Rillettes avariées et bœuf sur la langue
lundi 10 janvier 2000
Après la mise en cause de l’entreprise sarthoise Coudray, filiale du groupe Paul Prédault, qui a produit les rillettes dont la consommation a provoqué deux morts et l’intoxication de quatre autres personnes, c’est vers le circuit de distribution que se tourne également l’enquête sanitaire. Du camionnage au stockage dans les supermarchés, la chaîne du froid n’aurait peut-être pas été respectée. Des failles et des négligences criminelles, avec notamment des marchandises qui traînent un peu trop longtemps en dehors des zones réfrigérées, il s’en trouve aussi de ce côté-là, en permanence. Elles sont provoquées par le seul souci de faire des économies, en particulier de personnel.
Mais quand on entend à la radio ou quand on lit dans la presse qu’il faudrait aussi aller voir du côté de la responsabilité des consommateurs, qui auraient peut-être laissé traîner les rillettes mortelles hors du frigo, c’est qu’on est à la recherche de faux-fuyants. Autant reprocher aux victimes de s’être jetées goulûment sur des rillettes de supermarché au lieu d’avoir forcé sur le foie gras de chez Fauchon !
Aussi nécessaire soit elle, l’enquête sur le respect, ou non, des normes sanitaires au niveau de la distribution pourrait bien ne servir qu’à dédouaner le groupe Paul Prédault. Nous verrons bien ce que révélera cette enquête. Si on daigne en informer le public.
La direction de l’entreprise productrice savait au moins depuis novembre que l’analyse effectuée sur un échantillon de marchandise prélevé au mois de septembre avait révélé la présence de bactéries de la listériose. La quantité de bactéries observée étant en dessous du niveau jugé dangereux pour la consommation, l’entreprise n’était légalement tenue ni de prendre des mesures sanitaires ni même de signaler l’incident à la direction de la santé. Drôle d’excuse pour avoir laissé circuler la marchandise, et n’avoir pas effectué l’assainissement des installations dès ce moment-là ! Mais aux yeux de la direction du groupe Paul Prédault il valait mieux ne pas donner l’alerte, pour éviter de voir chuter ses ventes.
C’est pour protéger les intérêts de cette même entreprise que l’administration, en 1992, avait refusé de publier l’identité du responsable des produits dont la consommation avait déjà provoqué une épidémie de listériose ayant fait 63 morts. Car il s’agissait déjà de la société Coudray. Son PDG le niait encore il y a quelques jours. La direction générale de la Santé vient de le révéler. Et elle se justifie d’avoir jusque-là respecté la loi du silence en disant qu’au moment où s’était achevée l’enquête, six mois après les faits, l’entreprise avait pris les mesures sanitaires nécessaires et qu’en conséquence il ne fallait pas la pénaliser.
Les actionnaires, soucieux de protéger leurs portefeuilles, ont traité le groupe Paul Prédault avec moins de ménagements que la Direction générale de la Santé chargée de protéger la santé publique. Vendredi dernier la cotation en bourse du groupe Paul Prédault a été suspendue à cause du trop grand nombre d’ordres de vente d’actions que personne ne voulait racheter. Et il nous faudrait acheter des rillettes et des langues de cochon en gelée pour relever le cours des actions !
L’entreprise espère en effet reprendre sa production d’ici la fin de la semaine, après une désinfection de ses installations, ce qu’elle aurait au moins dû faire dès la première alerte. Quant à la Secrétaire d’Etat au commerce, Marylise Lebranchu, elle s’interroge seulement sur une révision des normes et un renforcement de l’obligation d’alerter les autorités sanitaires. Qui garderont le silence comme par le passé pour ne pas gêner la bonne marche des affaires ?
La production et la conservation à l’échelle industrielle des aliments posent des problèmes techniques délicats. Il n’y a pas en la matière de « risque zéro » nous dit-on. Raison de plus pour rendre public tous les problèmes et ne pas laisser ces affaire se régler en catimini entre les margoulins de l’agro-alimentaire et une administration complice.