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Le chemin Walter Benjamin, de Lisa Fittko, préface d’Edwy Plenel

Seuil (La Librairie du XXIe siècle), 2020, 384 p., 24 €

lundi 15 mars 2021

Ce livre, paru pour le première fois en France en 1987 sous le titre Le Chemin des Pyrénées - Souvenirs 1940-41, reprenait assez fidèlement le titre allemand Mein Weg über die Pyrenäen (Mon chemin à travers les Pyrénées) et reflétait beaucoup mieux le contenu de l’ouvrage que le titre actuel. Car ce dernier est trompeur. Il peut laisser croire à tort qu’il est pour l’essentiel consacré à Walter Benjamin, un intellectuel allemand juif et antinazi à l’œuvre assez hétéroclite, à la fois philosophe, critique littéraire, historien de l’art et traducteur en allemand de Balzac, Baudelaire et Proust, écartelé entre un messianisme juif, qui le rapprochait du sionisme, et un certain marxisme. Benjamin est devenu très à la mode aujourd’hui dans les milieux de l’intelligentsia de gauche et d’extrême gauche, du Nouvel Obs à l’ex-LCR. Et Edwy Plenel, qui partage cette admiration, revient donc très largement sur sa vie et son œuvre dans sa préface de près de soixante pages intitulée « Le présent du passé ». Ce n’est qu’ensuite que l’on découvre le texte de Lisa Fittko sous son titre original. Cette dernière ne lui consacre qu’un chapitre d’une vingtaine de pages – intitulé « Le vieux Benjamin » – et ce pour l’unique raison que Benjamin fut un des premiers à emprunter ce sentier de montagne pour échapper à la police de Vichy. Mais le titre actuel est sans doute plus vendeur, plus accrocheur et moins anonyme que le précédent, même s’il est très décalé par rapport au contenu du livre.

Du « chemin Lister » au « chemin Walter Benjamin »

Pour faire passer de France vers l’Espagne plusieurs dizaines de Juifs, de militants antinazis allemands et d’aviateurs britanniques qui voulaient échapper à l’arrestation par les autorités allemandes ou vichystes, Lisa et son mari Hans empruntèrent une sente de montagne reliant Portbou, en Catalogne, à Puig del Mas, dans les Pyrénées Orientales. Elle s’est d’abord appelée « chemin Lister », du nom du général républicain du même nom (Enrique Lister) qui fit retraite en France par cette voie avec sa 11e division républicaine après la victoire des armées franquistes. Elle fut ensuite connue sous le nom de « chemin F », comme Fittko. Et ce n’est qu’en mai 2007, 67 ans après la mort de l’écrivain allemand et deux ans après celle de Lisa, qu’il prit le nom de « Walter Benjamin ». Ce dernier connut d’ailleurs une fin tragique car, arrivé à Portbou, il se suicida en absorbant une forte dose de morphine de peur d’être livré aux autorités pétainistes par la police espagnole.

La lutte contre le nazisme

Mais revenons à notre héroïne. Lisa est née en 1909 dans une petite ville d’Europe centrale, Uzhorod, qui faisait partie à l’époque de l’Autriche-Hongrie avant de devenir successivement tchèque, hongroise, soviétique puis, finalement, ukrainienne.

Elle avait 13 ans lorsque sa famille, germanophone et d’origine juive, s’installa à Berlin. Lycéenne elle a adhéré aux étudiants socialistes et participé aux combats de rues contre les nazis. Elle quitta l’Allemagne à l’été 1933, quelques mois après la prise du pouvoir par Hitler, pour s’installer à Prague où elle rencontra Hans, son futur mari, journaliste de gauche farouchement antinazi. Leur activité principale consistait alors à faire entrer du matériel de propagande antinazi en Allemagne. Expulsé de Tchécoslovaquie pour cette raison, le couple a continué ce même type d’activité en Suisse puis aux Pays Bas, toujours en direction des territoires du Reich.

Hans et Lise se réfugièrent en France en septembre 1939. Mais Lise – doublement suspecte comme allemande et comme antinazie – fut convoquée au Vel d’Hiv puis, de là, envoyée au camp de concentration de Gurs, dans les Basses-Pyrénées (département devenu depuis lors les Pyrénées-Atlantiques, camp que Lisa place, à tort, en Pays Basque, alors qu’il se trouve en Béarn). Ce camp d’internement avait été construit par le gouvernement du radical-socialiste Édouard Daladier au printemps 1939 (c’est-à-dire bien avant l’arrivée de Pétain au pouvoir) pour interner les républicains fuyant l’Espagne – notamment les membres des brigades internationales) après la prise de pouvoir par Franco. Ils furent bientôt rejoints par les antinazis allemands.

Là, elle a côtoyé des femmes vivant dans des conditions souvent effroyables, notamment Hannah Arendt. Lors de la débâcle, et avec la complicité tacite d’un certain nombre de militaires qui fermèrent les yeux, elle réussit à partir en se fixant pour but de rejoindre son mari et son frère à Marseille. Elle décrit une population traumatisée par les évènements et qui avait des réactions contradictoires à l’égard des réfugiées allemandes ou autrichiennes. Les uns ne voyaient en elles que des « boches », les autres leur tendaient souvent une main secourable sans poser de question.

Le Marseille qu’elle décrit est haut en couleurs. Des milliers de réfugiés, passés en zone non occupée en fuyant l’avancée de la Wehrmacht, n’avaient qu’une seule hâte : quitter la France par tous les moyens. Ils côtoyaient la pègre qui tenait le haut du pavé et exerçait un commerce fort lucratif en vendant des papiers officiels – vrais ou faux. On pouvait ainsi se procurer pêle-mêle des passeports et des visas de transit (certains pour des pays qui n’existent pas), des cartes d’identité, des tickets de rationnements, des permis de séjour, etc. Et, après l’armistice de juin 1940, une épée de Damoclès restait suspendue au-dessus de la tête des réfugiés allemands et autrichiens. En effet, l’article 19 de ladite convention d’armistice prévoyait que Vichy s’engageait à livrer tous les réfugiés dont les autorités allemandes demanderaient l’arrestation.

Le passage des Pyrénées

C’est à la demande d’un comité de secours créé à Marseille avec l’appui des syndicats ouvriers nord-américains que Lisa et Hans ont mis sur pied un chemin d’évasion partant de Puig del Mas et aboutissant au cimetière marin de Portbou après avoir franchi la frontière au col de Rumpissa, à un peu plus de 500 mètres d’altitude.

Leur réseau n’aurait sans doute jamais vu le jour sans l’appui de deux maires socialistes, celui de Banyuls-sur-Mer, Vincent Azéma, et celui de Corbière, Julien Cruzel (tous les deux, destitués par Vichy en 1941, ont retrouvé leurs écharpes de maires en 1945). Sans leur aide, et celles de nombre de leurs administrés anonymes qui soit donnaient des coups de main ponctuels, soit observaient la loi du silence à l’égard des autorités vichystes, leur réseau n’aurait jamais pu tenir pendant de longs mois.

Si la majorité des réfugiés passait par la montagne d’autres – trop vieux ou en mauvaise condition physique – contournaient en bateau le cap Cerbère ou bien franchissaient la frontière cachés dans une locomotive.

La description que nous livre Lisa de ces passages est souvent savoureuse, notamment lorsqu’elle souligne que c’était parfois des disputes continuelles avec ceux qui, malgré les dangers, ne voulaient en faire qu’à leur tête, voire avaient des caprices de diva.

Finalement repéré, le couple se replia dans leur famille à Cassis-sur-Mer. Mais ce n’était qu’un répit provisoire. Ils savaient qu’ils risquaient l’arrestation à tout moment. C’est alors que pour obtenir des visas de transit pour le Portugal ils firent la queue trois jours et trois nuits, sans discontinuer, devant le consulat marseillais de ce pays.

Ils gagnèrent ensuite Cuba par bateau en octobre 1941 puis s’installèrent aux États-Unis en 1948. Hans, souffrant, est mort en 1960 sans avoir jamais revu l’Allemagne. Quant à Lisa, elle est revenue à Portbou en mai 1994 pour l’inauguration d’un monument en l’honneur de Walter Benjamin. Elle s’est éteinte à Chicago en mars 2005.

Jean Liévin


Carte du « chemin Walter Benjamin » : le parcours de randonnée terminé en 2007 est muni de panneaux d`informations. Pour en savoir plus, on peut consulter le site http://historia-viva.net/fr/index.html

Mots-clés Culture , Livre
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