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Enfin la revanche du monde ouvrier et de sa jeunesse ?

lundi 18 octobre 2010

Ce n’est pas l’explosion sociale avec un grand « E » mais, depuis plus d’un mois, depuis la première grande journée d’action du 7 septembre, c’est une montée lente et irrésistible de la colère ouvrière et populaire, tout aussi menaçante pour le patronat et le gouvernement.

Menaçante aussi pour l’état-major du Parti socialiste qui aimerait la canaliser vers les seules urnes de 2012. Mais pas si facile ! Car le navire prend salement l’eau par le fond, par la montée de toutes les rages et rancunes que des années de politique anti-ouvrière ont accumulées. Ce n’est pas que des luttes n’aient pas eu lieu, une kyrielle de luttes à vrai dire contre les licenciements et fermetures d’entreprises dans le privé, contre les suppressions de postes dans le public, contre la dégradation des conditions de travail et des salaires, contre la précarisation généralisée… mais isolées, éparpillées et perdues de ce fait. À l’exception de la grève des cheminots et services publics en 1995 et de l’explosion de la jeunesse contre le CPE en 2006, jugées suffisamment contagieuses pour que les gouvernements de Juppé et Villepin reculent avant de voir jusqu’où ça pourrait aller trop loin. L’heure de la revanche semble donc bien avoir sonné.

Au contact des uns des autres

Cette fois, sous la bannière commune du rejet de la réforme des retraites qui fait déborder la coupe déjà largement pleine, et se saisissant des journées de grève et manifestations appelées par un large front de directions syndicales, toutes les revendications et tous les travailleurs qui les portent avancent dans des grèves et des cortèges qui n’ont cessé de grossir, au fil des journées successives des 7 et 23 septembre, 2 octobre, 12 et 16 octobre. Rassemblant ceux du public, mais aussi en nombre croissant ceux du privé… et maintenant les jeunes à leur suite (mais dans les cortèges, plutôt en tête !). Depuis les lendemains du 12 octobre surtout, des grèves ont été reconduites. Par des cheminots et des salariés des transports urbains, à l’instar de ceux des raffineries et des ports qui s’étaient lancés les premiers. Les cheminots se sont mis en grève reconductible en affirmant fortement ne pas vouloir « partir tout seuls ». Mais ce qui pouvait apparaître comme un signe de faiblesse s’est révélé une force : car les grévistes actifs de la SNCF ou d’ailleurs, minoritaires certes mais volontaires, précisément pour ne pas rester seuls sont allés chercher de l’aide ailleurs, auprès d’autres travailleurs, grévistes ou pas encore, d’entreprises du public ou du privé proches. C’est ainsi que des minorités actives se sont agglomérées peu à peu et se sont retrouvées, pour se sentir plus fortes, non seulement lors des grandes journées, mais entre ces journées – tout particulièrement et avec un bond qualitatif depuis les lendemains du 12 octobre.

On est donc en présence d’un mouvement, si ce n’est encore franchement d’une vraie grève, qui se généralise et se répand par en bas. Certes, la politique des confédérations syndicales auxquelles à ce jour le gouvernement n’a pas donné un grain à moudre ni même offert l’escalier de service pour un petit salon de négociation, y a largement aidé, puisqu’elles ont appelé à des journées nationales à échéances satisfaisantes, voire à la reconduction après le 12 octobre et à des initiatives locales pour renforcer le mouvement. Notable de la part de la CGT qui, généralement dans les transports et à la SNCF, s’est cramponnée dans le passé à des journées dites « carrées » de seulement 24 heures. Cette fois non. Et force est de reconnaître que travailleurs et militants syndicaux se sont emparés, au-delà peut-être des vœux de Bernard Thibault, de son appel à organiser partout des assemblées, des réunions, toutes les initiatives locales qui permettraient aux travailleurs de décider de leur mouvement. Bernard Thibault, à la tête d’une confédération qui pèse lourd dans les mobilisations comme les cortèges le confirment, voulait-il ainsi se défausser d’un appel général et explicite à la grève tous ensemble ? En se retranchant derrière une « démocratie à la base » dont on sait quels usages multiples les bureaucraties syndicales peuvent faire ?

Les moyens de la contagion

Toujours est-il que des centaines de milliers de travailleurs, en grève ou pas encore, militants syndicaux ou pas, lui ont dit « chiche » (quand ils n’avaient pas commencé à le faire) et sont allés au contact les uns des autres, pas seulement lors des grandes journées, mais entre ces journées et pour les préparer ou leur donner une suite, d’où une multitude de rassemblements locaux, par départements, villes, arrondissements, quartiers… tous ensemble, ouais ! La mode est à l’ « interprofessionnel » (ou interpro du jargon syndical), au foisonnement dans tout le pays d’initiatives qui rassemblent des militants et salariés du public et du privé. C’est la marque forte du mouvement actuel. Il se généralise lentement mais sûrement par cet interpro, d’une façon qui ne dit pas son nom.

L’isolement des luttes, les uns et les autres séparément et le dos au mur, qui a tant grevé la situation de ces dernières années, semble balayé ou sur le point de l’être. Dès que des noyaux de travailleurs combatifs et de militants syndicaux se mettent en lutte ou en grève, ne serait-ce qu’un ou deux jours par semaine, ou une ou deux heures par jour, dans telle gare, tel bureau de poste ou telle entreprise du privé, la tendance est aussitôt de tenter d’aller voir ailleurs. Et c’est ainsi que les minorités actives s’encouragent, additionnent et démultiplient leur courage et leur capacité de contagion. D’où une multitude de rassemblements de travailleurs de divers secteurs, de manifestations, voire d’assemblées générales. C’est dans cette voie que ceux qui veulent que leur classe marque des points s’engouffrent. C’est ainsi que la grève aujourd’hui se généralise.

Quelques exemples

La liste est infinie, de la myriade des rassemblements, démarches d’une entreprise à une autre, assemblées interpros, bref initiatives de contact et regroupement qui ont marqué ces derniers jours.

À coup sûr, l’amplification, l’approfondissement de la lutte contre le projet de réformes et tout le reste, que des milliers de tracts syndicaux appellent de leurs vœux, passe par son organisation, sa structuration, tous ensemble quelle que soit l’organisation syndicale. Un sérieux pas supplémentaire serait la multiplication de comités ou collectifs de grève, peu importe leur nom, de coordinations inter-entreprises, locales, régionales et, pourquoi pas, jusqu’à l’échelle nationale. Bref un état-major de la grève générale !

Une jeunesse politisée

Ce qui renforce évidemment le mouvement, c’est le ralliement de la jeunesse scolarisée, à commencer par les lycéens, essentiellement des quartiers populaires – ceux dont Sarkozy avaient dit récemment que s’ils déboulaient, il ne maîtriserait plus ! Des lycéens par centaines, voire milliers, et sans attendre les grands rendez-vous nationaux fixés par les directions syndicales, sillonnent les quartiers ou les villes, y compris les plus petites. Pas politisés ? On ne peut plus, au contraire, puisqu’ils rallient massivement et consciemment une mobilisation ouvrière qu’ils sentent la leur. Il leur manque des profs, des locaux, des moyens pour leurs études ? Certes, mais ils n’en sont plus seulement là. Ils en sont à comprendre que cette réforme des retraites n’est qu’un tour de vis supplémentaire, qui s’ajoute aux licenciements, aux salaires minables, aux services publics mutilés qui pèsent déjà tant sur eux et leurs parents. Et de cette société-là, ils n’en veulent pas !

Les prémices d’une grève générale

Début d’inquiétude pour les possédants, quoi qu’en disent leurs sbires gouvernementaux. Mais grande lueur d’espoir pour les classes populaires, en une lutte tous ensemble qui doit mettre sur la table tout le passif. En matière de retraites par l’abrogation de toutes les réformes introduites depuis 1993. En matière de salaires par une augmentation générale de tous les salaires et pensions et leur évolution en fonction du coût de la vie et de la productivité du travail. En matière de chômage, par l’interdiction des licenciements et suppressions de postes, et le partage du travail entre tous. Car chacun sait que si les caisses sociales se vident, c’est que les patrons y puisent sous de multiples formes, à commencer par la dégradation des salaires et de l’emploi qui baisse les rentrées de cotisations. Le tout qui devrait être arraché et contrôlé par les travailleurs mobilisés eux-mêmes.

Alors sommes-nous à la veille d’une grève générale ? Ou ne sommes-nous pas déjà dans le vif du sujet ?

17 octobre 2010

Michèle VERDIER

Mots-clés Politique , Retraites
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