffres pour l’essentiel des produits de première nécessité. Ce choc des prix percute les milieux populaires de plein fouet. Les chiffres officiels de la pauvreté (10,8 %) en 2021 sont contredits par les estimations des instituts de recherche indépendants (comme la fondation SOL, abréviation de Solidarité) qui l’évalue à 39,9 % avec 55 % des femmes élevant seules leur famille sous le seuil de pauvreté.

Les déclarations du ministre de l’Économie Nicolas Grau – socialiste, nous dit-on, mais ancien vrai directeur de la Banque centrale – émet des prévisions qui ressemblent à des promesses, évoque des aides directes qui tardent et évacue la revendication centrale d’augmentation des salaires.

Les manifestations du 1er mai

Les manifestations du 1er mai ont illustré les tensions politiques et sociales qui s’accumulent. D’un côté, un rassemblement en soutien au gouvernement autour de la CUT (Central Única de Trabajadores) et les partis de la coalition, de l’autre, une opposition de gauche avec un pôle syndical lutte de classe dissident et les mouvements sociaux. La seconde a été la cible de la répression. Rien de surprenant jusque-là : le mouvement lycéen et étudiant avait eu droit aux matraques et aux lacrymos de gauche il y a quelques semaines pour simplement avoir demandé au gouvernement de tenir ses promesses.

La nouveauté vient d’un incident grave qui donne le ton pour la période à venir. Les carabiniers ont été démobilisés volontairement et ont été absents de ce rassemblement. Chose étonnante dans un pays où depuis toujours l’encadrement policier des manifestations est marqué. Le cortège a été attaqué par l’extrême droite, sous la forme de gangs du quartier Meiggs, au prétexte de protéger les commerçants. L’attaque était préméditée, les tirs au pistolet précis attestés par des vidéos, blessant par balle quatre personnes, dont trois journalistes indépendants (parmi les victimes Francisca Sandova touchée à la tête et décédée le jeudi 13 mai). Ce qui a choqué profondément les milieux populaires, et pas seulement militants, c’est la complaisance du gouvernement censé marquer une vraie rupture avec l’ancien monde. Beaucoup de discussions tournent autour de la question : le gouvernement a-t-il laissé pourrir la situation en amont et lors de la manifestation en particulier ?

Quoi qu’il en soit, le gouvernement joue deux poids deux mesures comme, autre exemple, avec la grève des transporteurs (très liés à l’extrême droite, qui demandent des subventions et plus de répression contre les actions des collectifs Mapuche), active, violente, mais nullement gênée par la police. Sans oublier les revendications sociales réprimées… comme avant.

Le processus constituant en crise

L’octobre chilien (2018) a mis des millions de travailleurs, de pauvres et de jeunes en mouvement, le pic ayant été atteint avec les manifestations des femmes du 8 mars 2020 avec près de 5 millions de manifestantes (sur un total de 19 millions d’habitants). La question sociale était au cœur des mobilisations, initiées par une hausse du ticket de métro, mais aussi par les revendications démocratiques. Les promesses sociales n’étaient pas le point fort de la gauche chilienne. Elle avait tout misé sur un toilettage démocratique et la fin de la Constitution issue de la dictature de Pinochet. Issue de la dictature, la Constitution était taillée pour une bourgeoisie arrogante (restrictions des droits politiques et syndicaux, interdiction de l’avortement, droits politiques et économiques pour le corps de l’armée, l’éducation est une liberté et non un droit, tout s’achète et il est même possible d’acheter des rivières, etc.). La loi 21-200 (24 décembre 2019) décrétant les modalités d’une Assemblée constituante, la désignation des députés et la validation définitive de la nouvelle Constitution portait, tout comme l’élection de Boric, des ambiguïtés.

Ses contradictions

Le nouveau président s’appuie sur un corps électoral restreint de 25 % des votants et sur deux coalitions : l’une de la nouvelle gauche et l’autre issue de la gauche de gouvernement de l’ancienne Concertation (coalition des démocrates chrétiens, socialistes). Il en est de même du sort de la Constituante, car il y a une contradiction profonde entre les mécanismes d’ouverture du processus constituant (élections des députés, ordre du jour, portée des changements qui favorisent des débats) et un système de validation qui ne fonctionne pas à la majorité simple.

Certes l’assemblée délibérative a beaucoup discuté du caractère plurinational du Chili et des nouveaux droits (civils, éducation, genre, fin de la privatisation de l’eau, etc.), mais les milieux conservateurs possèdent de fait une minorité de blocage. Dès lors le vote le 4 septembre 2022 de cette nouvelle Constitution prend de plus en plus la valeur d’un plébiscite, et la progression du refus s’approche du seuil de blocage. Le mécontentement social et la peur de la petite bourgeoisie – que la presse de droite met en scène avec l’explosion de la délinquance (doublement des homicides en un an) qu’elle associe aux migrants – pourrait mettre un coup d’arrêt à la seule promesse tangible de cette gauche prétendument rénovée et ouvrir une crise politique sans précédent.

10 mai 2022, Tristan Katz


[1Voir nos précédents articles de janvier 2022 et décembre 2021 : Après l’élection de Boric, où va le Chili ?, et Chili : PinoKast est battu mais tout reste à faire

Mots-clés Chili , Monde
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