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Une catastrophe qui n’avait rien de fatal

lundi 23 août 1999

Soixante mille immeubles détruits, des villes entières ravagées, 12 000 morts recensés et plus de 30 000 personnes disparues sous les décombres de leurs habitations : le bilan du tremblement de terre qui a frappé la région d’Izmit, en Turquie, figurera parmi les plus lourds du siècle.

Une région que tous les spécialistes s’accordaient à classer « à risque », mais où les précautions les plus simples avaient été négligées. Ce qui frappe ici, ce n’est pas l’ampleur de la secousse sismique, c’est l’inconscience des autorités, leur mépris du sort de la population, ainsi que le cynisme et l’irresponsabilité des promoteurs immobiliers et des constructeurs.

Les médias du monde entier ont montré ces immeubles récents construits à la va-vite, sans fondations appropriées, où des entreprises rapaces mêlaient du sable au ciment pour diminuer leurs coûts. Les minces murs de brique ayant volé en éclats, ces logements fabriqués à vil prix sont devenus le tombeau de leurs habitants.

Respecter les normes antisismiques n’aurait pourtant accru que de 5 à 10 % le coût de ces constructions. Mais les promoteurs et architectes assassins ont pu s’enrichir en toute impunité car les responsables chargés d’attribuer ou de contrôler les marchés du bâtiment sont, comme dans bien des pays, totalement inefficaces et corrompus. Les dirigeants turcs sont fort capables de faire la guerre à la minorité kurde pour l’empêcher – entre autres – de parler sa langue, de pourchasser et de persécuter les opposants politiques, mais surtout pas capables d’empêcher des promoteurs véreux de faire fortune en édifiant des châteaux de cartes. Les intérêts de la population sont le cadet de leurs soucis.

Malgré les précédents tremblements de terre qui l’ont frappée, la Turquie ne disposait que d’une seule équipe spécialisée dans la recherche des victimes sous les décombres. Faute d’engins pour déblayer les blocs de béton, des milliers de personnes ont dû assister, impuissantes, à l’agonie de leurs proches. Dans les hôpitaux, tout manquait. Et les puissances de l’OTAN, dont la France, si promptes lorsqu’il s’agissait d’envoyer des dizaines de milliers d’hommes et des engins sophistiqués pour faire la guerre en ex-Yougoslavie, n’ont mis que des moyens dérisoires au service de la population turque, même si c’est à grand renfort de publicité.

L’armée turque quant à elle, pourtant l’une des plus fortes composantes de l’OTAN – fer de lance contre l’ex-URSS avant la chute du Mur de Berlin – manque-t-elle de moyens lourds quand il s’agit de raser des milliers de villages kurdes comme elle l’a fait depuis 1990 ? Manque-t-elle d’argent, elle qui a encore acquis récemment à prix d’or des hélicoptères de combat « Tigre », fleuron de l’aéronautique militaire franco-allemande ?

Elle a pourtant été totalement incapable d’apporter le moindre secours à la population.

La présence des militaires a d’abord servi à prévenir les gestes de révolte d’une population à juste titre en colère, et à protéger certains bâtiments d’éventuels pillages. Quant au chef de l’Etat turc, le président Demirel, rendant visite aux victimes du séisme, il s’est distingué devant les caméras, en répétant : « C’est la fatalité ! Seul Dieu peut-nous aider ! », face à des survivants furieux, avant de disparaître au fond d’une limousine blindée.

Il n’y a pour autant aucune fatalité dans l’existence d’un Etat soumis aux intérêts d’une minorité de bourgeois, de bureaucrates, de mafieux. Si toute la population, à commencer par la majorité des travailleurs et des pauvres, se mettait à contrôler l’utilisation des budgets, la construction des logements, les normes de sécurité, et l’appareil d’Etat à tous les niveaux, ce serait certes une révolution. Mais ce ne serait pas un risque majeur car elle pourrait permettre de protéger les vies humaines de catastrophes comme celle d’Izmit, ou d’autres, qui n’atteindraient certes plus les mêmes proportions désastreuses.

Si aujourd’hui encore, l’humanité est à la merci de catastrophes dites – à tort – naturelles, c’est avant tout parce qu’elle est en proie à une organisation sociale irrationnelle et injuste, le capitalisme.