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Aéronautique : Quand des salariés de la sous-traitance refusent de payer la crise

mardi 9 mars 2021

Dans les usines de production d’Airbus à Bouguenais (à côté de l’aéroport de Nantes) et Montoir-de-Bretagne (dans l’immense zone aéroportuaire de Saint-Nazaire), la maintenance des chaînes est assurée par une grosse centaine d’ouvriers et de techniciens de Spie, une multinationale cotée en bourse, qui œuvre aussi bien dans le bâtiment et l’énergie que dans la maintenance industrielle. Un gros sous-traitant, donc, pour l’une des plus grosses entreprises industrielles du coin, qui tente de faire payer à ses salariés la réorganisation de la production consécutive à la crise ouverte par la pandémie…

Chasse aux coûts et offensive sociale

Fidèle à l’adage selon lequel il ne faut surtout pas gâcher une bonne crise, Airbus exige depuis l’été 2020 que ses sous-traitants baissent leurs tarifs. Les carnets de commande d’Airbus sont toujours pleins (notamment pour la famille A320), mais il s’agit de rétablir les marges, et de préparer la reprise. Le PDG d’Airbus a récemment affiché « un optimisme prudent pour 2021 ». Les salariés de la sous-traitance qui, en bout de chaîne, font face aux licenciements, aux baisses de salaires et à l’intensification du travail seront sans doute contents pour lui. En tout cas, Iils ont décidé de ne pas se laisser faire !

Faisant suite aux exigences d’Airbus, la direction de Spie a orchestré à l’automne 2020 une campagne de départs et de licenciements. Aux salariés postés dans les usines Airbus de Bouguenais et Montoir-de-Bretagne, elle a proposé des mutations « obligatoires » à Pau ou Orléans, pour pouvoir licencier en cas de refus. Les ruptures conventionnelles ont aussi été facilitées. Sauf que les mutations « obligatoires » n’étaient pas légales (des primes sous le manteau ont même été versées aux licenciés pour limiter les remous). Et Spie a dû faire machine arrière sur certaines ruptures conventionnelles afin d’éviter que trop de salariés ne partent ! Sur un effectif d’une centaine de salariés sur le site de Bouguenais, il en reste moins de la moitié début 2021. Une journée de grève sans lendemain en décembre 2020 avait permis aux salariés de Spie de se compter et de dire leur refus des suppressions de poste.

Pour les salariés restant, le travail s’est intensifié. Certains doivent même faire les « bouche-trous » sur les différents sites Airbus, ou encore à Naval Group à Indre (entre Nantes et Saint-Nazaire). L’un d’entre eux témoigne : « Deux heures de route plus le boulot, je suis cuit. Ils font ça pour me faire craquer. »

Non contents de virer du monde, les dirigeants de Spie ont aussi tenté de faire les poches des salariés. Un accord entre la direction et les syndicats prévoit une nouvelle règle : suppression des primes 2×8 de 55 euros brut par semaine, en échange d’une revalorisation du taux de l’heure de nuit. Un gros trou dans la fiche de paye pour les salariés ! Qui ont tôt fait de discuter et de comparer leur manque à gagner aux cours de l’action Spie en Bourse, laquelle bat des records dont la direction se félicite dans sa com interne (+ 25 % sur les six derniers mois, + 15 % en un an). Un salarié explique : « Nous, on a accès à la cotation en bourse de Spie. Là, ils ont viré des gens, ils continuent à rogner sur nos primes, nos heures sup, alors que l’action est au-dessus de sa valeur avant Covid ! »

La direction de Spie tombe sur un os

La réponse des travailleurs ne s’est pas fait attendre bien longtemps. L’accord supprimant la prime 2×8 a été signé par la CFDT et FO, majoritaires, ce qui a permis à la direction de le mettre en application dès le 1er janvier. Cela a mis le feu aux poudres. La CGT (minoritaire à l’échelle de Spie mais implantée dans les secteurs industriels ouvriers) a appelé à une première journée de grève début février, qui a contraint Spie à un premier recul. Promesse a alors été faite de rétablir une prime… mais seulement de 40 euros. Inacceptable pour les salariés ! Le mécontentement était tellement fort que la direction de Spie a dû promettre quelques jours plus tard une prime temporaire (rétroactive au 1er janvier) de 50 euros brut. Mais seulement le temps de « négocier » avec les syndicats.

Sauf que, pour les salariés, il n’y a rien à négocier. Un gréviste témoigne : « Ils nous ont donné 50 euros au lieu de 55. Mais ce n’est pas tout : avant, si on faisait une seule journée du matin ou du soir dans la semaine et le reste en régulière, on touchait la prime de la semaine de 55 euros. Là, ils ont tout divisé à la journée. Au lieu d’avoir 50 euros par semaine, peu importe le nombre de jours en 2×8, on a que 10 euros par journée en 2×8. Ils baissent le total, et en plus ils divisent : on se fait enfler deux fois ! »

La CGT a donc appelé à une nouvelle grève le lundi 22 février. Celle-ci a touché quasiment 100 % des effectifs Spie de Bouguenais et Saint-Nazaire, qui se sont réunis sur des piquets de grève dès le matin. Un directeur de Spie dépêché sur place prétend « ne pas être au courant » de leur mécontentement. Un gréviste résume : « Ils ne nous prennent pas totalement au sérieux encore. »

La grève a donc été reconduite le lendemain, toujours hégémonique. La direction de Spie a même été obligée de demander aux chefs de réaliser les opérations de maintenance les plus urgentes. Les grévistes en rigolaient sur le piquet, imaginant avec malice les chefs galérant sur les machines. N’est pas spécialiste de la maintenance qui veut !

Fin de grève… ou veillée d’armes ?

Deux jours ont suffi pour faire plier la direction de Spie. Un accord de fin de conflit prévoit le paiement d’un jour de grève sur deux. Spie s’engage à verser chaque trimestre une prime compensant le manque à gagner par rapport à 2020, et à revaloriser les primes en 2022. Les dirigeants sont sous la surveillance de salariés, prêts à repartir en grève fin mars si les promesses ne sont pas tenues. Un gréviste raconte les pressions et intimidations coutumières chez Spie : « Quand on fait grève, ils prennent les noms. Et ceux qui font trop souvent grève, dès qu’ils sont en minorité, la direction leur colle des déplacements ou des changements de poste obligatoires pour des secteurs moins intéressants. Certains se font même convoquer pour dire officieusement qu’ils n’ont pas intérêt à trop faire grève. » Ce coup-ci, les menaces n’ont pas entamé la détermination des salariés de Spie. De quoi donner des idées à celles et ceux qui, comme eux, font les frais de la politique des grands groupes face à la « crise » du Covid !

Vadim Luciano

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