LA REVOLTE DES PAUVRES EBRANLE L’INDONESIE
lundi 25 mai 1998
Le dictateur Suharto qui depuis plus de 32 ans régnait sur l’Indonésie a démissionné. Habibie, le vice-président, a été désigné par Suharto lui-même pour succéder à son maître. Suharto avait pris le pouvoir en 1965 en faisant 500 000 morts parmi ses opposants : communistes, syndicalistes ou simples travailleurs. A l’époque – celle de la guerre du Vietnam – le gouvernement américain voulant s’assurer de la soumission des régimes dans la région, avait non seulement donné sa bénédiction, mais avait aussi prêté pour la basse besogne ses services de renseignement à l’armée indonésienne.
C’est pourtant le gouvernement américain qui a demandé officiellement la semaine dernière à Suharto de partir. Le chef d’état-major de l’armée indonésienne, le général Wiranto, ministre de la défense de Suharto, a pesé lui aussi dans le même sens.
Si ces gens-là ont prié bien gentiment Suharto de s’effacer, c’est d’abord parce qu’on a assisté dans ce pays à une véritable révolte contre la dictature en place et ses mesures d’austérité.
Les étudiants ont commencé, en manifestant sur les campus pour exiger la démission de Suharto, et ensuite des dizaines de milliers d’émeutiers sortis des bidonvilles des grandes villes et des taudis ouvriers se sont attaqués aux symboles de la richesse et de l’injustice sociale : des banques ont été brûlées, des immeubles de luxe saccagés, des supermarchés pillés. Il y a eu des centaines de morts, les premiers sont tombés sous les balles de militaires et un grand nombre ont péri dans les incendies consécutifs au pillage des grands magasins.
Ces événements sont la conséquence directe de la crise provoquée par les spéculations effrénées des capitalistes du monde entier, qui s’est traduite il y a plusieurs mois par l’effondrement des monnaies, des bourses, et des économies de plusieurs pays asiatiques. Les mêmes pays qu’on nous citait ici en exemple comme des modèles de développement grâce aux vertus du système capitaliste.
La dictature de Suharto avait permis de mettre à la disposition de la bourgeoisie des pays riches une classe ouvrière à exploiter à bas prix, muselée par un régime féroce. Les grosses entreprises – un certain nombre sont françaises – en ont profité, et la production en Indonésie a connu un essor ces dernières années. Les investissements se sont multipliés, à grand coup d’endettement auprès des banques occidentales ou japonaises. La bourgeoisie des pays riches et celle d’Indonésie, et en particulier la famille de Suharto, en ont profité à plein. Mais c’est aux travailleurs et aux pauvres qu’on a présenté l’addition, quand brutalement les financiers ont exigé le remboursement de la dette colossale accumulée. Licenciements en masse, augmentation brutale des prix de 80 % en moyenne, la population a pris de plein fouet les effets en retour du prétendu miracle.
La révolte qui a suivi prouve que le peuple indonésien n’est pas aussi docile que ses exploiteurs l’avaient espéré. Pour tenter de le faire rentrer dans le rang, les autorités américaines, les dirigeants de l’armée, et les politiciens bourgeois de l’opposition paraissent s’entendre pour procéder à un simple ravalement de façade : en changeant de tête au sommet, et en constituant un gouvernement comprenant encore une moitié d’anciens ministre de Suharto. Peut-être en procédant à de nouvelles élections, et peut-être pas...
Leur seul but est de préserver, en même temps que l’instrument de ce pouvoir sur lequel Suharto s’est appuyé pendant plus de trois décennies, les intérêts du capital des principaux créanciers. Il n’est pas d’empêcher la misère et la dictature mais de les faire encore accepter.
Mais rien ne dit pour le moment que les étudiants et les travailleurs indonésiens vont laisser faire ces manoeuvres politiciennes. S’ils mettaient en place une direction représentant leurs véritables intérêts, indépendante des politiciens de la bourgeoisie, ce ne serait plus une révolte, mais une révolution. Et ce serait aussi un véritable espoir pour les travailleurs du monde entier qui se débattent contre le même système que celui qui écrase aujourd’hui leurs frères indonésiens.