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Catastrophes naturelles, inégalités sociales

lundi 3 janvier 2005

Durant plus d’une semaine, on a vu enfler les chiffres effrayants du séisme en Asie. 30 000 morts, 80 000, 120 000, 150 000… L’horreur à une échelle difficile à imaginer. Mais d’autres chiffres se sont aussi envolés, nous expliquent les médias : ceux de l’aide promise par la « communauté internationale ». Après la catastrophe naturelle, la mobilisation des derniers jours aurait montré que la planète savait être solidaire.

Certes, dans la population, les dons spontanés ont été extrêmement nombreux. Des millions de gens, souvent pas les plus riches, ont mis la main à la poche, au point parfois de concurrencer l’aide annoncée par les Etats : en Angleterre, en milieu de semaine dernière, les dons publics étaient supérieurs à l’enveloppe promise par le gouvernement Blair.

Pour autant, loin de montrer la solidarité du monde, c’est plutôt son injustice qu’ont révélé de manière terrible les raz-de-marée en Asie du sud. Car pour naturelle qu’elle soit à l’origine, cette catastrophe est bien une catastrophe de pays pauvres.

Le Japon aussi est exposé au risque de tsunamis, bien plus que les pays dévastés la semaine dernière. Les conséquences de ces cataclysmes n’y ont pourtant rien à voir avec ce qui vient de se passer. Parce que le Japon est un pays riche : les systèmes d’alerte permettent de contenir les risques. Au Sri Lanka au contraire, ou en Inde, en Thaïlande, rien n’a été fait pour avertir les populations alors que le raz-de-marée mettait plusieurs heures avant d’atteindre leurs côtes. Quant à l’Afrique de l’Est, des villages entiers ont été submergés plus de six heures après la formation des vagues meurtrières. A côté du séisme imprévisible, il y a bien la part du mépris des pouvoirs locaux pour leurs populations, et tout le poids du sous-développement.

Une semaine après le raz-de-marée, la catastrophe continue. Les épidémies menacent maintenant les populations rescapées, avec le manque d’eau et de nourriture. Là encore, c’est la misère qui démultiplie les dégâts.

Les dirigeants des grandes puissances ont réagi comme ils savent le faire, c’est-à-dire d’abord par des discours. Bush s’est ému de la générosité du peuple américain, Chirac a applaudi la compassion des Français, Blair a cité en exemple celle des Britanniques. Mais pour ce qui est de mettre eux-mêmes la main à la poche, ils ont pris plus de temps. L’administration Bush a commencé par promettre 35 millions de dollars, avant qu’un sénateur fasse remarquer que « c’est la somme que nous dépensons tous les jours en Irak avant le petit-déjeuner  ». Quant aux 3 millions d’euros du premier élan de générosité de la Commission européenne, ils représentaient la moitié des dépenses du dernier congrès de l’UMP. Devant l’ampleur des dégâts, il leur a bien fallu finir par donner des chiffres plus conséquents. Rien ne dit que cela dépassera le stade des promesses : sur les sommes annoncées après le tremblement de terre meurtrier de Bam en Iran, il y a un an, 1 % seulement auraient été effectivement versé ! Mais on peut quand même espérer que c’est autant d’argent public qui n’ira pas aux budgets militaires…

… Encore qu’ils n’en seraient pas beaucoup affectés. Car les dépenses d’armement permettent justement de mesurer la générosité réelle des grandes puissances : avec leurs 900 milliards de dollars par an, elles représentent plus de 400 fois le montant cumulé de toutes les promesses des derniers jours !

Alors, solidaire, ce monde où les chroniqueurs économiques trouvent plaisant de se rassurer en écrivant « qu’il n’y aura pas de tsunami boursier » ? Solidaires, les dirigeants des richissimes compagnies d’assurances annonçant, soulagés, que leurs comptes ne seront pas déséquilibrés parce que les victimes étaient dans leur écrasante majorité trop pauvres pour être assurées ? Et que dire lorsque les pays riches envoient des équipes entières pour s’occuper d’identifier les cadavres de leurs ressortissants, acheminent des tonnes de glace pour les conserver, à cause de problèmes d’héritages ou d’assurances, alors qu’à côté le manque d’eau potable fait de nouvelles victimes et que des blessés restent sans soins.

Le bilan dément de la catastrophe du 26 décembre est d’abord celui d’un ordre social absurde.