Bouclier antimissile ou bouclier antisida : les choix d’un système malade
lundi 10 juillet 2000
Le week-end dernier ont eu lieu deux événements qui n’ont apparemment aucun rapport entre eux : l’ouverture de la XIII° conférence mondiale contre le SIDA d’une part, un essai d’interception d’un missile au-dessus du Pacifique par les Etats-Unis d’autre part.
L’armée américaine a procédé à sa troisième tentative de détruire un missile intercontinental en vol, en vue de mettre au point un « bouclier antimissile » au-dessus des Etats-Unis. Un système sophistiqué utilisant radars, satellites et missiles intercepteurs, qui devrait coûter au bas mot 60 milliards de dollars en 20 ans, soit 450 milliards de francs environ. L’essai, à 100 millions de dollars, a été un échec, et le projet pourrait être remis à plus tard, Clinton laissant la décision à son successeur, après les élections de cet automne.
Toutes les dépenses d’armement représentent de la part des Etats d’aujourd’hui un gâchis social énorme et ce projet ne ferait qu’y ajouter.
Il n’y a même plus le prétexte de faire pièce à une autre superpuissance nucléaire comme du temps de la « guerre froide ». Depuis l’effondrement de l’URSS, la Russie ne constitue en aucune façon une menace pour les Etats-Unis. Bien que jugé inefficace par de nombreux scientifiques américains, ce projet aurait néanmoins pour conséquence de relancer les dépenses d’armement des autres puissances, Russie, Chine, mais aussi européennes. S’agit-il de contrer la menace future de ces prétendus « Etats voyous » que sont l’Irak, l’Iran, la Libye, la Corée du Nord ou le Pakistan, pour reprendre les termes de la propagande américaine ? De qui se moque-t-on ? Jamais un Etat pauvre n’a déclenché de guerre contre un Etat riche, alors que ces derniers, de l’Indochine à l’Algérie, de la République Dominicaine à l’Irak en passant par l’Afrique et en repassant par le Vietnam, ont largement porté la guerre dans nombre de pays du Tiers Monde.
S’agit-il alors de relancer à coups de dépenses publiques l’économie américaine au moment où les autorités chercheraient plutôt à favoriser un ralentissement en douceur d’une économie qui connaît une de ses plus longues phases de croissance ? C’est douteux, bien qu’il soit certain que ce programme permette de subventionner des capitalistes privés avec de l’argent public. Mais il y a bien d’autres canaux par lesquels les gouvernements transfèrent l’argent public dans les poches des actionnaires, et c’est sans doute une raison pour laquelle le gouvernement américain hésite encore lui-même à se lancer dans un tel projet.
C’est au lendemain de cet essai manqué, que s’ouvrait la conférence mondiale sur le SIDA dans la ville de Durban, en Afrique du Sud. Trois millions de personnes dans le monde sont mortes de cette maladie l’année dernière et le bilan s’alourdira dans les prochaines années. Des chiffres que l’ONU juge elle-même sous-estimés.
La faute à « pas de chance » ? En Afrique du Sud, un des pays les plus touchés au monde par ce fléau, environ 10 % de la population est séropositive, de nombreuses personnes sont privées de tout test de dépistage, parce qu’il n’y a aucun médicament disponible. Le coût d’un traitement qui permet au moins de contenir la maladie représente dix fois le revenu moyen d’un africain du sud. Un traitement trop cher, parce que comprenant les sacro-saints profits des laboratoires pharmaceutiques occidentaux. Parce que le respect de la propriété privée est plus grand que celui de la vie.
Pour l’Afrique seule où se trouvent 70 % des 34 millions de malades atteints du sida dans le monde, il suffirait de 3 milliards de dollars pour leur permettre d’accéder aux médicaments de base nécessaires. Soit le vingtième de ce que les Etats-Unis pourraient dépenser s’ils mettaient leur projet de « bouclier antimissile » en œuvre !
Il suffirait d’une infime partie des richesses des pays occidentaux pour éviter les ravages de la maladie. Et plus généralement, de permettre aux milliards de pauvres, là-bas comme ici de manger, d’avoir accès à un toit, à des soins, à l’éducation. Matériellement, rien ne s’y oppose. Mais c’est la dictature des plus riches qui reste à abolir.