Le bonheur alimentaire
lundi 16 août 1999
Il y a eu le scandale des vaches qu’on a rendues folles en leur faisant ingurgiter de la vache en poudre, celui des poulets belges parfumés à la dioxine et du coca à l’huile de vidange. Voici désormais celui de nos bons vieux cochons, poulets et poissons bien de chez nous, nourris aux boues des stations d’épurations et fosses septiques et autres eaux de lavage de camions et de locaux ; nos bijoux de la gastronomie nationale gavés d’excréments humains et pas qu’humains. Eaux usées de toutes origines, unissez-vous : vous ferez bon usage, du producteur humain au consommateur humain. Qui disait que l’économie de marché ne savait que faire de ses déchets ? Un rêve écologique, en somme, ce recyclage accéléré
de la m…
Jadis, on se contentait de recycler les eaux d’épandage et le fumier sur les champs de légumes et de céréales. Mais on n’arrête pas le progrès. Le fin du fin désormais, mieux encore que les engrais chimiques, c’est directement le bétail nourri au tout à l’égout. Cela va plus vite, et ça rapporte beaucoup plus aux industriels de la spécialité.
Une nouveauté, une bavure, cette pratique « alimentaire » ? Point du tout. Certes, tout le monde crie au scandale après que le Canard Enchaîné a révélé ces pratiques au mois de juin, et surtout qu’un reportage télévisé a été diffusé jeudi dernier en Allemagne sur l’alimentation des porcs et volailles françaises vendues outre-Rhin. C’est qu’une grande chaîne de distribution allemande a retiré de la vente certaine de ces volailles françaises dont on découvre qu’elles ne sentent pas la rose (quoique, pour les poulets industriels, on se disait bien…). Du coup, la Commission Européenne demande au gouvernement français de s’expliquer. Alors, ici, on s’indigne, on s’affole, on parle « d’horreur alimentaire », on réclame des mesures, des contrôles. Fort bien. Mais un peu tard tout de même. Car cela fait belle lurette que tout un pan de l’agro-industrie s’est fait une spécialité dans ce recyclage miracle des eaux usées !
De petits escrocs irresponsables, des marginaux, ces recycleurs de fosses septiques ? Jugez-en : cinq usines françaises sont particulièrement visées dont, à Concarneau, celle de la Saria. Laquelle Saria, par exemple, fait partie du premier groupe agro-industriel européen, compte 44 sites en France et assure, excusez du peu, 45 % de l’équarrissage national (informations données par le Journal du Dimanche). Des fraudeurs ? Mais pas du tout. Le flou des pratiques de la Saria profitait de la tolérance des autorités. Il a fallu attendre le 5 août dernier pour qu’un arrêté préfectoral établisse de nouvelles consignes de sécurité ! Avant, tout baignait, si l’on ose dire.
En principe il est interdit depuis deux ans de nourrir les veaux et les vaches de farines animales issues de l’équarrissage de leurs congénères. Mais les porcs, les volailles et les poissons d’élevage, eux, y ont toujours droit, et comment ! Et comme les farines en question sont dopées à tout ce qui traîne dans les eaux usées, et que c’est de cela que nous faisons notre ordinaire, on se demande bien pourquoi on a fait un tel foin du dopage au sein du tour de France.
Nous vivons vraiment un époque formidable.
La course à la productivité des grands de l’agro-industrie fait merveille. Elles nous assure l’abondance alimentaire à partir de nos seuls excréments. C’est tout de même quelque chose, l’économie de marché ! Logique, puisque le capitalisme est capable de faire du profit avec tout et rien, y compris la m…
L’horreur capitaliste peut prendre bien des formes, mais elle est bien toujours la même.