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La contestation biélorusse par celles et ceux qui la font : entretiens avec des militants

jeudi 1er octobre 2020

Les échanges qui suivent ont été réalisés avec des militants et sympathisants se revendiquant du communisme révolutionnaire rencontrés sur les tchats de Zabastabel, « organisation syndicale et de lutte politique ». Présents dans les universités et quelques entreprises, ils souhaitent garder un anonymat nécessaire au vu de la répression en cours. Les quatre personnes interrogées, directement et par messagerie, sont désignées par les lettres W, X, Y et Z afin que leurs différents points de vue soient, néanmoins, identifiables par nos lecteurs.

Quelles sont, selon vous, les prémisses du mouvement ?

X - Les candidats de l’opposition ont rallié le principal noyau protestataire de la population (mais difficile de dire à quel pourcentage de la population cela correspond). Il semble que les gens soient allés voter et il s’avère que le président n’était pas « prêt » ou « disposé » à écouter « l’opinion » du peuple. Les manifestants des premiers jours sont sortis, car ils étaient poussés par un sentiment de rancune personnelle à l’égard de Loukachenko.

Z - La fraude électorale est chose courante dans les pays de la CEI (Communauté des États indépendants [1]). Mais, presque grâce à Loukachenko, la répression a été d’un certain côté un nouveau facteur de motivation. Derrière elle : la peur. La peur que la séquence de contestation se referme et que tous les sacrifices et les humiliations subis soient vains. Aussi la peur que la loi devienne écrite par les forces de l’ordre et que tout le monde tombe sous les coups pour avoir osé humilier Loukachenko.

X - Les manifestants veulent satisfaire trois de leurs exigences principales : 1) Le départ de Loukachenko. 2) La libération de tous les prisonniers politiques. 3) Ils veulent mener des inspections de masse sur les violences commises contre les manifestants lors des rassemblements.

Z - 700 arrestations tous les dimanches, c’est quand même ça les chiffres depuis un mois quasiment. C’est précisément à cette répression qu’ont réagi les travailleurs des usines étatisées qui sont venus occuper des places dans les villes, en menaçant le gouvernement de faire grève.

Quelle est la place de l’opposition constituée dans ce mouvement de protestation ?

Y - L’opposition est aimée pour son courage, pas pour son programme. Et le principe « Tout le monde sauf Loukachenko » fonctionne. Les gens ordinaires, dans la plupart des cas, sont soit passifs : ils regardent tout avec tristesse – soit soutiennent l’opposition autant que possible. Les Biélorusses, de par leur histoire, pensent parfois comme un seul homme… Ce qui signifie, un peu comiquement, qu’avec un million de manifestants dans les rues de tout le pays, on peut dire que, pour diverses raisons, personne n’aime Loukachenko.

Z - En ce qui concerne Tsikhanovskaïa à proprement parler, c’est difficile à dire. Mais si les élections avaient été ouvertes et honnêtes, avec des candidats et des programmes différents, je doute que le programme de privatisation de Tsikhanovskaïa ait reçu plus de 10 % des voix, mais ce n’est que mon opinion. Il est possible que les travailleurs croient que la privatisation profitera à la vieille Belarus « soviétique ».

Une vieille Belarus « soviétique » d’où a surgi une classe ouvrière importante…

Y - Pour l’essentiel, les menaces de grève sont restées lettre morte, parce que dans la plupart des entreprises, pour autant que je sache, il n’y a pratiquement pas eu de grèves au sens classique du terme. Bon, il faut dire que la plupart ne savaient pas du tout « comment faire grève ». Sur d’autres sites, cependant, il y a eu des tentatives sérieuses, entreprises par les travailleurs, pour non seulement freiner, mais mettre un coup d’arrêt à la production. Mais c’étaient des arrêts de très court terme et pour l’essentiel, le mouvement se résumait à des piquets de grève sur les ronds-points ou les places près de chaque entreprise. Des piquets à l’heure du déjeuner, à l’embauche… Et sur les piquets, les travailleurs signaient des déclarations collectives exigeant la démission du président, l’arrêt des violences. Plus tard, par endroits, sont apparues d’autres revendications concernant les contrats, les conditions de travail, le salaire…

Z - Il faut dire que la perspective de grèves a beaucoup effrayé le gouvernement, et qu’il a dû en conséquence considérablement réduire l’intensité de la répression. C’était une victoire pour les travailleurs. D’ailleurs vous avez vu en photo la pancarte d’une manifestante devant l’entreprise automobile MTZ [2] disant « Les ouvriers sauvent la Biélorussie » dans cette période. Nous avons pu établir des contacts avec des travailleurs de différentes entreprises et d’autres manifestants qui passaient en soutien devant les boîtes.

Y - Après cette victoire, par la suite, l’activité politique dans les entreprises a considérablement diminué. De plus, en raison du manque d’expérience politique des ouvriers, les tentatives de création de comités de grève ont été assez efficacement mises sous pression par les autorités par le biais de répressions ciblées contre les délégués élus des comités de grève.

X - Les tentatives de grèves et les manifestations étaient massives. Sur 16 000 salariés de MTZ, il y en avait jusqu’à 2 000 à chaque manif. Mais aujourd’hui tout s’est plus ou moins arrêté. Les réactions de panique des autorités face aux grèves ont fait place à des licenciements en masse de militants du mouvement et à des intimidations systématiques de travailleurs. Ceux qui ont eu moins de chance ont été mis en prison, torturés, des bruits courent sur le fait que certains auraient été laissés pour morts. Il semblerait qu’on puisse aujourd’hui parler d’une sorte de grève italienne, ces dernières semaines, qui s’est étirée et éternisée. Une grève du zèle vigoureuse, mais également difficile à vérifier. Il est encore plus difficile de donner des chiffres fiables. Maintenant, il y a les étudiants, mais pour eux, je pense que tout est encore à venir.

W - Les méthodes des grévistes et les conséquences politiques des grèves ont été également différentes selon les entreprises. Il est difficile de vraiment savoir ce qui s’est passé, on a beaucoup été isolé entreprise par entreprise. Je sais quand même qu’il y a eu deux comités de grève chez les mineurs, et ils ont été importants pour le mouvement dans son ensemble, notamment en matière d’apparition politique, de discussions rendues possibles par le rapport de force, mais aussi parce qu’ils ont souvent protégé les manifestations, car ils venaient en cortèges serrés. Leur action la plus retentissante a été, de différentes façons, de refuser de sortir de leurs mines tant que leurs revendications n’étaient pas satisfaites.

Beaucoup de grèves ont été organisées à l’italienne. Grève italienne signifie que tout le monde travaille selon les règles de la boite. Vraiment littéralement mais avec insolence. On respecte toutes les règles de sécurité, on fait des pauses à des horaires stricts comme c’est écrit dans le règlement, sans tenir compte du travail qu’on faisait à un instant t. On porte des vêtements spéciaux lorsque cela est nécessaire (d’habitude on ne le fait pas, on n’a pas le temps…), on vérifie tous les documents. Il faut mettre les barrières de sécurité, alors on va les mettre, si ça empêche de travailler, eh bien tant pis ! Si ça ralentit la production, eh bien tant pis ! S’ils nous demandent de mettre des bottes pour marcher dans certains ateliers, on les met, même si ça encombre pour certaines opérations. D’ordinaire, il n’y a pas d’entreprises où toutes ces règles sont strictement appliquées et il y a des infractions partout.

Organiser juste ça a mis des travailleurs sous le coup de la répression. Licenciement de tous les grévistes actifs, intimidation des sceptiques jusque chez eux tard dans la nuit avec des gorilles qui viennent agiter leurs poings sous le nez de leurs enfants. Les travailleurs qui s’opposent très fortement à l’administration sont arrêtés pendant 15 à 60 jours. Il y a des histoires très glauques décrites dans beaucoup d’interviews, que vous pouvez trouver sur internet (malheureusement en russe seulement), où les gens racontent : tu restes debout dans ta cellule tout nu pendant des heures, t’as pas le droit de bouger, parfois ils mettent les gens à genoux, parfois les bras en l’air et faut pas bouger sinon ils te frappent avec des matraques. Il y en a qui ne peuvent plus rester dans le pays et qui ont tout perdu, argent, travail et même leur appartement.

Différents comités, coordinations et soviets semblent avoir surgi des grèves ou menaces de grèves… Quelle a été l’attitude de l’opposition par rapport à ces derniers ?

Z - Les meetings, prises de parole et manifestations ont lieu à peu près au même moment. Ceux qui prenaient la parole sont les opposants du « Conseil de coordination », ou des représentants des syndicats indépendants qui s’expriment sur scène.

X - L’opposition s’est mise en lien avec les syndicats indépendants pour avoir des relais de terrain. Le Conseil de coordination et la coordination des Comités de grève ont été créés pour le transfert du pouvoir à Svetlana Tsikhanovskaïa. Ces deux organes invitent les entreprises privées du pays à exiger la démission du président, la nomination de Tsikhanovskaïa comme nouvelle présidente et l’arrêt de la répression.

Y - Une autre des raisons pour lesquelles les travailleurs ne soutiennent plus autant la grève encouragée par l’Opposition, c’est parce que l’Opposition refuse fondamentalement d’élargir la liste des revendications mises en avant par ces deux organismes, le Conseil et la Coordination, malgré les demandes des travailleurs et du représentant qu’ils ont dans la Coordination. L’Opposition explique, par exemple, qu’elle ne peut pas inclure la revendication sur le passage des contrats de CDD à des contrats en CDI parce qu’il est « impossible de négocier avec un régime fasciste » : donc la démocratie d’abord, vos intérêts, on verra ensuite.

Y - Nous voulons mettre à l’ordre du jour de la protestation des revendications économiques et sociales que nous inscrivons dans chacune de nos publications liées aux grèves. Bien sûr, ce n’est pas une fin en soi, mais l’espoir qu’une conscience claire de leurs intérêts aidera les travailleurs si l’une des deux parties gagne. Je comprends que les syndicats ne sont pas la solution à tous les problèmes, mais pour notre mouvement ouvrier, à ce stade, je le considère comme progressiste.

Si les grèves diminuent, les manifestations se maintiennent néanmoins et semblent organisées…

Y - Il y a un niveau de politisation assez élevé maintenant. Les personnes qui n’avaient pas du tout en tête la politique récemment, et elles étaient nombreuses, ont maintenant, d’une manière ou d’une autre, une opinion sur ce qui se passe. Les actions de rue restent assez massives. Mais porter des banderoles, ça rend difficile de fuir l’OMON (la police politique).

X - D’après mes observations, peu de gens vont aux rassemblements tout seuls. Tout le monde y va avec quelqu’un, des amis, des collègues ou la famille. Il y a beaucoup de gens qui ont des drapeaux, mais la plupart des gens s’en passent. Tout simplement parce que les gens peuvent être sûrs que la milice anti-émeutes ou l’OMON va t’arrêter si tu es tout seul, en petit groupe, ou avec un drapeau.

Lors des dernières manifestations, il n’y a pas eu trop de marquages de cortèges, on ne sait plus trop de quelle usine, de quelle fac, de quel quartier viennent les manifestants. Mais lors des premières manifestations, c’était l’inverse. Le plus souvent, les gens marchaient en cortèges avec des banderoles portant le nom des usines où ils travaillent.

Et ces derniers jours ?

Y - Il est difficile d’être précis sur la situation actuelle. Nous avons nous-mêmes beaucoup de différends sur ce qui se passe. Par exemple, nombreux sont ceux qui craignent une répétition des événements en Ukraine. Cela a d’abord provoqué une certaine confusion de la part de l’extrême gauche en général. Il serait intéressant de comprendre ce qui est similaire et quelles sont les différences entre les événements dans notre pays et en Ukraine.

Tout le monde a découvert l’inauguration de Loukachenko le 23 septembre post facto, quand le cortège présidentiel a défilé dans les artères de Minsk, fermées et protégées par l’armée et les forces anti-émeutes. Tout s’est fait en silence et en secret. C’est pourquoi il y a eu beaucoup d’excitation dans les rues hier… Enfin excitation, émeutes… ce n’était pas très clair non plus pour le moment pour nous. En général, on peut dire que la répression s’est intensifiée récemment, car en général il y a eu une baisse de l’activité de protestation et les autorités ont repris confiance… Le niveau de violence a considérablement augmenté, tout comme les arrestations et les disparitions, y compris chez les étudiants.

On vous remercie pour tous ces échanges

 

Y - Merci à toi ! Lorsque les Gilets jaunes ont commencé à se battre en France, beaucoup d’entre nous les ont regardés avec espoir : espoir que ça aille plus loin, espoir que ça s’étende, sans avoir évidemment trop d’infos. Je suis ravi que ce genre de sentiments puisse être partagé, et en avant pour la suite des événements !


La contestation en musique

X - Parmi les chansons les plus populaires, il y a Peremen (Changements) de Victor Tsoï, Pagonie du groupe l’Hymne de la BNR, les chansons de Lapis Trubetskaya, dont Grey et les Guerriers de la Lumière, Dieu Magutna, La Guerre Sainte, les Tours de Mura, 3 Tortues… et quelques autres chansons, mais celles-là sont la base de toutes les manifs. Ils scandent des slogans aussi. Les plus populaires sont : « Dégage », « Nous y croyons, nous le pouvons, nous gagnerons », « Longue vie à la Biélorussie », « Nous sommes 97 % » et « Loukachenko au commissariat ».


Et la Covid dans tout ça ?

Y - Nous avons eu des difficultés avec la Covid. Ici, il n’y a pas eu de quarantaine du tout. Loukachenko a rapidement multiplié les déclarations désobligeantes sur les décès causés par le coronavirus. Il a dit que le virus devait être traité grâce à la production de tracteurs, et que si on ne pouvait pas voir le virus, c’est qu’il n’existait pas. Il a même dit que les morts ne pouvaient en vouloir qu’à eux-mêmes, de n’avoir pas suffisamment fait attention à leur santé.

En fait, c’est l’une des raisons pour lesquelles sa cote de popularité a chuté de façon spectaculaire avant l’élection. Je précise toutefois qu’il est difficile de parler de sa « cote », puisque les centres sociologiques indépendants ont été fermés depuis bien longtemps chez nous. Loukachenko aurait visiblement eu peur du déclin économique qu’aurait entraîné la décision de confiner. Il espérait que notre système de prise en charge médicale, hérité de l’URSS, puisse servir de seule protection contre l’épidémie. Ces dernières années, notre système de santé a été constamment attaqué, a subi des destructions successives, mais il ne s’est pas encore tout à fait effondré.

Je dois dire que la stratégie de Loukachenko a, pour la grande majorité, suffi à la situation. La phase principale de l’épidémie serait maintenant passée. Aujourd’hui, la plupart des manifestants se rendent aux rassemblements sans masque.

Z - En Biélorussie, les données concernant la Covid sont très contradictoires. Les données du ministère de la santé présentent un tableau très utopique de l’épidémie, si elle est comparée à la situation des pays limitrophes à la Biélorussie, y compris en matière de taux de mortalité. Donc, c’est simple, personne n’est dupe.

X - Je sais qu’il y a eu des nouvelles selon lesquelles les médecins et les docteurs ont eu très peur pour leur vie, parce qu’ils n’ont pas été suffisamment protégés contre les personnes infectées qu’ils recevaient pour les soigner. Je ne sais pas comment les choses se passent actuellement, car je ne travaille pas dans le secteur de la santé, et on n’a pas beaucoup d’infos à cet endroit, mais je doute que quiconque croie aux données du ministère et encore moins les hospitaliers.


[1La CEI est une entité intergouvernementale, créée en décembre 1991, composée de 10 des 15 anciennes républiques soviétiques de l’URSS, dont le siège social est à Minsk, en Biélorussie.

[2L’usine de tracteurs de Minsk, une des usines emblématiques de la classe ouvrière de Biélorussie.

Mots-clés Biélorussie , Interview , Monde
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