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La révolte des pauvres d’Indonésie

lundi 18 mai 1998

Des centaines de morts, plus d’un millier peut-être. Beaucoup d’entre eux ont péri dans les incendies consécutifs au pillage de grands magasins, mais beaucoup d’autres, et les premiers d’entre eux en tout cas, sont tombés sous les balles des militaires. Aux dires des médias, qui comme toujours s’intéressent davantage au sort de quelques dizaines de milliers d’Occidentaux vivant dans ce pays qu’à celui des 250 millions d’Indonésiens eux-mêmes, le pays semble sombrer dans le chaos.

En fait de chaos, l’on assiste à une véritable révolte contre la dictature en place et ses mesures d’austérité. Depuis janvier, et suite aux spéculations effrénées des capitalistes du monde entier, la monnaie indonésienne s’est en effet effondrée, entraînant dans sa débâcle tout le reste de l’économie. Et c’est aux travailleurs et aux pauvres que le dictateur Suharto, avec l’encouragement du FMI et des grandes puissances, a présenté l’addition.

Une addition terrible. En l’espace de quatre mois et demi, le nombre de chômeurs a doublé, atteignant plus de 9 millions. La chute de la monnaie s’est accompagnée d’une hausse des prix de 80 % en moyenne. Ces hausses touchent de plein fouet tous les travailleurs, dont les salaires, eux, n’ont évidemment pas augmenté.

Comme en France en mai 68, c’est la jeunesse étudiante qui s’est d’abord fait l’écho de la colère générale. Depuis février dernier, les étudiants ont manifesté, occupé les universités, demandé le départ du dictateur Suharto. Des ouvriers licenciés en masse ont aussi fait grève, se sont affrontés violemment avec la police. Et ce qui a fait déborder la coupe et provoqué les manifestations populaires de la semaine dernière, c’est une nouvelle augmentation de 50 à 100 % des prix de l’essence et des produits alimentaires. Des émeutes ont alors éclaté à travers tout le pays, prenant pour cibles les magasins, mais aussi tout ce qui peut rappeler la clique au pouvoir, comme les Timor, ces voitures produites par l’un des fils du dictateur et que l’on brûle maintenant en place publique.

En ce début de semaine les manifestations ont repris. C’est bien à une profonde contestation politique que le pouvoir est aujourd’hui confronté. Au point que l’armée, pilier de la dictature, semble hésitante. Au point que les grandes puissances, Etats-Unis en tête, recherchent ouvertement un remplaçant à Suharto qu’elles ont soutenu depuis qu’il a pris le pouvoir il y a 32 ans, en faisant 500 000 morts parmi ses opposants, communistes, syndicalistes ou simples travailleurs. Déjà, à l’époque, pour détourner la colère des pauvres, le dictateur avait fait de la minorité chinoise un bouc-émissaire. On essaie à nouveau aujourd’hui de refaire le même coup. Mais il n’est pas certain que la diversion fonctionne à nouveau.

L’Indonésie est un de ces pays du Sud-Est asiatique dont on nous vantait encore il y a peu les prouesses économiques. Beaucoup de grandes entreprises françaises y font des affaires. Elles y ont délocalisé parce que là-bas elles trouvaient une main d’oeuvre bon marché et à la docilité garantie, croyaient-elles, par un régime militaire féroce. Eh bien, les Indonésiens montrent aujourd’hui que nulle part au monde, pas plus en Asie qu’ailleurs, les pauvres et les travailleurs ne supportent indéfiniment l’exploitation et l’oppression. Cela atterre les capitalistes obligés de fermer précipitamment leurs bureaux de Djakarta. Mais voilà qui ne peut que réjouir les travailleurs de tous les pays.

Les travailleurs indonésiens sont victimes du capitalisme. Comme nous, même si c’est bien plus que nous, car la crise est là-bas bien plus dramatique qu’ici. Mais les fauteurs de cette crise, ceux qui par leurs spéculations avaient fait monter la bulle financière à Djakarta en précipitant la catastrophe, sont les mêmes qui, ayant rapatrié leur fric en Occident, font tomber chaque jour un nouveau record de hausse à la Bourse de New York ou de Paris. Jusqu’au prochain krach ici aussi ? Nous aurons peut-être bientôt à montrer notre colère aussi fortement que les Indonésiens