Vive la fête ... mais ne les laissons pas se foot de nous
lundi 15 juin 1998
Heurts et émeutes à Marseille ce week-end, à l’occasion du match Tunisie-Angleterre, ont fait des blessés graves. Des supporters (et pas seulement anglais) abrutis par la bière mais surtout par le chauvinisme imbécile vont-ils gâcher ce qui devrait être la grande fête du football, le jeu universel, le grand plaisir partagé, avec ses Hollandais déguisés en gouda et ses Ecossais en kilt aux terrasses des cafés ?
Je foot, tu foots, il foot, nous foutons, tout le monde foot. Avec des supporters du monde entier venus encourager les équipes de trente-deux nations de quatre continents, la France serait, au moins l’espace d’un mois, le lieu d’une fraternité universelle, enfin la terre d’accueil qu’elle prétend être depuis toujours.
Derrière les discours et les slogans, l’hypocrisie est au moins à la mesure des statues géantes de Moussa, Ho, Pablo et Roméo qui s’acheminèrent une journée durant vers la Place de la Concorde.
Terre d’accueil, la France de Chirac, alors que les équipes étrangères ont dû croiser dans les airs ou les aéroports des immigrés reconduits à la frontière sans tambour ni trompettes, sans coups de pub mais avec des coups de matraque ? Terre d’accueil, la France de Jospin, qui n’a pas même eu un semblant de courage politique pour régulariser les sans-papiers, comme le premier ministre l’avait promis pendant sa campagne électorale ?
On voudrait bien que la Coupe du Monde soit une fête, pour tout le monde, que les joueurs puissent jouer, les supporters supporter, les partisans du foot se régaler et les autres prendre leur plaisir ailleurs. Mais, même pour quelques semaines, elle n’efface pas, elle ne masque même pas les tares du monde dans lequel nous vivons, contrairement à ce que voudraient nous faire croire les dirigeants du monde de la politique, de la finance et du foot – car ces trois mondes sont étroitement liés.
Car le football, avant d’être un jeu et un sport, c’est d’abord un marché. Un marché fort lucratif, dans lequel les intérêts des plus gros sont impliqués. Dans de nombreux pays les clubs sont côtés en bourse. Il y a même en Angleterre le « footie », l’indice des 21 meilleurs clubs anglais, le CAC 40 du foot. Cela devient contagieux, jusqu’ici. On spécule sur le jeu, comme sur le café ou la banane. La FIFA, la fédération internationale du foot, est un des plus gros trusts mondiaux, qui gère des centaines de milliards. C’est pourquoi l’élection de son président vient de donner lieu à une bataille entre des groupes financiers, comme le ferait l’élection du PDG de General Motors ou d’IBM.
La Coupe du Monde, c’est une foire d’empoigne financière. Droits audiovisuels, publicité, droits déposés pour l’usage de Footix, retombées commerciales en tout genre : le chiffre d’affaires annuel du football dans le monde est évalué à 1200 milliards de francs. Des milliards que se disputent Nike, Reebok ou Adidas, ces sociétés de vêtements et de matériel de sport qui sont de celles qui exploitent le travail des enfants-esclaves d’Asie ou d’Afrique, du Pakistan au Maroc. Car le monde du football, ce n’est pas seulement les exploits de Zidane ou Ronaldo. C’est aussi l’exploitation, le fric et l’hypocrisie
Nous en avons eu avant même la Coupe une belle illustration : près de huit milliards de francs ont été investis par l’Etat et les régions pour les infrastructures des dix sites de la Coupe, France Télécom mettant à elle seule 120 millions de francs dans la partie ; mais lorsque les travailleurs de France Telecom, de la SNCF, les pilotes d’Air France ou les internes des hôpitaux ont revendiqué, médias, ministres, hommes politiques de gauche et de droite, chefs syndicalistes même ont uni leurs voix. La lutte de classe doit s’arrêter pendant la coupe du monde. Comme si les sous-effectifs ou les sous-salaires étaient soudainement, magiquement comblés.
Quand ils utilisent la Coupe du monde pour nous jeter de la poudre aux yeux ou pour nous faire du chantage, une chose est sûre : le gouvernement et les patrons se footent de nous. Il est temps de les mettre hors-jeu.