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L’échelle de la barbarie

lundi 28 octobre 2002

Poutine « fier », Chirac « soulagé » comme le sont également les chefs des Etats des grandes puissances : c’est la satisfaction qu’ils ont étalée après l’assaut du théâtre de Moscou où 700 otages étaient retenus par un commando tchétchène. Les images qu’on a pu en voir provoquent plutôt l’écœurement. Au moins 117 otages ont été tués dans l’opération des militaires russes, d’autres sont hospitalisés dans un état incertain. Presque tous les preneurs d’otages, une cinquantaine, ont été abattus.

La situation des centaines d’innocents menacés de mort dans cette salle de spectacle était bien sûr insoutenable et inhumaine. Le traitement que leur faisaient subir les hommes et les femmes du chef du commando Mosvar Baraev en dit long sur leur mépris des populations – russes comme tchétchènes d’ailleurs – qui ne sont jamais pour ces terroristes que des pions. Mais l’attitude de l’armée russe et de son chef de guerre Poutine en dit plus long encore sur les premiers responsables de cette situation infernale. Un journaliste russe écrivait : « La question qu’il faut poser est : qu’a bien pu subir une femme pour qu’elle décide d’attacher des explosifs sur son corps et qu’elle aille tuer d’autres femmes et des enfants ? ». La réponse n’est pas difficile à trouver. La guerre en Tchétchénie dure depuis huit ans maintenant. Et si le commando du théâtre de Moscou menaçait 700 personnes, c’est au moins cent fois plus qui ont été exterminées par les armées russes : 80 000 victimes tchétchènes, hommes, femmes, des milliers d’enfants... Près d’une personne sur dix, dans une population d’un million au début de la guerre. Il y a aussi les milliers de personnes violées, torturées ; les familles tchétchènes qui, pour récupérer le corps de leurs proches, ont dû engraisser le trafic de cadavres organisé par des militaires russes. Le pays et sa capitale Grozny sont en ruine. Et puis, il y a encore les victimes dans la population russe elle-même : 10 000 jeunes soldats auraient été tués. Pas seulement d’ailleurs par les combattants tchétchènes. Des milliers de témoignages parlent là encore de tortures et de viols perpétrés par les « chiens de guerre » russes sur leurs propres conscrits, dont certains reviennent fous. Voilà la barbarie qu’il y a derrière la prise d’otages de Moscou.

Mais pour Poutine, l’opération est plutôt bonne. La Tchétchénie lui réussit pas mal : non seulement elle promet la mainmise sur un oléoduc qui alimente la florissante industrie pétrolière russe, mais elle permet au chef du Kremlin de prendre des poses de guerriers qui sont parmi ses principaux arguments électoraux. Sa dernière opération lui a permis de s’attirer le soutien officiel de l’ensemble des chefs d’Etats de la planète, de Bush à… Saddam Hussein, en passant par Sharon ou Chirac. Bref, sur le massacre du théâtre de Moscou, les chefs de guerre du monde entier ont trouvé une nouvelle occasion d’entonner ensemble le chœur de « la lutte contre le terrorisme », et de tenter de légitimer leurs sales guerres, en Tchétchénie bien sûr, mais aussi, dans l’ordre, en Irak, en Palestine, voire même en Côte-d’Ivoire.

Mais leur hypocrisie sanglante fait de moins en moins illusion. Il y a eu le 11 septembre 2001, il y a eu le carnage de Bali, il y a semaine après semaine les attentats en Israël, et aujourd’hui la prise d’otages moscovite… Que faut-il encore pour montrer que plus les chefs impérialistes, pour assurer leur domination politique ou de nouveaux profits à leurs trusts pétroliers, mettent la planète à feu et à sang et plus la terreur risque de leur revenir à la figure ? Ou plutôt, de nous revenir à la figure : car tous les exemples précédents montrent que les victimes du terrorisme c’est la population, pas ses exploiteurs ! La violence des attentats de New-York comme celle de la prise d’otages de Moscou n’est qu’un pâle reflet de la barbarie que la bourgeoisie de nos pays répand dans le monde. Leur ordre patauge dans le sang.

L’avenir qu’ils nous préparent n’est pas inéluctable : ils ne sont forts qu’autant qu’ils comptent sur la passivité des peuples à qui ils font payer leurs exactions. Mais si nous ne nous laissons pas embarquer dans leur galère, le pire peut encore être évité.