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Porteurs de mémoire de l’ignominie d’hier… pour faire oublier celle d’aujourd’hui ?

lundi 18 février 2008

Samedi, Sarkozy voulait faire de chaque enfant de Cm2 un petit « porteur de mémoire », en honorant un enfant mort en déportation. Dimanche soir, après le coup de gueule de Simone Veil, ancienne déportée à 16 ans, « dont le sang s’est glacé » à ce dernier coup de pub sarkozyste, le gouvernement en rabattait : ce serait seulement à «  chaque classe  » d’honorer la mémoire d’une victime de la Shoah.

Ce serait très bien, de faire prendre conscience aux enfants de la barbarie passée, pour qu’ils apprennent à se révolter contre la barbarie présente. Pour qu’une fois adultes ils apprennent le devoir de désobéissance devant l’ignominie du racisme, de la haine de l’étranger et plus généralement de l’injustice sociale.

Car tout de même, il y a de drôles de choses qui se passent aujourd’hui sous nos yeux.

Que peuvent comprendre les enfants de Cm2, aujourd’hui, de la barbarie du nazisme et du régime de Vichy qui envoya sa police rafler les juifs français comme étrangers, pour les expédier dans les camps de la mort, après avoir vu, il y a seulement un an, des policiers en pleine chasse aux sans-papiers envoyer des gaz lacrymogènes à la porte de leur école dans un quartier de Paris ? Quand ils ont appris que le père d’un petit copain de classe a été arrêté lors d’une rafle près d’un restau du cœur ? Que le préfet des Bouches du Rhône a fait expulser en novembre dernier le père algérien du petit Walid souffrant d’une maladie incurable, et n’accorde aujourd’hui qu’un sursis de 6 mois à sa maman enceinte ?

Que peuvent-ils comprendre, nos enfants de Cm2, de l’ignominie de la police de Vichy il y a 66 ans, quand la semaine dernière 400 policiers, sur commission rogatoire d’un juge d’instruction, ont cerné un foyer de travailleurs immigrés du 13° arrondissement de Paris et mis 116 personnes en garde à vue, pour en envoyer plus d’une centaine dans « un centre de rétention » ?

Quelle sincérité accorder à Sarkozy quand il prétend commémorer le devoir de désobéissance alors qu’en tant que ministre de l’intérieur il avait déjà durci la loi réprimant l’aide aux étrangers en situation irrégulière pour créer un véritable « délit de solidarité » ?

Que peuvent-ils comprendre, non seulement nos mômes de 10 ans, mais leurs sœurs, leurs frères et leurs parents, du devoir de désobéissance devant des mesures répressives contre telle ou telle catégorie de la population, quand ce lundi 18 février, au petit matin, près de 1000 policiers du RAID et de l’Office central du banditisme investissent comme en temps de guerre Villiers-le-Bel, où s’étaient déroulées des émeutes en novembre 2007 après la mort de deux jeunes en mini-moto, percutés par une voiture de police ?

Villiers-le-Bel, près de l’aéroport de Roissy, est une des villes les plus pauvres et les plus démunies de France, où le taux de chômage est de 19 % et atteint 30 à 40 % dans les quartiers, où 40 % de la population a moins de 25 ans, où le revenu moyen mensuel par habitant est de moins de 600 euros (plus du double en moyenne en Ile-de-France) ; une ville qui dispose de trois collèges mais aucun lycée d’enseignement général ; où les associations culturelles sont inexistantes. La réponse à la colère des jeunes de novembre ? Pas de création de lycée, ni de postes d’enseignants, ni de centre culturel… Non. « Mettez les moyens que vous voulez… » pour retrouver ceux qui ont blessé les policiers, avait dit Sarkozy. Et voilà : la stigmatisation, le quadrillage et l’état de guerre contre les plus pauvres !

Comme l’expliquait un chroniqueur intelligent à la radio, à propos de la nouvelle lubie de Sarkozy, connaître l’histoire de l’inhumanité n’a de sens que si elle parle du présent. Il serait bon en effet que la connaissance de la barbarie passée éclaire avant tout la barbarie d’aujourd’hui. Oui, ce serait bien d’apprendre à nos enfants, y compris dès le Cm2, le devoir de révolte et de désobéissance face à l’ignominie institutionnalisée actuelle.