Leur ami Ben Ali, tortionnaire de son peuple
lundi 8 mai 2000
Taoufik Ben Brik, journaliste tunisien en grève de la faim depuis cinq semaines contre la répression féroce qui sévit dans son pays, a enfin pu être accueilli en France jeudi dernier. Mais qu’on n’y voie pas une quelconque solidarité de la part du gouvernement français. « Nous n’accordons pas ce visa pour que M. Ben Brik vienne continuer sa lutte en France » s’est empressé de préciser Védrine, ministre des Affaires Etrangères du gouvernement Jospin, mais « pour des raisons humanitaires et pour contribuer à l’apaisement de la tension ».
Parce qu’il est un défenseur de la liberté de la presse, cela fait dix ans que les persécutions policières s’abattent contre Ben Brick et ses proches. Début avril, alors qu’il était privé de passeport et menacé de prison, il a choisi de dénoncer publiquement cette répression par une grève de la faim illimitée. Et en quelque sorte, il s’est fait le porte-parole d’un mouvement qui veut en finir avec le régime policier.
Car en Tunisie, il y a 130 000 policiers pour 9 millions d’habitants, soit autant de policiers qu’en France pour une population six fois moindre ! La population est soumise au fichage systématique et à l’arbitraire d’une police corrompue. La moindre contestation est qualifiée de « crime contre la sûreté de l’Etat ». Et pour le suspect ou sa famille, ce sont alors les passages à tabac, les saccages du domicile, l’interdiction de travailler, la privation de passeport et l’assignation à domicile, puis la prison. Dans les commissariats, la torture est une institution. Mais depuis quelques temps, des gens s’organisent pour rompre le silence et répondre à ces crimes. Un rapport du Comité National pour les Libertés en Tunisie, association illégale, estime à 50 les personnes mortes sous la torture - hormis les handicapées - et diffuse en annexe la liste nominative des policiers tortionnaires.
Voilà ce que Védrine et Jospin veulent interdire à Ben Brik de dénoncer maintenant qu’il est arrivé en France !
Cela, parce que la Tunisie de Ben Ali est un régime ami de l’Etat français. Les gouvernements français successifs lui ont accordé depuis 13 ans un soutien sans faille. Peu après son arrivée au pouvoir en 1995, Chirac lui a rendu visite pour le féliciter d’avoir remis le pays « sur la voie de la modernisation, de la démocratisation et de la paix sociale ». Et le gouvernement de la « gauche plurielle » s’est bien gardé de changer les bonnes relations avec la dictature. Car tous reconnaissent à Ben Ali le mérite de maintenir la « stabilité politique » et d’avoir permis ce qu’ils appellent le « le miracle économique tunisien ».
Le secret de cette « stabilité politique », c’est évidemment la répression. Car sous prétexte de lutte contre l’intégrisme au début des années 90, Ben Ali a renforcé l’appareil policier qui lui a ensuite servi à étouffer toute forme d’opposition politique ou même syndicale. Au point de pouvoir remporter les élections présidentielles d’octobre dernier avec 99,4 % des voix. Ce score qui en d’autres lieux et en d’autres temps aurait été qualifié de « digne d’un régime stalinien », n’a suscité que félicitations du côté des « démocraties occidentales ». Et c’est au moyen de cette dictature que Ben Ali a pu jusque-là imposer à la population les conséquences du « miracle tunisien » : au moins 20% de chômeurs, un salaire minimum de 900 F, la pauvreté et la misère.
En février dernier, la révolte a éclaté dans des agglomérations du sud et du centre du pays : une grève des conducteurs professionnels, puis des manifestations de jeunes lycéens et de chômeurs contre l’augmentation du prix du pain qui ont tourné à l’émeute. Le régime a réprimé et a tout fait pour imposer le silence sur ces événements. Mais les informations ont fini par filtrer, et par circuler.
La Tunisie est une poudrière sociale sous la chape de plomb de la dictature. Par crainte d’une explosion, les dirigeants français suggèrent maintenant à leur ami Ben Ali de faire des « gestes d’ouverture ». Mais nous travailleurs de France, ne pouvons qu’être solidaires de la lutte que la population tunisienne peut mener pour faire sauter ce régime corrompu. Ce qui implique de s’attaquer aussi à ses complices français : les Chirac et les Jospin !