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Pelé, le « roi du football », vu par Eduardo Galeano

dimanche 1er janvier 2023

À l’occasion de la mort de Pelé le 29 décembre 2022, nous publions ci-dessous de courts extraits du livre Le football ombre et lumière [1] d’Eduardo Galeano qui parlent du footballeur brésilien. Auteur du livre Les veines ouvertes de l’Amérique latine [2], dénonçant l’exploitation féroce du continent sud-américain par l’impérialisme, Eduardo Galeano, qui adorait le foot autant qu’il était maladroit avec ses pieds (c’est lui qui le dit) a écrit en 1995 ce petit bouquin qui témoigne de son éblouissement pour les talents du foot sud-américain, mais non dénué de critiques à l’égard de ce monde. Les quelques paragraphes que nous en extrayons ci-dessous donnent sous divers aspects un petit portrait du « roi Pelé », roi du ballon et des compromissions avec tous les régimes… et une image du monde du foot.


Sport et racisme

En 1921, la Coupe d’Amérique devait se disputer à Buenos Aires. Le président du Brésil, Epitácio Pessoa, formula alors un décret de blancheur : il interdit de sélectionner des joueurs à la peau brune, pour des raisons de prestige patriotique. Sur les trois parties qu’elle joua, la sélection blanche en perdit deux. […] Par la suite, en dépit des maîtres du pouvoir, et non grâce à eux, les choses changèrent peu à peu. Finalement, avec le temps, ce football mutilé par le racisme put se révéler dans toute la plénitude de ses différentes couleurs. Et après tant d’années, il est aisé de se rendre compte que les meilleurs joueurs de l’histoire du Brésil ont été des Noirs ou des mulâtres, de Friedenreich à Romario, en passant par Domingos da Guía, Leônidas, Zizihno, Garrincha, Didi et Pelé. Tous venaient de la pauvreté, et certains y retournèrent. En revanche, il n’y a jamais eu de Noir ni de mulâtre parmi les champions automobiles du Brésil. Comme le tennis, le sport des circuits exige de l’argent.

Dans la pyramide sociale du monde, les Noirs sont en bas et les Blancs en haut. Au Brésil, on appelle ça « démocratie raciale », mais la vérité est que le football offre l’un des rares espaces plus ou moins démocratiques où les gens à peau sombre puissent rivaliser sur un pied d’égalité. Puissent, jusqu’à un certain point, car au football aussi certains sont plus égaux que les autres. Même s’ils ont les mêmes droits, le joueur qui vient de la faim et l’athlète bien nourri ne jouent pas dans les mêmes conditions. Mais enfin, l’enfant pauvre, généralement noir ou mulâtre, qui n’a pas d’autre jouet que le ballon, trouve dans le football une possibilité d’ascension sociale : le ballon rond est la seule baguette magique à laquelle il puisse croire. Elle lui donnera peut-être de quoi manger, peut-être fera-t-elle de lui un héros, et peut-être un dieu.

La misère l’éduque pour le football ou pour le délit. Dès sa naissance, cet enfant est obligé de transformer en arme son désavantage physique, et il apprend rapidement à dribbler les normes de l’ordre qui lui refuse une place. Il apprend à découvrir le défaut de chaque piste, et il devient savant dans l’art de dissimuler, de surprendre, de se frayer un passage là où on l’attend le moins et de se débarrasser de son ennemi par une esquive de la taille ou par toute autre mélodie de la musique de la délinquance. […]

Le Mondial de 1958 et le sacre du roi Pelé


En Hongrie, étaient fusillés Imre Nagy et d’autres rebelles de 1956 qui avaient voulu la démocratie à la place de la bureaucratie, et à Haïti mouraient les rebelles qui s’étaient lancés à l’assaut du palais où Papa Doc Duvalier régnait, entouré de sorciers et de bourreaux. Jean XXIII, Jean le Bon, venait d’être élu pape, le prince Charles était le futur monarque d’Angleterre [3], Barbie la nouvelle reine des poupées. João Havelange [4] conquérait la couronne brésilienne dans le négoce du football, tandis que dans l’art du football un gosse de dix-sept ans, du nom de Pelé, était sacré roi du monde.
[…]

Pelé en personne


Il venait d’une famille pauvre, qui habitait une bourgade écartée, et il parvint au comble du pouvoir et de la fortune, où les Noirs n’ont pas le droit d’entrer. Hors des terrains, il n’offrit jamais la moindre minute de son temps et jamais une pièce ne tomba de sa poche. Mais ceux qui, comme moi, ont eu la chance de le voir jouer, ont reçu des offrandes d’une rare beauté : des instants si dignes d’immortalité qu’ils nous permettent de croire à l’existence de l’immortalité.
[…]

Les généraux et le football

En plein carnaval de la victoire de 1970, le général Médici, dictateur du Brésil, offrit de l’argent aux joueurs, posa pour les photographes avec le trophée dans les bras et fit même une tête avec le ballon devant les caméras. La marche composée pour la sélection, Pra frente Brasil devint la musique officielle du gouvernement, et l’image de Pelé volant au-dessus de la pelouse illustrait, à la télévision, les annonces qui proclamaient : « Plus rien n’arrête le Brésil ». Quand l’Argentine remporta le Championnat de 1978, le général Videla utilisa dans la même intention l’image de Kempes, aussi impossible à arrêter qu’un ouragan.

Le football, c’est la patrie, le pouvoir c’est le football : « Je suis la patrie », disaient ces dictatures militaires.

Pendant ce temps, le général Pinochet, autocrate du Chili, se proclamait président du club de Colo-Colo, le plus populaire du pays, et le général García Meza, qui s’était emparé de la Bolivie, devenait président du Wilstermann, club pourvu de supporters nombreux et fervents.

Le football, c’est le peuple, le pouvoir c’est le football : « Je suis le peuple », disaient ces dictatures militaires.


[1Le football ombre et lumière, édition française en 2014, Lux Éditeur.

[2Les veines ouvertes de l’Amérique latine, 1971, édition française en 1981, Plon.

[3Il a encore attendu 65 ans !

[4Avocat brésilien, Jean-Marie Faustin Goedefroid de Havelange fut président de la Fifa de 1974 à 1998 avant d’en être nommé président d’honneur, ainsi qu’éminent membre du Comité international olympique. Il démissionna de ses fonctions en avril 2013 à la suite de l’affaire de corruption et de pots de vin versés par une société suisse pour l’exclusivité des droits de télévision de la Coupe du monde.

Mots-clés Football , Monde , Sport
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