La reculade d’Allègre devant les profs en grève du 93
lundi 4 mai 1998
Depuis près de deux mois que dure la grève des enseignants de la Seine-Saint Denis, Allègre, le ministre de l’Education Nationale, n’avait cessé ses déclarations provocantes ou méprisantes. Il avait claironné qu’il considérait leur grève comme « illégitime », que les 300 postes prévus étaient tout ce qu’il octroyerait.
Aussi bête et arrogant que son collègue Chevènement, qui accusait lui aussi les militants et les intellectuels qui protestent contre les expulsions d’immigrés de faire le jeu du Front national, Allègre avait même repris ce refrain contre les profs en grève.
Alors, jeudi dernier, Allègre pouvait bien sourire devant les caméras en annonçant la création de 3000 postes. Rien, et surtout pas lui, ne peut cacher que ce recul est dû à la seule détermination des enseignants en lutte.
Ils l’ont obtenu parce qu’ils ne se sont pas laissés abuser, ni par le bluff d’un ministre-matamore, ni par de fausses promesses sur l’air bien connu : « faites moi confiance, on verra ce qu’il est possible de faire… mais plus tard ».
Ils l’ont obtenu parce qu’ils ont su trouver le soutien actif des élèves et des parents d’élèves, c’est-à-dire d’autres travailleurs, de la partie de la population confrontée au même problème : des études au rabais pour les plus pauvres, avec à la sortie le chômage et des petits boulots qui ne mènent à rien.
Ils l’ont obtenu parce qu’ils ont maintenu leur mouvement malgré les obstacles, malgré que la grève était minoritaire bien qu’elle recueille l’appui de la grosse majorité de tous, malgré l’interruption des vacances de Pâques. Car le ministre espérait bien que cette suspension involontaire mettrait fin à la grève, à l’exemple de tant de mouvements suspendus par les directions syndicales, et qui ne reprennent jamais. Mais voilà, les profs ont repris la grève après les vacances comme ils l’avaient annoncé, et Allègre a dû annoncer des concessions.
Ils l’ont obtenu parce que la base, sans s’en remettre aux directions syndicales plus ou moins réticentes, s’est organisée, à l’échelle de chaque établissement, comme à l’échelle du département, pour contrôler elle-même son mouvement.
Allegre a reculé. Mais bien sûr le ministre est aussi franc qu’un âne qui recule. Il a surtout fait un effort pour soigner l’emballage, aidé en cela par les médias bien plus rapides à crier « victoire » que les grèvistes eux-mêmes. Des médias qui font mine aujourd’hui de s’étonner que le mouvement puisse se poursuivre encore, ne serait-ce que pour obtenir des garanties que le ministre n’a pas données.
Ainsi sur les 3000 postes annoncés, il n’est prévu que d’en créer 800 dans l’immédiat, les autres étant pour les années suivantes. A la rentrée prochaine donc moins d’un poste par établissement scolaire du département. On est loin des 5000 qui seraient nécessaires pour que ce département particulièrement maltraité soit seulement dans la moyenne des autres. Or dans les autres aussi, il manque des milliers d’enseignants.
De plus la porte reste ouverte à toutes les magouilles budgétaires qui consistent à prendre aux uns pour donner aux autres, sans rien changer réellement nulle part.
Les enseignants du 93 auraient donc bien des raisons de continuer et même d’élargir leur lutte aux autres départements. Le pourront-ils ? C’est à juste titre en tout cas qu’ils sont encore en grève, ce mardi même, avec cette fois l’ensemble des profs de l’Ile-de-France, appelés à une journée d’action par des syndicats pourtant guère en pointe.
En tout cas les enseignants de la Seine-Saint Denis ont montré la voie. Les problèmes qu’ils dénoncent ne sont particuliers ni au 93 ni à l’Education Nationale. Ce n’est pas seulement l’école, ce sont tous les services publics, transports, santé, etc... qui sont déficients dans les quartiers, les villes, les régions ouvrières. C’est dans le public comme dans le privé, qu’on rogne sur les effectifs et que les conditions de travail se dégradent. C’est tous ensemble, qu’il faut imposer des reculs décisifs aux ministres et aux patrons, comme aux ministres-patrons.
Quelle meilleure façon de commémorer Mai 68 que de le refaire ? En mieux.