Un crime social
lundi 29 novembre 2004
A Dunkerque, cent quarante femmes viennent d’annoncer une nouvelle bataille d’un long combat judiciaire. Ce sont des « veuves de l’amiante ». Leurs maris sont morts de cancers dûs à ce poison, et elles exigent que le tribunal pénal de la ville enregistre leur plainte et instruise un procès.
Ce n’est pas leur première tentative. Il y a un an le tribunal avait refusé d’ouvrir une information judiciaire et conclu au non-lieu. Mais les « veuves de l’amiante » sont déterminées : elles vont organiser, à partir du 15 décembre, des défilés devant le palais de justice de la ville.
Elles se réfèrent au mouvement des Mères de la place de mai, ces femmes argentines qui manifestaient tous les jours pour que l’Etat avoue enfin ce qu’étaient devenus leurs fils disparus sous la dictature. Cette référence n’est pas aussi étrange qu’elle en a l’air. Car dans les deux cas, il s’agit de briser le mur du silence de la Justice. Dans les deux cas, il s’agit de faire reconnaître un crime d’Etat. Et dans les deux cas, il y a la révolte devant un massacre. Le nombre de victimes de l’amiante est effroyable : trois mille personnes en meurent tous les ans en France, et les spécialistes annoncent que ce rythme va s’emballer dans les années qui viennent. Il pourrait y avoir 100 000 victimes au total d’ici 2025, un demi-million en Europe.
Un massacre donc, et un massacre prévisible. Le premier rapport français faisant état de la dangerosité de l’amiante remonte à 1906, il y a près d’un siècle. Des articles médicaux expliquaient son caractère cancérigène dès les années 1930. En 1970 les médecins avaient la preuve définitive du lien entre exposition à l’amiante et cancers des poumons et de la plèvre. Et s’il fallait un aveu de ce que les capitalistes eux-mêmes savaient à quoi s’en tenir depuis belle lurette, c’est bien que les compagnies d’assurance américaines ou canadiennes refusaient, il y a cent ans déjà, d’assurer les travailleurs de l’amiante !
Mais le progrès des connaissances médicales n’a compté pour rien face à l’évolution des besoins de l’industrie capitaliste. L’amiante était efficace et peu coûteuse. Dans les années de croissance d’après-guerre son utilisation a explosé. La France est devenue le premier importateur du monde, passant de 15 000 tonnes avant-guerre à 177 000 en 1974.
Dans les années 1970 les industriels français ont fini par s’inquiéter d’une contamination… des règlements anti-amiante adoptés par les pays anglo-saxons. Ils ont alors pris des mesures sérieuses de protection de leurs affaires en créant, avec l’aide d’experts en relations publiques, le Comité permanent amiante, une vraie machine à désinformer sur les dangers réels de l’amiante. Rien de cela n’aurait été possible sans la profonde complicité de l’Etat français. De timides mesures de limitation des taux autorisés ont fini par être prises en 1977. Mais grâce à son lobbying, le patronat est parvenu à retarder jusqu’en 1997 l’interdiction de l’amiante dans l’industrie.
Devant l’ampleur de l’épidémie et le risque de multiplication des procès, l’Etat a créé en 2002 le Fonds d’indemnisation des victimes de l’amiante (Fiva). Cet organisme représente pour les pouvoirs publics une solution à bon marché : il offre des indemnisations inférieures à ce que prévoit la loi en cas de règlement devant les tribunaux. Surtout, en évitant les procès, le Fiva permet d’étouffer le scandale de « l’air contaminé ».
C’est précisément de ces petits arrangements proposés par l’Etat et les patrons meurtriers que les femmes de Dunkerque ne veulent plus. Elles veulent étaler au grand jour le cynisme des responsables, qui ont agi pendant des décennies en toute connaissance de cause. Comme le dit même l’une des 140 « veuves » : « Le fric de l’indemnisation, je m’en fous. Mon mari a été victime d’un assassinat en série ». Un assassinat prémédité dont on connaît les auteurs (Valéo, Aventis, Alstom, Péchiney et tellement d’autres), et dont on pourrait chiffrer les profits.
Il n’y a pas qu’en Irak ou en Côte-d’Ivoire que le capitalisme prospère au mépris de la vie de ceux qu’il exploite.